Philippe Raynaud : « Emmanuel Macron est européen dans le programme et assez gaulliste dans sa vision du pouvoir politique et dans sa manière de gouverner. »

Le politologue et professeur de philosophie politique à l’université Paris-II Panthéon-Assas analyse le bouleversement politique entraîné par la fin du système partisan.

Philippe Raynaud revient sur les conséquences de l’élection d’Emmanuel Macron qui a eu pour effet de faire éclater notre système partisan. Dans son dernier livre, il explique pourquoi et comment rien de ce qui était prévu ne s’est produit. Il évalue les chances du nouveau mode de gouvernement et analyse aussi l’échec des deux partis qui se partageaient le pouvoir depuis 1981.

Philippe Raynaud est ancien élève de l’École normale supérieure de Saint-Cloud, agrégé de philosophie et de science politique, et docteur en science politique. Il enseigne la philosophie politique à l’université de Paris-II Panthéon-Assas. Membre du comité de rédaction de la revue Commentaire, il a publié de nombreux ouvrages, parmi lesquels L’Extrême-gauche plurielle (2006), La Politesse des Lumières (2013) et L’Esprit de la Ve République (2017). Il a obtenu en 2014 le prix Alexis de Tocqueville.

« Emmanuel Macron, une révolution bien tempérée » de Philippe Raynaud est publié aux Éditions Desclée de Brouwer.

Kernews : Vous analysez ce séisme qui s’est produit dans la vie politique française, avec les clivages traditionnels qui se sont effondrés. Cependant, vous évitez de prendre position en nous disant si cette situation est durable ou provisoire…

Philippe Raynaud : Le président Chirac citait cette formule : « Il est toujours difficile de faire des prévisions, surtout en ce qui concerne l’avenir ! » Cependant, je pense que le bouleversement est durable et que le projet d’Emmanuel Macron est pour plusieurs années. Ce que l’on ne sait pas, c’est si ce projet réussira. Le bouleversement de la vie politique française est acquis. Nous n’étions pas dans une crise de régime de la Ve République, mais dans une crise du système partisan, Macron est celui qui a le mieux compris cette situation et il a fait éclater le système partisan antérieur, que l’on ne verra pas renaître de sitôt. L’alternance droite-gauche traditionnelle me paraît mal en point. Donc, je pense que le séisme est durable.

Vous expliquez que l’éclatement du système a commencé avec le référendum sur la Constitution européenne…

Je crois que nous avons vécu pendant une trentaine d’années dans un cadre politique qui avait été fixé par la réélection de François Mitterrand en 1988. Il avait été réélu sur un programme beaucoup moins à gauche que celui de 1981, dans le cadre de la rigueur et de l’abandon de la rupture avec le capitalisme. C’était le choix de la construction européenne. Les grands partis de gouvernement, c’est-à-dire le PS et les différents avatars du RPR (dernièrement Les Républicains) alternaient avec des oppositions en partie formelles, mais en accord assez profond sur l’essentiel, c’est-à-dire l’acceptation de l’économie de marché, le maintien d’un système de protection sociale relativement généreux et l’on utilisait la contrainte européenne comme moyen de légitimer des choix politiques qu’il n’était pas facile d’assumer devant les électeurs. Ce système aurait dû être plus intégrateur que le précédent, c’est-à-dire l’alternative droite-gauche autour d’un choix de société fondamental et des oppositions idéologiques très tranchées. Là, on était proche du consensus et, finalement, beaucoup de gens se sont mis en dehors de ce système en estimant qu’ils n’étaient plus représentés, ce qui a provoqué la montée de l’abstention, du Front national et de l’extrême gauche. Le premier séisme, c’était en 2005, une situation dans laquelle nous avons un référendum qui aurait dû être consensuel. Le projet de Constitution européenne était soutenu par Jacques Chirac et la direction du Parti socialiste, avec des sondages très favorables au oui. Et, pour finir, une assez large victoire du non. À mon sens, ce n’est pas une victoire de l’extrême droite, c’est une victoire qui se fait sur le refus avec une fracture assez nette entre les appareils politiques et le choix de la population. Ce premier séisme, qui était de force relativement restreinte, n’a pas suffi à détruire le cadre politique général et on est resté dans l’alternance. Les choses se sont gâtées en 2015, au moment des élections régionales et locales, lorsque la gauche a été battue et lorsque l’on a vu apparaître une montée très puissante du Front national. Ce qui était clair, c’est que Marine Le Pen serait au second tour, pas par surprise comme son père en 2002, ce qui signifiait que l’élection décisive n’opposerait plus un candidat de droite et un candidat de gauche, mais un candidat de droite ou de gauche face à Marine Le Pen. Cela a engendré un certain affolement dans les partis traditionnels et Emmanuel Macron a été le premier, et pendant longtemps, à comprendre les véritables enjeux. Il a proposé une offre politique nouvelle qui consistait à rompre avec le système partisan, mais d’une certaine manière pour conforter les choix fondamentaux qui ont été faits par la gauche et la droite depuis les années 80, à savoir l’économie de marché, le maintien d’une certaine protection sociale et l’Europe plus que jamais. C’est ce qui fait que les critiques extrêmes qui le présentaient comme le candidat du système n’avaient pas entièrement tort. Mais, en même temps, il était le candidat de la continuité par rapport à des choix fondamentaux et le candidat de la rupture dans l’organisation de la vie politique. C’est un pari très audacieux, qu’il a très largement remporté.

