Philippe Herzog : « En France, la social-démocratie n’a jamais réussi à exister. »

L’économiste, ancien député européen et dirigeant du Parti communiste français et corédacteur du programme commun de la gauche publie ses mémoires.

Philippe Herzog fait revivre 50 ans d’histoire politique dans ses mémoires. Il revient sur les raisons de son engagement, il raconte l’évolution de l’Europe de l’intérieur et il dévoile plusieurs anecdotes sur la vie du Parti communiste. L’ouvrage est surprenant car on peut découvrir un homme bien loin de la caricature de l’apparatchik communiste. Philippe Herzog est polytechnicien, économiste et professeur honoraire de sciences économiques. Il a été cadre dirigeant du Parti communiste français et, à ce titre, il a été le corédacteur du programme commun de la gauche, puis tête de liste du PC aux élections européennes de 1989. Il a quitté le Parti en 1996 et il a occupé la position de conseiller spécial du commissaire européen au marché intérieur et aux services, Michel Barnier. Il a longuement reçu Yannick Urrien pour évoquer ses mémoires dans un entretien qui a été diffusé sur Kernews et que l’on peut écouter en podcast sur le site de la station

« D’une révolution à l’autre. Mémoires » de Philippe Herzog est publié par les Éditions du Rocher.

Kernews: Vous aviez déjà une image plus modérée que celle de vos collègues lorsque vous étiez un dirigeant du Parti communiste. Mais en lisant vos mémoires, on est surpris par certains de vos propos, comme « l’État ne sait plus éduquer ou investir » ou « Le foyer des innovations va se faire dans la société civile ». Vous êtes aussi « excédé par l’enfermement des Français dans la culture politique d’une République où le culte de l’État sacré sévit encore » et vous êtes par ailleurs contre les 35 heures… Un libéral aurait pu écrire le même ouvrage !

Philippe Herzog : C’est la chance de ma vie de connaître les codes des deux cultures, les libéraux et les socialistes, parce qu’il y a quand même un immense apport du libéralisme politique : c’est-à-dire la possibilité pour chacun de prendre des initiatives, d’entreprendre et de contribuer à la vie de la communauté. Évidemment, le libéralisme est devenu ultralibéral, c’est ce qui ne va plus, parce que le sens du collectif s’est perdu et, en plus, nous avons la financiarisation. Si les premiers de cordée sont les financiers, on est fichu ! Le communisme a failli parce qu’il était ultra étatique. Dans le système bolchevique, les individus sont complètement subordonnés, ce n’est pas du tout un idéal. Donc, des deux côtés il y a eu de l’espérance, des réalisations, mais aujourd’hui les deux pôles sont en difficultés. Ma chance est d’abord d’avoir des origines complexes : mon père croate, ma mère fille du Pas-de-Calais… Spontanément, j’ai été du côté du peuple, je n’ai jamais été étatiste… Au Parti communiste, on voulait d’abord donner le pouvoir aux travailleurs et au peuple, et non pas aux représentants au sommet de l’État, je n’ai jamais été élitiste…

Vous êtes devenu communiste face à la crise morale et culturelle du système. Vous estimez que « la collectivité se porte mal, car elle ne sait pas faire appel à l’initiative et aux capacités des gens ». Sur le plan intellectuel, les libéraux font le même chemin avec une volonté de changer la société pour le bien des plus faibles. Prenons l’exemple du logement : un communiste et un libéral peuvent avoir pour objectif que le peuple puisse se loger dans des conditions plus faciles. Le communiste va proposer l’étatisation du parc locatif, mais le libéral voudra libéraliser le marché pour justement faire baisser le prix des loyers. En réalité, n’est-ce pas la social-démocratie qui est en échec ?

Le libéralisme et le communisme sont des frères ennemis dans la philosophie des Lumières. Si je prends votre exemple, j’ai connu les logements sociaux en Union soviétique et c’étaient vraiment des cages à lapins où des familles s’entassaient, on ne peut pas dire que c’était agréable… Aujourd’hui, avec l’évolution de la société et les familles recomposées, la solution soviétique est inacceptable. Du côté des libéraux, attention, cela dépend du marché. Un marché n’est le socle d’une vie harmonieuse que si l’on construit aussi des biens publics. L’ultralibéralisme n’a voulu voir que l’initiative privée, cela fabrique des inégalités énormes. La logique d’ultralibéralisme conduit finalement à la fabrication de monopoles et l’exemple vivant aujourd’hui est celui des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon). Il y a aussi les rentes : si vous libérez l’initiative privée, vous avez des gens qui arrivent à accumuler de l’argent et qui bénéficient de rentes immobilières et spéculatives, et d’autres gens se retrouvent encore en situation de difficulté comme aujourd’hui.

