Pierre de Bonneville : « Chez Sartre, il y a de la perversité et du sadisme, c’est évident. On peut dire que ce n’était pas une sexualité normale. »

Le publicitaire et écrivain démontre l’imposture de Jean-Paul Sartre…

Pierre de Bonneville poursuit sa réflexion sur les rapports entre les grands écrivains et les femmes. Après Louis-Ferdinand Céline, Thomas Bernhard et Michel Houellebecq, il s’intéresse cette fois-ci à Jean-Paul Sartre. Dans son dernier livre, la relation de Sartre avec les femmes est analysée, mettant en lumière les contradictions de ce personnage à la fois féministe et machiste, manipulateur et transparent, et qui tient le sexe en horreur autant qu’il le recherche. C’est au Café de Flore, à la place qu’occupait Jean-Paul Sartre, que Pierre de Bonneville a répondu aux questions de Yannick Urrien. L’auteur est aussi un publicitaire connu, qui est notamment le cofondateur de l’agence De Bonneville Orlandini.

« Sartre et les amours contingentes » de Pierre de Bonneville est publié chez L’Éditeur.

Kernews : Vous êtes un publicitaire, vous réalisez notamment les campagnes de NRJ et de RMC, alors pourquoi cet intérêt pour l’histoire et les grands écrivains ?

Pierre de Bonneville : C’est une question de culture. Un publicitaire doit s’intéresser à la culture, à la peinture, au cinéma, à tous les arts vivants… Je suis concepteur-rédacteur, donc j’aime écrire, j’aime l’écriture, je m’intéresse aux écrivains. En tant que publicitaire, on est aussi intéressé par la sociologie, c’est-à-dire au fonctionnement de la société, comment les individus réagissent et vivent… Bref, on s’intéresse à l’humain et aux motivations des hommes et des femmes. Très naturellement, en ayant beaucoup d’estime, d’amour et d’intérêt pour des écrivains comme Céline, Thomas Bernhard ou Michel Houellebecq, j’ai écrit sur eux, mais aussi sur Sartre, parce que c’est une icône française. Au Japon, il est aussi connu que Napoléon ou De Gaulle. Tous les livres de Sartre ont été traduits au Japon. C’est une gloire nationale et internationale. C’est intéressant, parce qu’il a un peu disparu. Aujourd’hui, l’existentialisme et tous les phénomènes liés à cette période ont tendance à disparaître dans les limbes de la mémoire.

En fait, un publicitaire est aussi un psy de la vie, des marques et des tendances…

On analyse le pourquoi du comment des choses, des gens et des grands écrivains et, ce qui est intéressant, c’est de comprendre leurs motivations. Tout est dans leur écriture en général. On dit que c’est le double registre d’une vie écrite et de livres vécus : or, c’est exactement le cas pour Céline, Thomas Bernhard, Houellebecq ou Sartre. Dans leurs livres, il y a leur vie et, dans leur vie, il y a presque leurs livres.

Pourquoi ce projet littéraire consistant à confronter nos grands écrivains à leurs névroses sexuelles ?

Parce que c’est l’essentiel ! Le sexe et les relations sexuelles sont l’essentiel de la vie et, en abordant cette question, on aborde la question essentielle.

Ce terme d’amours contingentes concerne un pacte proposé par Jean-Paul Sartre à Simone de Beauvoir, qui a dû l’accepter : en quelque sorte, soyons transparents mais faisons ce que nous voulons…