Comment se fait-il que les dirigeants du PS et des Républicains n’aient rien vu venir et qu’ils soient restés convaincus de figurer en deuxième position, après Marine Le Pen, pour ensuite remporter cette présidentielle ?

Ce ne sont pas seulement les dirigeants, mais aussi les militants et la frange la plus politisée des électeurs. Il faut tenir compte de la chronologie. Le point de départ de la campagne électorale, ce sont les primaires de la droite. Si Alain Juppé avait gagné, nous aurions eu une politique assez proche de celle que mène Emmanuel Macron, mais dans un cadre institutionnel très différent, et nous aurions eu un parti de droite majoritaire, mais pas très puissant, qui aurait cherché une ouverture à gauche. On aurait assisté, peut-être, à l’éclatement du Parti socialiste, mais pas à cette situation où le Parti socialiste est exsangue et avec une droite marchant comme un canard sans tête, comme ce fut le cas jusqu’à présent.

Il y a six ans, les électeurs de gauche ont mis en tête des primaires le candidat le moins à gauche et l’on a pensé que les électeurs ne seraient pas des jusqu’au-boutistes en désignant le plus apte à fédérer les Français. Toutefois, lors de ces dernières primaires, à droite comme à gauche, tout le monde a été jusqu’au-boutiste…

L’explication principale, c’est que l’on était certain que Marine Le Pen serait au second tour. Les raisonnements ont changé complètement. Il n’y a pas beaucoup de lois en sciences politiques, mais il y a une régularité que l’on constate souvent : dans un affrontement dans un scrutin majoritaire, il y a très souvent une prime à la modération parce que les deux blocs qui s’opposent sont de dimensions comparables et il faut attirer les électeurs les plus modérés. C’était le cas en 2012, puisque tout le monde savait bien que le candidat socialiste serait opposé à Nicolas Sarkozy. En 2017, le cas de figure était différent, puisque l’on était certain que Marine Le Pen serait au second tour et l’on était sûr que le candidat qui serait en face aurait déjà la prime à la modération, quoi qu’il fasse… Le ressort de la victoire de François Fillon a été, à l’issue d’une campagne dans laquelle il a été très bon, de rassembler un électorat, pas de droite dure, mais fondamentalement et tranquillement de droite. Cet électorat s’est dit que c’était l’homme qu’il fallait, parce qu’il était aussi à droite que Sarkozy, mais en plus il avait l’air plus sérieux, plus bourgeois et plus déterminé…

Mais aussi moins atlantiste…

C’est le moins que l’on puisse dire, puisqu’il avait une politique étrangère qui était en rupture assez profonde avec l’essentiel de ce qu’a fait Nicolas Sarkozy. Le choix de la droite n’était pas absurde, puisqu’il semblait que les socialistes étaient écartés du pouvoir de toute manière et cela a conduit François Fillon à développer une offre politique trop à droite, parce qu’il ne prenait pas au sérieux la possibilité de voir émerger quelque chose d’autre.

A-t-il vraiment développé une offre trop à droite, ou a-t-il été caricaturé ? Par exemple, pour la protection sociale, on a dit qu’il entendait casser le système de Sécurité sociale, alors qu’il a simplement déclaré qu’il voulait que les mutuelles prennent le relais pour les petits soins…

C’était en soi une réforme très importante, mais je ne crois pas que ses adversaires l’ont caricaturé, puisqu’il disait lui-même que l’on allait voir ce que l’on allait voir ! Ce n’est pas la protection sociale qui a été la chose la plus nuisible. Son insistance sur la nécessité de supprimer 500 000 postes de fonctionnaires est quelque chose qui est apparu comme un peu provocateur et un peu excessif. Il disait que Juppé manquait d’énergie puisqu’il voulait supprimer simplement 200 000 fonctionnaires ! Le style général était très conservateur sur le plan des mœurs. Il a été beaucoup caricaturé et le ton général était quand même plus à droite que la moyenne des candidats de droite. Du coup, chez les socialistes, le raisonnement des électeurs n’a pas du tout été le même. Les électeurs de la primaire de gauche qui, en grande partie, ne sont pas des électeurs socialistes- car le PS a joué les apprentis sorciers en faisant appel à un électorat qui n’était pas le sien – ont voulu se faire plaisir en votant pour un candidat qui allait peut-être être battu, mais qui au moins n’a pas fait de compromis avec le social-libéralisme. Je parle du choix de la défaite à propos de Benoît Hamon, mais c’est une interprétation, bien sûr.