Les libéraux devraient donc combattre les GAFA pour protéger les indépendants…

Je suis surpris de voir que dans le monde anglo-saxon, The Economist fait sa une avec un manifeste pour dire que le libéralisme a construit la modernité, mais que maintenant la modernité se défait, donc il y a une rébellion populaire contre le libéralisme qui a déraillé au cours des 30 dernières années. Ce sont des Anglo-saxons lucides qui voient cela, ils cherchent à retrouver l’esprit des origines où il y avait quand même le souci du bien commun. Quand on fait de l’argent sans se soucier du bien commun, évidemment cela déraille… On crée le chaos et la rébellion.

Vous revenez sur la planification : on pourrait penser que c’est un sujet dépassé, mais vous estimez qu’il est totalement d’actualité car, face aux GAFA, le besoin de planification est absolument nécessaire…

La planification est nécessaire avec la prospective. Il faut prendre conscience de l’avenir pour résoudre des problèmes de long terme. L’écologie est un cas absolument évident, puisqu’il faut anticiper le fait que notre type de croissance va dans le mur. En Afrique, il y a une forte démographie, donc il faut anticiper l’avenir et se dire que notre régime de croissance va devoir bouger. Les foyers de croissance vont devoir basculer vers l’Afrique, alors que nous aurons besoin de sortir de l’hyper consumérisme. Donc, la prospective est indispensable. Ensuite, quand on a la prospective, on cherche les réponses. Le capitalisme répond en disant : « Dites-nous de faire du vert et on fera du vert ! » C’est beaucoup plus compliqué que cela, parce que le capitalisme cherche des rendements et non des investissements de long terme. Le capitalisme ne peut donc pas répondre aux impératifs écologiques et de bien-être dans le monde d’aujourd’hui. Donc, il ne s’agit pas de l’abolir, mais de le corriger. Je ne souhaite pas abolir l’esprit d’entreprise, mais j’ai besoin de transformer un système qui a nourri les GAFA, qui nourrit les monopoles et qui ne sait pas résoudre le problème des inégalités. C’est aussi un système qui ne se précipite pas pour permettre aux Africains de se développer à grande vitesse. Il faut donc inventer un nouveau type de développement. Ceci suppose de l’investissement d’intérêt public. Prenons l’Europe, entre les États-Unis et les Chinois, qui, des deux côtés, développent à fond de train des nouveaux outils technologiques pour métamorphoser la production et la vie des gens, alors que l’Europe n’a pas de stratégie en face. Nous livrons nos données à ces géants, américains d’abord et chinois bientôt, et nous n’avons pas les infrastructures publiques qui vont traiter nos données pour répondre aux problèmes des Européens ou des Africains. Ce n’est plus de la nationalisation puisque ce sont des problèmes qui se posent à l’échelle de régions entières du monde. Donc, la planification, c’est pour investir. La planification d’État en France, c’était une planification indicative, ce n’était pas le bolchevisme, mais on l’a liquidé, ce qui était une grosse erreur, et on se retrouve sans capacité de l’État de faire des investissements d’avenir. Nous sommes placés devant ce problème du comment faire et à quelle échelle. Les problèmes sont d’une telle envergure que le niveau de territoire le plus pertinent est celui de l’Europe. C’est pour cette raison que je mise sur l’Europe. Il faut concerter les projets de type public et privé, ils vont venir des entreprises, des collectivités territoriales et l’Europe doit mettre tout cela en synergie autour d’objectifs pour le bien commun, comme l’écologie, le codéveloppement avec les Africains, l’inclusion des pays de l’Est qui étaient dans la logique du Comecon et qu’il faut vraiment amener dans une logique de cohésion entre Européens. Mais il faut prendre appui sur les infrastructures publiques de traitement des données : donc, ce sera un réseau et non pas un Gosplan.