Cette expression des amours nécessaires et des amours contingentes est une invention de Jean-Paul Sartre. C’est un intellectuel pur, il a très peu d’affect. Curieusement, ce n’est pas un homme qui aime, c’est une machine à penser et à réfléchir, c’est hallucinant ! C’est quand même un garçon qui mesurait 1,52 m… Il était complexé par son physique. En plus, depuis l’âge de deux ans, il avait un œil qui partait à gauche et l’autre qui partait à droite. Il avait un complexe physique énorme, avec des traumatismes lors de l’adolescence, entraînant des problèmes de relations avec les autres et particulièrement les jeunes filles. Ensuite, il s’est retrouvé à l’agrégation de philosophie avec une fille très jolie, Simone de Beauvoir, qui préparait l’agrégation à la Sorbonne. Nous sommes en 1928-1929 et il a décidé de l’avoir, ou plutôt de la posséder. Elle avait un prétendant qui était déjà marié, mais elle n’avait aucune vie sexuelle. À l’époque, les jeunes filles devaient porter un chapeau quand elles sortaient et elles ne fumaient pas dans la rue… C’était une façon de vivre difficilement imaginable aujourd’hui ! Cette jeune fille a 21 ans, il en a 24, ils préparent l’agrégation et ils sont seulement treize à passer les épreuves orales. Ils arrivent en tête à 2 points près, les autres sont loin derrière, et ils ont leur agrégation. D’ailleurs, le jury s’est beaucoup interrogé, en se demandant s’il fallait mettre le garçon ou la fille devant, mais en 1929 on met encore le garçon devant. Leur liaison commence à ce moment-là. Sartre sort avec elle et l’emmène voir les bouquinistes. Pour la première fois de sa vie, elle a l’impression de vivre une vie de liberté et d’ouverture. Sartre gère très bien cela. Lui qui deviendra un anti-bourgeois l’est encore considérablement. C’est un petit-bourgeois comme les autres et il a vraiment capté l’attention de cette jeune fille. Enfin, lui qui se trouve tellement laid, arrive à séduire cette jeune fille. Il faut qu’il s’approprie la beauté des autres, notamment des filles, ce sera ainsi toute sa vie. Au mois d’août, il se retrouve chez Simone de Beauvoir du côté de Limoges. Ils discutent pendant des heures et des heures dans les foins et dans la forêt. Il n’est pas du tout invité dans la famille : d’ailleurs, le père et la mère de Simone vont le voir en le priant de retourner à Paris et de laisser leur fille tranquille. Leur entente intellectuelle continue de se parfaire et ils finiront par coucher ensemble le 14 octobre 1929. Ce sera le premier homme que connaîtra Simone. Lui, cela faisait longtemps qu’il allait voir les prostituées, avec une vie comme celle d’un jeune homme de cette époque pouvait en avoir… Alors, comme c’est un intellectuel, il invente cette histoire d’amours contingentes en disant à Simone : « Nous sommes anti-bourgeois, nous sommes contre le mariage, pas de responsabilités, nous ne voulons pas d’enfants. Alors, je vous propose que l’on se dise qu’il y a des amours nécessaires, notre amour est essentiel, mais aussi des amours contingentes ». Il invente un concept intellectuel. Sartre ne vit que par les mots et que par les concepts, aussi il présente à Simone celui des amours nécessaires, car ils ont cette même ambition de réussir dans l’écriture et de devenir des écrivains. Dès le départ, ils décident l’un et l’autre de devenir des écrivains célèbres. C’est vraiment un pacte. À côté, il estime qu’il faut se réserver la liberté de vivre des amours contingentes : selon les contingences de la vie, on peut vivre d’autres aventures, à une condition : c’est de tout se raconter…

Il y a une forme de perversion de la part de Jean-Paul Sartre…

Complètement ! De toute façon, il est névrosé et pervers. Il sait très bien qu’elle n’a pas d’autres aventures, alors que lui se réserve le droit, évidemment, d’en avoir autant qu’il peut. Le problème, c’est que Simone ne va pas être aussi bête que cela…

Il y a quelques témoignages, comme celui de Bianca Bienenfeld, mais vous abordez cela davantage comme un feuilleton…

J’ai voulu soulever le voile d’un individu à travers sa sexualité et la façon dont il vit sa sexualité. J’ai trouvé intéressant de démystifier Sartre. C’est l’icône de Saint-Germain-des-Prés, il a créé Saint-Germain-des-Prés. Avant Sartre, Saint-Germain-des-Prés n’existait pas comme aujourd’hui. Nous sommes assis au Café de Flore et nous sommes entourés de touristes parce que le quartier est devenu iconique. Sartre est devenu le pape de Saint-Germain-des-Prés. Il a inventé le concept d’amours nécessaires et contingentes, mais aussi l’existentialisme. C’est un créateur de concepts.

Aujourd’hui, celui qui survole cette légende peut avoir l’impression qu’il s’agissait d’un grand intellectuel, or on découvre un homme laid, sale, menteur et manipulateur !