En ce qui concerne le Front national, vous évoquez les impasses du lepénisme, qui ne sont pas liées au débat catastrophique du second tour de l’élection présidentielle, mais à l’absence de positionnement politique clair de Marine Le Pen vis-à-vis de son électorat. Vous estimez que ce gaucho-lepénisme social lui a coûté cher…

Le débat de la présidentielle a quand même beaucoup compté, parce qu’il a fait apparaître des insuffisances personnelles et programmatiques. L’impasse du lepénisme, c’est la contrepartie de ses succès apparents. Je pense que la ligne défendue par Florent Philippot était de rompre avec l’aspect sulfureux et caricatural de l’extrême droite de Jean-Marie Le Pen, avec l’abandon clair de l’antisémitisme, c’est ce que l’on a appelé la dédiabolisation. L’autre composante visait à élargir l’électorat traditionnel, cet électorat préoccupé essentiellement par l’immigration et la décadence des mœurs, en faisant appel à un électorat populaire qui a été malmené par la mondialisation, la désindustrialisation et les fractures géographiques. Cette stratégie a permis au Front national d’augmenter considérablement ses voix. Simplement, cela s’est construit autour d’un programme qui empêche le Front national d’avoir quelques alliés que ce soit. Il ne peut pas trouver d’alliances dans la droite conservatrice parce que son programme est trop ambitieux socialement et trop coûteux économiquement, à l’opposé des idées d’une droite libérale traditionnelle. Si vous annoncez aux artisans et aux patrons de PME le maintien de tous les avantages de la fonction publique, l’augmentation du SMIC, c’est un peu dissuasif pour eux… Les discussions autour de l’euro n’ont fait qu’accélérer cela. Cela permet de récupérer des électeurs de gauche déçus, le gaucho-lépenisme est un phénomène déjà ancien et la ligne Philippot a permis de faire prospérer cet électorat. Mais, plus cet électorat a gonflé, plus l’autre a baissé… Il ne faut pas imaginer que tous les électeurs de la gauche radicale vont se rallier au programme de Marine Le Pen. Elle a fait des efforts désespérés pour grappiller des voix chez les électeurs de Mélenchon, elle en a eu 10 %, mais ce n’est pas allé très loin… Les réserves fondamentales sont plutôt à droite et cette ligne était condamnée à l’échec. L’annonce de l’alliance avec Nicolas Dupont-Aignan a finalement eu l’inconvénient majeur d’attirer l’attention sur le programme économique du Front national.

Emmanuel Macron est-il en train de prendre la place de Valéry Giscard d’Estaing avec l’UDF ?

C’est compliqué, parce que c’est un personnage complexe. Il est européen dans le programme et assez gaulliste dans sa vision du pouvoir politique et dans sa manière de gouverner. C’est quelque chose qui est à mi-chemin entre le giscardisme et ce qu’était l’UNR au début de la Ve République : c’est-à-dire un parti du président, un parti attrape-tout, avec une communication directe avec les électeurs et quelque chose d’assez vertical. Le rapprochement avec Giscard tient et on peut constater que ceux qui restent des giscardiens fervents de 1974 sont assez séduits par Emmanuel Macron.

Quid des Républicains ?

Le parti des Républicains est dans une phase un peu difficile de recomposition. Son jeune chef a choisi une ligne qui est assez compréhensible. Il considère qu’il faut être dans l’opposition et il est convaincu que l’OPA d’Emmanuel Macron sur la droite finira par échouer, pas tellement sur des questions de politique économique, mais sur des problèmes de valeurs et d’identité. En attendant ce changement, il n’a pas grand-chose d’autre à faire que de critiquer chaque décision, de manière pas forcément convaincante. Je ne sais pas si les électeurs sont vraiment convaincus que Les Républicains ont comme principal souci le pouvoir d’achat des classes populaires ou moyennes… Ils attaquent les réformes fiscales, parce que leur clientèle est beaucoup plus fondée sur la propriété immobilière que celle de Macron. Je vais faire une interprétation un peu audacieuse de la politique de Laurent Wauquiez : il pense qu’Emmanuel Macron peut réussir les grandes transformations sociales et économiques, mais il estime que ce n’est pas là-dessus que se joueront les prochaines élections. Si, d’aventure, il y avait moins de chômage et si la situation économique était plus satisfaisante, dans la mesure où les Français seraient plus sécurisés sur les questions économiques, ils commenceraient à s’inquiéter des questions culturelles et identitaires. Après tout, c’est comme cela que les frères Kaczynski ont gagné les élections en Pologne ! La Pologne se portait très bien, elle était gouvernée par des forces de type libéral, centristes et européennes, la situation économique était bonne et cela n’a pas empêché la défaite électorale des sortants. Monsieur Wauquiez peut raisonner sur une hypothèse de ce genre, car la crise politique atteint des pays qui ne sont pas confrontés à des difficultés sociales considérables. On a trop pris l’habitude d’expliquer les malaises politiques français exclusivement par les chiffres du chômage.

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