Sur la planification, lorsque l’État a décidé d’installer le téléphone dans toute la France, il a fallu beaucoup d’investissements pour mettre le cuivre en montagne ou dans les campagnes, mais cela n’a pas coûté cher pour relier tous les immeubles d’une grande ville et tout a fonctionné. Aujourd’hui, avec la fibre, les opérateurs font des promesses sur un coin de table et, un an plus tard, ils viennent expliquer qu’ils n’ont plus d’argent…

Votre exemple prouve que la solution libérale pure et simple foire ! Il y a un excès de concurrence entre ces opérateurs. Une rationalisation est nécessaire, la politique de concurrence doit jouer un rôle, mais on doit trouver un effet d’échelle pour que tous les territoires soient inclus. Il faut vraiment traiter cela comme un bien commun. Il y a plusieurs sujets de biens communs qui viennent à l’esprit : il y a celui dont nous parlons, mais il y a aussi les transports et il y a longtemps que l’on aurait dû faciliter le ferroutage transfrontières. Le chemin de fer était l’incarnation des États-Unis, alors qu’aujourd’hui chacun a sa propre logistique, TGV ou pas TGV, il y a une duplication, un gâchis énorme, du coup on a donné le pouvoir à la route… Il y a les infrastructures publiques de traitement des données. Je pense aussi à la question de l’éducation et de la formation, car on en parle beaucoup trop peu. Un jour j’arrive en Lituanie et le Medef local m’accueille en me disant : « On a deux demandes prioritaires pour notre économie. D’abord, créer des universités technologiques européennes pour que nos jeunes puissent se qualifier. Il y avait une éducation de base solide sous le régime soviétique, mais en matière de qualification professionnelle ce n’était pas ça… Ensuite, en matière d’énergie, on était dans le système du Comecon. Maintenant, vous fermez notre centrale nucléaire et on importe l’électricité russe ». Peut-on faire un réseau européen de façon à ce que l’électricité devienne un bien commun ? Cela suppose un pacte de solidarité énergétique qui n’existe pas. L’Allemagne fait ce qu’elle veut, les Russes vont vendre de plus en plus d’électricité dans la périphérie Est, mais l’Europe n’existe pas comme entité capable d’avoir une stratégie énergétique. N’oublions pas qu’en matière d’éducation, celui qui a un parcours transnational est meilleur, c’est l’intelligence du contexte historique dans lequel nous sommes. Une éducation qui est enfermée dans l’Éducation nationale n’a plus grand-chose à apporter.

Le Parti communiste a toujours été contre l’Europe, mais votre position a évolué puisque vous avez travaillé avec Michel Barnier à la Commission européenne. Vous êtes finalement favorable à une Europe des Nations, une Europe des traités. On retrouve du Séguin, Pasqua, Chevènement et Villiers… Vous allez même jusqu’à demander que l’on ne condamne pas Viktor Orban !

Il faut quand même rappeler que mon divorce avec le Parti communiste s’est joué sur l’Europe. Je suis sorti en 1996, j’ai été tête de liste du Parti communiste en 1989 aux élections européennes, le conflit est apparu publiquement au point que mes amis italiens m’ont dit qu’ils ont vu deux campagnes ! Je n’étais pas dans la logique du Parti communiste à dire que l’Europe était celle du capital et de l’atlantisme. Ils étaient dans une logique de blocs, bloc contre bloc, alors que, pour moi, l’Europe c’est d’abord une civilisation. On a voulu prendre notre sort en main, faire l’histoire, c’est cela l’Europe, ce n’est pas le camp Atlantique. Je n’étais pas satisfait de l’Europe du marché et du capital, j’appelais les gens à la changer, mais à bâtir l’Europe. J’ai bataillé pendant des années et je suis sorti quand j’ai perdu. Je me retrouve avec l’Europe de Jacques Delors qui cherchait à relancer l’Europe. Je connaissais le Delors de la planification française, j’ai travaillé avec Michel Rocard, avec la deuxième gauche, pas la gauche de Jospin et de Fabius qui a ouvert les portes aux marchés financiers. Fabius est celui qui a désindustrialisé… J’ai défendu une philosophie de participation personnaliste, on m’a dit que cela ressemblait au mouvement personnaliste chrétien, mais spontanément je voulais parler à chacun : l’Europe se bâtit de la personne à la cité, comme disait Denis de Rougemont. Je voulais amener les gens du Pas-de-Calais vers l’Europe pour qu’ils en deviennent des acteurs. Mais, effectivement, l’Europe n’a pas respecté les gens du Pas-de-Calais, de même qu’elle ne respecte pas les provinces rurales de Hongrie. Mon éthique est que chacun puisse participer à l’Europe. Si je fais un diagnostic, Jacques Delors n’est pas satisfait du traité de Maastricht… Je me suis retrouvé avec des gens qui avaient une ambition que je partageais, grosso modo, et qui ont façonné ce que l’on a appelé d’abord une communauté économique, mais qui n’est même pas une communauté politique. C’est un marché, c’est une monnaie, mais c’est inachevé et la solidarité ne s’est pas bâtie. Ma critique de base, c’est que l’on a voulu amener les gens vers un idéal à l’américaine, c’est-à-dire bâtir l’Europe comme une Nation, comme les États-Unis, avec un État fédéral et une dimension supranationale importante. Jacques Delors a transposé cela à sa façon en parlant d’une fédération d’États-nations. C’est une idée que je ne partage pas, parce que je cherche à fédérer des peuples et non pas des États. Les États ne veulent même pas coopérer entre eux. Ils sont rivaux. Vous avez des forts et des faibles, l’Allemagne et la France voudraient un noyau des États les plus forts… On est encore dans la projection française sur autrui, mais tant pis pour les autres. Je ne partage pas du tout cette philosophie. Je pense que la vocation de l’Europe est de faire la richesse des diversités pour construire une unité en partant des peuples. L’Europe des Nations, pourquoi pas, mais cela a été galvaudé. Je diverge, parce que je veux faire une fédération de peuples et c’est sur ce point que je diverge de Villiers et de certains autres. C’est aussi la limite de De Gaulle qui ne croyait que dans cette Europe des Nations, c’étaient les Etats qui devaient dicter le jeu. Cela ne marche pas, parce que les États sont rivaux, ils ne coopèrent pas. C’est pour cette raison que j’accepte un niveau communautaire, mais qui doit mieux respecter la diversité des Nations. On a voulu mettre tout le monde avec les mêmes règles, mais on n’a même pas de budget commun ! L’euro est aussi un élément fédérateur, mais il est inachevé.

