L'invité de Yannick Urrien

Thierry Delcourt : « Tout changement de comportement qui dure un peu plus de quelques jours est une alerte. »

Comment lutter contre le cyber-harcèlement chez les jeunes.

Après l’affaire Weinstein et les différentes affaires de harcèlement, on évoque maintenant le cyber-harcèlement chez les jeunes. L’UNICEF vient d’alerter sur le « développement récent » d’un nouveau type de harcèlement, le cyber-harcèlement, qui entraîne un mal-être chez les jeunes, jusqu’à en conduire certains au suicide. En effet, les 11-15 ans demandent des clés et de l’aide pour décrypter le monde dans lequel ils vivent sans filtre ni protection. Ils s’expriment aujourd’hui à travers les réseaux sociaux et, d’un coup de clic, ils accèdent ainsi à des contenus d’une violence inouïe, de la mort en direct, du sexe en continu… Derrière leurs écrans, le monde devient virtuel et les éloigne de la réalité de leur vie familiale et scolaire. Ils peuvent être, à leur insu, les victimes de harceleurs-recruteurs. Dans son livre « Je suis ado, j’appelle mon psy », Thierry Delcourt propose des situations de la vie concrète afin que parents et adolescents se parlent, se comprennent et se respectent dans leurs singularités.

Thierry Delcourt est médecin psychiatre, pédopsychiatre et psychanalyste, et vice-président du Syndicat national des psychiatres privés (SNPP). Il s’occupe de formation en psychiatrie. Il est rédacteur en chef de la Revue Psychiatries et l’auteur de plusieurs livres publiés aux Éditions L’âge d’Homme, Bayard et Actes Sud.

« Je suis ado et j’appelle mon psy » de Thierry Delcourt est publié aux Éditions Max Milo.

Kernews : Il est beaucoup question du harcèlement depuis l’affaire Weinstein. On se concentrait sur l’univers professionnel, mais on commence à évoquer de plus en plus ce fléau sur le Web qui touche les enfants. De nombreux adolescents reconnaissent avoir été approchés sur Internet dans le but d’une relation douteuse ou avoir été mis en contact avec un contenu dégradant. On parle encore trop peu de cette forme de harcèlement…

Thierry Delcourt : C’est quelque chose que l’on banalisait et l’école avait une fâcheuse tendance à ramener cela à des histoires de gamins, tout comme le bizutage, en considérant que cela fait partie de la vie. Maintenant, il y a une prise de conscience. On sait que cela fait des dégâts et l’on parle même de mots qui tuent. Ce n’est pas rien !

C’est l’insulte, c’est la dégradation, c’est l’humiliation… C’est une jeune fille en pleine puberté qui se retrouve traitée de « grosse » devant les autres… On en parle beaucoup plus maintenant, parce que cette forme de harcèlement, qui était beaucoup plus discrète, devient vérifiable car elle a pris cette dimension de cyber harcèlement avec la diffusion de ces situations humiliantes et blessantes sur Internet, notamment dans le domaine sexuel, et cela provoque un embrasement. C’est parce qu’il y a eu des suicides d’adolescents et d’adolescentes qu’il y a eu cette mobilisation. C’est différent de l’affaire Weinstein. Nous avions constaté depuis quelque temps que le suicide des jeunes adolescents était plus important et nous avons fait ce rapprochement entre ces suicides et ces situations de cyber harcèlement au moment le plus fragile de l’adolescence.

Ce sont vraiment des mots qui tuent, ce n’est pas de la poésie…

Exactement. Ce sont vraiment des mots qui tuent, ce ne sont pas des mots qui blessent. Quand je reçois des adolescents qui sont obligés de ne plus aller à l’école parce qu’ils ont des bouffées d’angoisse dès qu’ils en franchissent l’entrée, leurs parents leur demandent de couper tous les réseaux sociaux, ils sont complètement isolés et dans l’angoisse, on voit ce que représentent ces mots qui tuent. L’insulte suprême, sortie de ce contexte, pourrait ne pas être très grave, mais dite à ce moment-là, devant telle ou telle personne, cela fait un ravage.

Ces mots qui tuent portent-ils généralement sur le physique, comme la couleur de peau ou le poids ?

Tout est prétexte à cela. L’exemple le plus typique, c’est la jeune fille en prépuberté ou en puberté, souvent une période où il y a un peu d’embonpoint, c’est normal et, au moment où tout est en train de changer, ce qui met déjà la jeune fille dans un grand malaise, si quelqu’un relève quelque chose, cela fait des dégâts. Il y a le suicide, mais on voit aussi beaucoup de scarifications et d’automutilations chez les adolescents. Ce sont parfois des automutilations profondes que les parents découvrent assez tardivement. Je reviens sur cette notion d’embrasement, car cela prend une telle dimension que cela vient atteindre tout l’environnement de l’adolescent.

Autrefois, on entendait des moqueries dans la cour de récréation et la blessure était aussi forte… En quoi la situation sur les réseaux sociaux est-elle différente de ce qui se passe dans la vie réelle ?

