L'invité de Yannick Urrien

Radioscopie du mensonge d’État : le bluff est permanent…

Michel Klen : « Il faut douter en permanence… »

Officier saint-cyrien, spécialiste du renseignement et de la désinformation, docteur en lettres et sciences humaines, Michel Klen a rédigé de nombreux articles dans différentes publications, en particulier la revue Défense nationale. Il est aussi l’auteur d’ouvrages sur l’Afrique du Sud, la guerre d’Algérie, les mercenaires et les femmes de guerre. Il a également publié en 2013 « Les ravages de la désinformation » où il qualifie cette dernière d’ «arme de destruction massive ». Dans son dernier livre, il raconte les grandes opérations de bluff qui ont fait basculer l’histoire du monde : du cheval de Troie aux hackers russes qui sont intervenus dans le processus de l’élection américaine… Ainsi, les militaires et les politiques mentent en permanence…

« La guerre du bluff est éternelle – Mensonges, manipulations et ruses de guerre dans la tourmente de l’histoire » de Michel Klen est publié aux Éditions Favre.

Michel Klen était l’invité de Yannick Urrien lundi 4 sepetmbre 2017

Extraits de l’entretien

Kernews : Votre dernier livre, « La guerre du bluff est éternelle » rappelle votre précédente enquête sur « Les ravages de la désinformation » et vous passez du politique au militaire.  Force est de constater que nos dirigeants nous ont toujours menti…

Michel Klen : On a toujours bluffé, donc c’est un mensonge déguisé. Le bluff, c’est faire illusion. C’est faire croire à une situation qui n’existe pas, pour parvenir à un objectif économique, politique ou militaire. Cela dépend du contexte.

Cela dépasse le cadre du mensonge, puisqu’il y a de véritables mises en scène…

Oui, le bluff exige une véritable mise en scène et certaines sont prodigieuses : par exemple, j’évoque des grandes opérations de bluff pour délivrer des otages, comme les commandos israéliens à Entebbe qui étaient grimés en Amin Dada avec ses gardes du corps, ou les commandos colombiens dans la libération d’Ingrid Betancourt. Il y a eu de véritables mises en scène pour berner l’adversaire et monter une opération de libération d’otages. Cela demande une très longue préparation, avec des répétitions puisque, lorsque les commandos colombiens ont procédé à la libération d’Ingrid Betancourt dans la jungle colombienne, ils ont répété leur action dans un camp militaire situé à une centaine de kilomètres. C’est la même chose pour Entebbe : lorsque les Israéliens sont venus libérer leurs otages, ils ont répété l’action dans un camp israélien en créant une maquette très précise des locaux. Ils connaissaient bien ces locaux, puisqu’ils les avaient construits une décennie plus tôt… Tout ceci montre cette minutie nécessaire pour réaliser une opération efficace.

Les opérations de bluff ont toujours existé et cela remonte à l’Antiquité. La plus connue est évidemment celle du cheval de Troie…

Le cheval de Troie est un repère. C’est d’ailleurs le terme utilisé en informatique, à savoir le point de départ des grandes séquences de bluff qui permettent de réaliser une action victorieuse. C’est de cette manière que les Grecs ont vaincu les Troyens, en cachant des soldats dans un immense cheval afin de pénétrer dans la ville. C’est peut-être une légende, mais elle est très parlante.

C’est lors de la Seconde Guerre mondiale que l’on a vraiment fait preuve d’imagination dans ce domaine… Qu’est-ce qui vous a le plus bluffé ?

Churchill est le grand maître du bluff ! Pour duper Hitler, on a déposé sur une plage espagnole le cadavre d’un faux officier britannique qui était porteur de documents qui ont fait croire aux Allemands à l’imminence d’un débarquement allié dans le Péloponnèse (opération Mincemeat) et non pas en Sicile. Cela a supposé une très longue préparation et toutes les péripéties de cette mise en scène ont fonctionné. Le pêcheur espagnol qui a découvert le cadavre sur la plage a pris les documents pour les donner à la police espagnole qui avait des liens avec les Allemands. Ils ont étudié les documents et ils ont vraiment cru à un débarquement allié en Péloponnèse. Hitler a renforcé le dispositif allemand dans le Péloponnèse, en soulageant ainsi la Sicile pour le futur débarquement prévu par les alliés. C’est un coup de maître !

Plus près de nous, il y a des exemples que tout le monde connaît, comme la présentation à l’ONU par Colin Powell des petites fioles d’agents toxiques fabriqués par l’Irak. C’était totalement bidon ! Tout comme le témoignage de l’infirmière koweïtienne avant la première guerre du Golfe, qui racontait que les soldats irakiens jetaient les nourrissons hors des couveuses des maternités à Koweït City. On apprend souvent, quelques années plus tard, qu’un fait qui a ému l’opinion publique mondiale était un coup de bluff…

Les médias ne s’intéressent à ces affaires que dix ans plus tard, puisque ce sont les médias qui mènent le monde. Actuellement, c’est la Corée du Nord qui bluffe en permanence. Kim Jung-Un met en œuvre des mises en scène gigantesques pour manipuler son opinion publique et assurer la sauvegarde de son régime. Tout cela est amplifié par les médias. La population nord-coréenne est totalement manipulée. Elle est coupée du monde extérieur et elle idolâtre son régime. Le mensonge va jusqu’à la Coupe du monde de football ! Ils ont été louer des supporters chinois pour applaudir leur équipe puisque les Nord-Coréens ne pouvaient pas se rendre à la Coupe du monde. Donc, avec l’accord de la Chine, ils ont loué des supporters chinois pour applaudir l’équipe nord-coréenne !

Il y a un homme politique français qui a loué des comédiens pour se faire applaudir à un meeting devant les caméras de télévision…

Oui, c’étaient des chômeurs… Un homme politique est toujours obligé de bluffer pour se faire élire. Il doit lancer un tas de promesses, puisqu’il sait bien qu’il ne sera jamais élu sans bluffer. Dans la politique, il y a une part de mensonge qui est malheureusement évidente.

L’émotion des populations constitue aussi un instrument de bluff. Vous racontez l’histoire de ce jeune migrant sénégalais…

L’image a un pouvoir émotionnel très fort et les vendeurs d’images exploitent ce pouvoir. Vous avez cette histoire du migrant sénégalais qui est très révélatrice de cette tendance. Sur tous les réseaux sociaux, on a vu l’histoire d’un migrant qui a traversé le désert et a été pris en charge par des passeurs dans des conditions difficiles. On s’est aperçu que c’était une agence de communication espagnole qui avait engagé un comédien pour promouvoir une exposition de photographies. Donc, il faut douter en permanence…

Mais, quand vous doutez, on vous accuse d’être un complotiste…

Il faut douter et se souvenir de cette phrase de Descartes : « Je pense, donc je suis ». Je compléterai en disant : « Je pense, donc je suis, donc je dois douter ». Avec le développement des nouvelles technologies, on est submergé d’images et d’informations et c’est un devoir de vérifier et de recouper les informations. La désinformation est devenue un art de vivre qui est amplifié par les nouvelles techniques de communication.

 

Valider