Mais l’euro est dans les faits une monnaie internationale…

Oui, mais nous sommes dans un système monétaire global qui est celui du dollar : quand on ne respecte pas les règles américaines, les firmes ont de lourdes sanctions. Il faut que l’euro devienne une monnaie de transaction et qu’il y ait une industrie financière européenne pour que les investissements pour le bien commun se fassent. L’euro nous a protégés d’une certaine façon, mais l’euro n’est pas encore un outil pour investir en jouant un rôle dans les transactions internationales pour nous émanciper du dollar. En même temps, il faut que l’Europe fasse un multilatéralisme, que l’on revalorise le FMI et que l’on se serve des DTS (Droits de tirage spéciaux), pas simplement sur les grandes monnaies de régions, mais qu’il devienne un instrument mondial de référence. J’ai cité tous les projets d’investissements qu’il faudrait bâtir en solidarité sur le marché, tout cela dans une vocation d’unité des peuples.

Comment parvenir à cette unité des peuples, alors que l’on constate que nous avons peu de choses en commun : la langue n’est pas la même, on n’a pas le même humour, on ne réagit pas de la même façon… Dans un café, un Français, un Italien et un Espagnol vont avoir un comportement totalement différent de celui d’un Européen du Nord ou d’un Européen des pays de l’Est… Cela peut paraître anecdotique, mais c’est quand même ce qui forge les liens d’amitié…

Il y a une diversité, c’est hétérogène effectivement, mais nous avons des tas d’amitiés. Prenez les Russes, on ne fait pas fructifier du tout notre amitié avec les Russes et c’est scandaleux : on ne voit que Poutine, alors on dit qu’ils sont du mauvais côté… Poutine redonne à la Russie sa puissance, voyons les peuples… C’est une richesse, il faut en prendre soin, cela passe par les échanges et les mobilités humaines. Il y a énormément à faire dans les jumelages des écoles, car c’est à la base que ces rapprochements doivent se construire. On doit travailler sur les façades maritimes, l’aménagement du Danube, les projets transeuropéens… On n’a vu l’Europe que par l’excellence. Par exemple, Erasmus c’est pour une petite minorité d’étudiants qui, après, ne font pas forcément carrière dans la construction de l’Europe. C’est à la base, dans les échanges éducatifs, dans la mobilité du travail et dans les projets transfrontières que les gens peuvent se fréquenter. À partir de là, ils vont aimer apprendre la langue du voisin. Sinon, évidemment, vous êtes scotché dans l’Éducation nationale qui ne vous apprend pas à reconnaître les autres, qui considère que c’est difficile d’apprendre les langues alors que cela pourrait être un plaisir, à condition que l’on se rencontre. Si l’on ne fait pas cela, vous avez la réalité du repli d’aujourd’hui, les Le Pen et autres. C’est le repli sur les origines et la volonté de reprendre contrôle de son destin. Le Brexit, ce n’est pas pour des raisons utilitaristes : c’est parce que les Anglais ont le sentiment qu’ils ne sont plus en possession de leur avenir.

