Pôle emploi, autopsie d’un système kafkaïen : lenteurs, incohérences administratives, chiffres arrangés…

Cécile Hautefeuille : « Si l’on n’est pas au minimum armé, on peut se faire rapidement broyer. »

Cécile Hautefeuille est journaliste. Elle a passé six ans à RMC et elle donne des cours de radio à l’ESJ-Pro de Montpellier. Comme de nombreux Français, elle a subi les affres du chômage et elle raconte son passage à Pôle emploi dans un livre enquête qui recueille des témoignages de chômeurs, mais aussi de salariés de Pôle emploi, pour dénoncer un système absurde qui génère de la souffrance de chaque côté du guichet. En résumé, elle décrit une machine à broyer, trop souvent devenue folle et démunie face à l’humain…

« La machine infernale. Racontez-moi Pôle emploi » de Cécile Hautefeuille est publié aux Éditions du Rocher.

 

 

Kernews : Vous décrivez Pôle emploi comme une machine très technocratique, peu efficace pour trouver des emplois, et qui est aussi là pour faire en sorte que les statistiques du chômage soient les moins élevées possible…

Cécile Hautefeuille : Il y a un peu de tout cela. C’est une machine dans laquelle il se passe énormément de choses. Il y a beaucoup d’humains, les demandeurs d’emploi, plus de 6 millions de personnes qui sont inscrites, il y a différentes catégories, puisque tous les demandeurs d’emploi ne sont pas des gens qui ne travaillent pas du tout, et il y a le conseiller de l’autre côté du guichet. Mais il y a la machine qui gère le côté administratif, le paiement des allocations. Elle est très complexe et parfois très brutale. J’ai parlé avec pas mal de demandeurs d’emploi et elle est souvent jugée inefficace.

On nous explique qu’il y a 6 millions de chômeurs, mais on fait tout pour sortir les gens des statistiques du chômage, en les radiant mais aussi en les incitant à se lancer comme auto entrepreneurs…

On ne saura jamais si c’est une démarche volontaire de sortir des gens, mais il y a effectivement ce débat récurrent sur les vrais chiffres du chômage. Les gens radiés administrativement sont des gens punis, à qui l’on coupe les allocations-chômage pour telle ou telle raison, et qui sont toujours demandeurs d’emploi, mais qui sont dans une autre case, que l’on appelle les radiations administratives. Cela représente entre 30 000 et 60 000 personnes chaque mois. Il y a aussi les changements de catégorie alors que, chaque mois, les médias ne parlent que de la catégorie A, c’est-à-dire des demandeurs d’emploi qui n’ont pas du tout travaillé le mois précédent, bien qu’il y ait cinq catégories : il y a des demandeurs d’emploi qui ont cumulé des allocations chômage et un salaire ; d’autres qui n’ont pas touché d’allocations parce qu’ils ont suffisamment travaillé, mais qui restent inscrits, notamment lorsqu’ils effectuent des missions ponctuelles ; il y a aussi ceux qui sont en arrêt maladie, en formation ou en congé maternité, puis ceux qui sont en contrats aidés. Ce sont des millions d’histoires différentes.

La règle d’or, c’est d’être toujours dans la bonne case !

Encore faut-il trouver sa case, c’est le problème ! Lorsque je m’étais inscrite, je n’avais pas trouvé ma case et, quand je me suis désinscrite, je ne l’avais toujours pas trouvée… La machine gère beaucoup de choses, y compris ce rangement dans des cases, et on se sent juste un numéro, un chiffre…

Il y a aussi ces propositions d’emploi qui n’ont rien à voir avec votre formation et votre métier : par exemple, vous êtes journaliste et l’on vous propose d’être animatrice sur un site pornographique…

C’est le fonctionnement des mots-clés et la machine sort parfois des annonces très bizarres. Par exemple, pour « community manager », c’est-à-dire la personne qui gère les réseaux sociaux d’une entreprise, on se retrouve avec une offre pour animer un «chat» pour adultes. Si l’on tape «journaliste», on nous propose d’aller dans un centre commercial pour retranscrire les meilleures histoires de desserts des clients pour en faire des poèmes…