Vous avez lu le livre ! La vérité des hommes est toujours difficile… C’est vrai, Sartre est, comme n’importe quel enfant gâté, un manipulateur. Il est resté toute sa vie un enfant gâté par sa mère, un pur intellectuel, au point qu’il est incapable de vivre par amour, il est incapable d’aimer et de ressentir des sentiments. Évidemment, il ne se tapait que des petites jeunes filles faciles à manipuler, des filles qui étaient dans un premier temps amenées par Simone, car Simone aimait les filles. D’ailleurs, Bianca Bienenfeld l’a bien écrit : c’était la maîtresse de Simone, puis celle de Sartre… En 1939, Sartre la jette, elle a des problèmes parce qu’elle est juive et on va voir que l’attitude de Sartre vis-à-vis des juifs n’est pas celle qu’on suppose ou qu’il a laissé supposer après la guerre… Tout cela fait partie de l’horreur de l’être humain.

L’icône Sartre s’est quand même effondrée avec toutes ces histoires. En outre, il s’est trompé politiquement sur la plupart de tous les sujets…

C’est ce que je relève d’ailleurs dans mon livre : l’imposture et l’irresponsabilité ! Il a toujours été irresponsable. Il a choisi d’être professeur de philosophie pour avoir l’assurance d’être payé toute sa vie, pour travailler trois demi-journées par semaine. Il n’a jamais voulu se marier, il n’a jamais voulu avoir d’enfants et, quand il en a fait, les femmes ont dû avorter… Sur le plan financier, c’était son secrétaire qui payait les impôts, et Gallimard qui se débrouillait avec l’argent. Lui, il voulait simplement avoir de l’argent à distribuer à qui il le voulait… Cela va avec l’immaturité et Simone a toujours été son guide. Elle a toujours été là pour corriger ses textes et lui dire ce qu’il fallait faire… L’imposture, c’est que tout le monde continue de croire que Sartre est un philosophe ! C’est certainement un écrivain pour certaines choses et ses essais sur Baudelaire et sur Genet sont remarquables. Mais l’attitude politique de Sartre est une imposture, parce qu’il s’est trompé chaque fois qu’il a fait un choix ! C’est risible, mais il y a encore énormément de gens qui ne renient pas son gauchisme, sa défense du tiers-monde. Or, quand on voit ce qu’il pensait sur les Américains par rapport à Staline, par exemple, c’est hallucinant. On ne peut pas lui pardonner cela. Les dix dernières années de Sartre ont été dramatiques. Il a fini par se laisser manipuler par Benny Lévy qui l’a orienté sur le messianisme et des prises de position hallucinantes.

Vous avez étudié la sexualité de Céline, dans « Céline et les femmes » : un grand collectionneur de femmes, mais beaucoup moins pervers et beaucoup moins glauque…

Chaque homme est différent et les histoires sont différentes, c’est cette diversité qui est passionnante et intéressante. C’est une découverte. Céline est totalement différent. Même si dix ans qui les séparent, il y a en réalité un siècle qui les sépare, Céline a connu la guerre de 14, il a été victime relativement vite de ce conflit, alors que Sartre a vécu tout à fait autre chose. Sartre est un bourgeois, son père était médecin, il a fait des études pour arriver à l’agrégation de philosophie, alors que Céline a vécu l’école primaire dans le deuxième arrondissement. Cela n’a rien à voir… Céline aimait la beauté des choses, il aimait la beauté des femmes, il aimait la danseuse, il aimait la cuisse… Son icône était Elizabeth Craig, à qui il a dédicacé « Voyage au bout de la nuit ». C’était une danseuse et son plaisir était de voir une cuisse bouger, c’était son fantasme. C’était aussi un borderline. Sartre est un névrosé qui ne s’intéresse absolument pas aux femmes, ni au féminin, ni à la cuisse. Il s’intéresse aux idées et aux concepts. C’est un intellectuel pur.

Finalement, vous aimez bien les sens interdits…

C’est vrai, je cite toujours cette phrase soufie : « Si tu ne t’égares pas, comment peux-tu découvrir ? » Il faut s’égarer, il faut passer par les sens interdits pour voir autre chose que les autoroutes. C’est une phrase bidon, mais c’est vrai !

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