Vous évoquez la Révolution française d’une manière surprenante pour un ancien dirigeant du Parti communiste, puisque vous écrivez : « Je ne considère pas la Révolution française comme le summum de la modernité classique, elle a diffusé la peur dans toute l’Europe, mais les Lumières aussi… » Vous n’en parlez pas en bien à plusieurs reprises…

Oui, pas en bien, parce qu’il y a des légendes…

Vincent Peillon qualifierait vos propos de sacrilèges !

Oui, il y en a qui pensent que l’histoire commence et finit à la Révolution française ! Pas du tout. D’ailleurs, si vous prenez les valeurs : Liberté oui, mais pas toujours de façon responsable. Égalité, on fabrique des inégalités tous les jours, notamment à l’école, il faut arrêter de tricher. Fraternité, n’en parlons même pas, on ne veut pas des migrants… C’est un gros échec des Lumières, c’est une phase sombre des Lumières. Les Lumières, c’est aussi bien Kant que Machiavel. Les Lumières, en termes d’organisation des choses, ce sont les États-nations, donc ceux qui ont propagé les Lumières ont cultivé le rôle de l’État-nation, à commencer par Voltaire qui considérait en interne que Louis XIV était vraiment le symbole de l’apogée de la civilisation… En matière de Droits de l’homme, ce n’était pas l’apogée, mais en matière de Lumière philosophique, pour lui, c’était ce qu’il y avait de mieux dans l’histoire. On oublie que la Révolution anglaise, mieux inspirée, est venue avant. Il s’est passé des choses extraordinaires au XIe et au XIIe siècle. Quand le pape amène l’Empereur à Canossa, tous les moines européens diffusent cette idée révolutionnaire que l’on peut déposer le dictateur, alors que le dictateur se prétendait de grâce divine. Avant la Révolution française, vous avez une séquence de luttes urbaines et paysannes, les serfs ont accès à l’église, c’était déjà une révolution… Mais les Lumières ont tranquillement fabriqué le colonialisme et l’impérialisme. Il faut savoir se remettre en question.

Vous vous dites profondément incroyant, mais vous démontrez l’inverse à chaque chapitre, en écrivant que vous croyez à la transcendance…

Je m’intéresse aux religions sous l’angle anthropologique. Vous avez bien lu mon livre ! La transcendance oui, je considère que, dans des situations de gravité extrême, il faut se transcender et se dépasser. Quand Périclès fait son appel aux citoyens pour fabriquer la cité, c’est face à l’ennemi et face à des guerres dramatiques. Jésus-Christ est dans un contexte d’ordre romain et de coercition subis par les juifs. Je mets toujours la source spirituelle dans son contexte. Je parle des religions, mais je parle aussi de l’art, en particulier du cinéma, et aussi de la philosophie politique. Incontestablement, la religion fait partie de mes sources spirituelles. Je dis cela comme anthropologue et historien. Simplement, je ne suis pas croyant, je n’ai pas rencontré Dieu… J’admets qu’il y a un mystère. Je ne comprends mon monde que par l’information que me donne la lumière qui me parvient. Il y a un au-delà de notre cosmos, de notre monde à nous, un monde où l’information ne nous parvient pas. A partir de là, toute l’imagination se déchaîne… Les catholiques ne me suivront pas, parce qu’ils rencontrent Dieu, pourquoi pas, mais j’admets que la science ne peut pas tout dire, que la foi doit guider la raison, comme dirait un laïc comme Edgar Morin. Prenez l’éthique selon Kant : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse à toi-même. C’est très égoïste ! Je ne dis pas que c’est mauvais, mais l’apport éthique du christianisme est très supérieur à la phrase de Kant. Je cite le philosophe Emmanuel Levinas qui a une éthique supérieure à celle de Kant quand il dit « responsabilité d’autrui ».