Vous décrivez un système à bout de course, qui n’a plus rien à proposer et qui est même parfois violent…

Oui. Il y a une dame qui s’appelle Fatia et la conseillère lui dit : « Ne vous plaignez pas, moi aussi j’ai fait des grandes études. Regardez où je suis et si vous n’êtes pas contente, vous n’avez qu’à changer de pays ! » Il y a parfois une vraie violence. On peut être détruit moralement parce qu’il n’y a pas d’offre adaptée. Ou, lorsque l’on trouve une offre adaptée, on postule et on n’a pas de réponse, ou l’on reçoit une réponse type… On peut aussi nous expliquer qu’il faut changer de branche, parce que ce que l’on a fait pendant trente ans n’existe plus… Moralement, c’est très compliqué. À cela s’ajoute le discours ambiant : « Il y a du travail pour ceux qui veulent vraiment bosser ! » Mais lorsque vous avez fait sept ans d’études ou quand vous avez travaillé vingt ans dans la même entreprise, vous n’avez pas forcément envie d’accepter tout de suite un poste qui n’a rien à voir avec vos compétences et qui est très en deçà de ce que vous aviez pu imaginer ou rêver. Il y a de plus en plus de demandeurs d’emploi, le discours se durcit et les prévisions ne sont guère optimistes.

On parle beaucoup de la formation, c’est très à la mode mais il y a beaucoup de formations anecdotiques…

Il y a eu une période où les gens demandaient à être formés et il n’était pas simple d’avoir des validations de formation. Et il y a eu le plan avec 500 000 formations qui ont été lancées. Nous avons eu beaucoup d’échos indiquant que l’on plaçait les gens en formation de force, parce que les conseillers étaient obligés de faire du chiffre, avec parfois des choses qui n’étaient pas forcément très utiles. Il y a des demandeurs d’emploi qui se demandaient clairement ce qu’ils faisaient là, en ayant le sentiment de perdre leur temps. On nous apprend aussi à muscler son CV et à savoir se présenter. Il y a sans doute des gens qui ont besoin d’apprendre certaines techniques, mais ce n’est pas forcément ciblé et pas toujours très adapté…

Vous consacrez un chapitre aux radiations, mais aussi aux trop-perçus : on comprend qu’il faut vraiment rester vigilant sur chaque aspect de sa relation avec Pôle emploi…

Il y a des radiations pour absence à convocation, alors que la personne était bien présente devant son téléphone… Il faut avoir la capacité de défendre ses arguments. Il y a aussi des radiations pour convocation dont le demandeur d’emploi n’a jamais entendu parler… Il faut toujours être en mesure de trouver les bons arguments : si l’on n’est pas au minimum armé, on peut se faire rapidement broyer. Je pense à des gens plus fragiles en me demandant comment ils peuvent s’en sortir quand je vois toutes les petites embrouilles auxquelles j’ai été confrontée ! Il faut aussi être très attentif aux versements de Pôle emploi, notamment sur le trop-perçu. Surtout lorsque l’on est dans un dispositif d’allocation chômage et de salaire, comme c’est mon cas en tant que journaliste. Parfois le trop-perçu peut s’accumuler et devenir gigantesque : par exemple, une assistante maternelle n’avait pas compris comment déclarer ses heures et elle s’est retrouvée avec un trop-perçu de 5000 euros au bout d’un an et demi. On lui a fait bien comprendre qu’elle était un peu bête de ne pas avoir compris et, outre la dette, il y a aussi cette culpabilité et cette image que l’on vous renvoie. J’ai vraiment rencontré une jeune femme qui était broyée.

On ne va pas nier la fraude, on sait que cela existe, mais le système fait que tout le monde est présumé fraudeur…

C’est ce que disent les conseillers et les demandeurs d’emploi. Il y a un soupçon assez permanent de la fraude et, en cas de soupçons, ils peuvent couper les allocations le temps de l’enquête. C’est une pratique censée ne plus exister, mais elle perdure.

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