Sur la question de l’islam, vous évoquez le totalitarisme, le problème de la compatibilité de l’islam avec les valeurs de la République. Vous avez compris que le Coran a été dicté et que l’on ne peut rien réinterpréter de ce texte sacré. Vous prédisez un conflit de civilisation, mais vous n’allez pas jusqu’au bout…

Il y a un choc des cultures, donc il y a un combat de civilisation à mener. J’avoue que mes connaissances sont insuffisantes sur l’islam. Le prophète a été toutes les figures en même temps. Jésus-Christ n’a jamais été chef d’État, chef de guerre ou fabricant de la loi. Mahomet a créé une religion, un État, une loi et il était chef de guerre. Je dis que le ver est dans le fruit parce que cela permet l’État islamique, cet État qui se recommande de la religion et qui est gouverné par des ayatollahs. Ce que je devine, avec ma connaissance de la richesse des communautés humaines, c’est qu’il faut toujours être capable d’être critique de ses fondements. Il faut situer le prophète dans son histoire et dire aux musulmans que la parole de Mahomet est divine, mais qu’elle a été interprétée par des hommes. Dès que vous ouvrez la possibilité d’interpréter, vous avez la possibilité d’un islam critique : c’est ce qui s’est passé il y a 1000 ans… Malheureusement ces philosophes n’ont pas gagné. Cela a permis aussi d’avoir une société civile vibrante, très ouverte à autrui et qui n’était pas forcément instrumentée par un pouvoir politique. Il y avait une possibilité de faire une politique qui se distingue de l’image qu’avait donnée le prophète lui-même de la confusion des genres. Ce sont les musulmans qui doivent faire ce travail et ils découvrent tout cela dans leur lutte pour la liberté et le refus de l’intolérance.

Ces musulmans attachés à la liberté, vous voyez bien qu’en Irak ils regrettent presque Saddam Hussein et qu’en Tunisie ils regrettent aussi Ben Ali…

En Russie vous avez aussi des gens qui regrettent Staline ! C’est pareil. Nous ne devons pas dire, comme l’a fait Laurent Fabius, « C’est pas l’islam ». Si, c’est l’islam, parce que l’islam a aussi nourri des radicalités. Le djihad est une véritable infection qui se répand en Afrique. Ils ne gagneront pas à terme, mais cela crée des situations d’insécurité et de réaction à l’Occident. C’est extrêmement grave et cela m’amène à penser au combat de civilisations. Chacun doit réussir à se rapprocher de l’autre, pour le connaître et le respecter. Nous devons comprendre ensemble que nous avons chacun des problèmes de civilisation. La civilisation issue de Mahomet est sérieusement en crise, c’est quand même la vérité, mais j’admets aussi que notre civilisation occidentale est en crise. On ne donne pas le bon exemple. Si l’humanité n’est pas réconciliée, cela va péter d’une façon assez dramatique ! Nous avons intérêt à nouer plus en profondeur ce dialogue, en étant exigeants et non pas complaisants. La civilisation renvoie à des enjeux culturels, économiques et politiques, mais on a tendance à ne plus se préoccuper des problèmes de culture et d’éthique, et c’est très grave.

Vous racontez de nombreuses anecdotes sur l’histoire du Parti communiste. Par exemple, vous rencontrez Mikhaïl Gorbatchev en 1982, avant la chute du Mur. Vous arrivez plein d’espoir, vous étiez un communiste très engagé et, en fait, vous découvrez qu’il n’y croyait plus !

C’est ça, je lui parle de l’avenir du communisme et il me répond qu’il y a des valeurs universelles au-dessus du communisme, ce qui était hérétique à l’époque ! C’était quelqu’un de très bien. Je peux vous dire qu’il n’est pas du tout satisfait de la façon dont nous traitons les Russes aujourd’hui. Il ne dit pas qu’il faut écouter Poutine, mais il ne combat pas le régime, il est surtout déçu de nous-mêmes. Un peu comme Kundera ou Soljenitsyne, qui ne sont pas satisfaits de découvrir l’Occident.

Enfin, votre livre est très critique à l’égard de l’extrême gauche…

C’est une gauche qui cultive l’esprit camp contre camp, au lieu d’avoir le souci de l’unité de la société. Je suis très contre les radicalités. Je ne comprends pas ce mariage entre les communistes et l’extrême gauche. Il y a des gens bien derrière Mélenchon, mais lui, c’est du quasi Chavez ! A l’époque du Parti communiste, tout en étant critique de De Gaulle, je disais qu’il fallait travailler avec les gaullistes. On s’est marié avec les socialistes, mais en France, la social-démocratie n’a jamais réussi à exister : c’est quand même la leçon de mon livre !

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