Oui, cela blessait. Mais dans une cour d’école, il y a un clan qui vient blesser et il y a, heureusement, d’autres copains ou copines sur lesquels on peut s’appuyer. Avec le réseau social, d’un seul coup, c’est toute une masse qui tombe sur l’adolescent ! Il y en a qui vont se mettre à distance, il y en a qui vont enfourcher cette moquerie et il y en a qui ne vont rien dire. Mais l’adolescent qui est en souffrance va interpréter tous ceux qui sont dans une position d’expectative comme un jugement. Tout regard devient un jugement. C’est déjà une tendance chez l’adolescent d’être en quête du regard de l’autre, mais là, avec les réseaux sociaux, cela va prendre une forme de persécution.

Votre livre s’intitule « Je suis ado et j’appelle mon psy » et non « Je suis ado et mes parents appellent mon psy ». Vous expliquez que les ados viennent maintenant consulter d’eux-mêmes un pédopsychiatre…

C’est tout à fait nouveau. Quand j’ai commencé, il y a 35 ans, les parents amenaient leur enfant par la peau du dos en nous disant : « Faites quelque chose, il est insupportable ». L’adolescent n’avait rien à dire, il bougonnait dans son coin et cela n’allait pas très loin. Maintenant, on constate que les adolescents ont cette idée de demander à leurs parents d’aller voir un psy et, autour de 15-16 ans, certains en prennent l’initiative directement. C’est toujours un peu compliqué, parce qu’il faut avoir un accord parental, mais on peut les recevoir une première fois. Le premier entretien se déroule sans les parents, notamment dans une situation d’agression sexuelle car il serait impossible d’en parler avec les parents. Il y en a d’autres qui sont dans une situation de trans-identité, c’est-à-dire un questionnement sur le sexe et l’attirance sexuelle. Il est très difficile de parler de tout cela avec les parents. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai écrit ce livre. Mon idée était de faire un livre qui s’adresse aux parents, avec une petite section destinée aux adolescents à chaque chapitre. Les parents sont parfois déroutés et ils ne savent pas forcément comment s’y prendre par rapport à des situations qu’ils n’ont pas eux-mêmes affrontées.

Ne peut-on pas craindre que ce soient les mieux portants qui effectuent cette démarche chez le psychiatre et que ceux qui en ont le plus besoin n’y pensent même pas…

Il est vrai que ceux qui vont le plus mal ne disent rien et qu’il peut y avoir un passage à l’acte brutal et imprévisible, c’est-à-dire la tentative de suicide, sans que personne se rende compte du mal-être de cet adolescent. Il y a aussi le repli complet sur soi-même. Mais il y a quand même une situation qui alerte les parents. L’idée que c’est ceux qui en auraient le moins besoin qui font cette démarche est aussi fausse, parce qu’il faut quand même avoir en tête que celle-ci représente un effort considérable pour un adolescent qui est encore timide dans sa relation avec l’adulte. Nous sommes en quelque sorte un passeur, puisque le deuxième temps se fait forcément avec les parents.

Comment les parents peuvent-ils détecter cela ? Souvent, ils posent des questions, mais ils entendent la même réponse : « Tout va très bien… »

Pour schématiser, tout changement de comportement qui dure un peu plus de quelques jours est une alerte, soit sur le mode agressif, ou sur le mode compulsif, avec des manies qui s’installent, mais il y a aussi une forme de tristesse : être tristounet, rien que cela, c’est une alerte. L’alerte ne veut pas dire qu’il y a quelque chose de grave derrière, mais on doit commencer à parler ensemble. La maladresse de tout parent, c’est de poser la question : « Qu’est-ce qui ne va pas ? » L’adolescent ne peut rien répondre à cette question et il faut toujours faire un détour. Par exemple, lorsque l’adolescent est sur Internet, il faut venir parler avec lui de ce qu’il regarde, non pas comme un enquêteur, mais en s’intéressant à ce qu’il fait. À partir de là, on déroule le fil progressivement et les adolescents peuvent commencer à parler. La mise en confiance est importante.

Vous rappelez que les parents de harceleurs, lorsqu’ils sont mineurs, peuvent être condamnés à des dommages et intérêts. Comment peuvent-ils découvrir le mauvais comportement de leur adolescent ?

Prévenir, cela se joue dans toute l’éducation, dans la transmission. Si un garçon fait du football et si son père est entraîneur en criant « les petites femmelettes » – c’est un exemple un peu caricatural – assez rapidement, le jeune garçon va adopter les attitudes paternelles. Il faudra probablement plusieurs générations pour avoir une vraie conscience de ce qui peut blesser l’autre. C’est une vraie prévention sur le long terme. Après, il peut y avoir un signe d’alerte à travers une réflexion, une moquerie qui continue à table, et les parents deviennent coupables s’ils entretiennent ce côté un peu provocateur et destructeur de leur adolescent.

On évoque le harcèlement entre adolescents, mais il y a aussi le cyber harcèlement émanant d’adultes qui ont des arrière-pensées d’ordre sexuel. Comment lutter contre cela ?

Les parents redoutent cela de plus en plus. C’est quelque chose de grave, c’est quelque chose de très organisé. J’ai beaucoup travaillé sur ce réseau de prédateurs qui mettaient en scène les adolescents jusqu’à les pousser au suicide. Il y a la même gravité avec des prédateurs individuels qui vont essayer d’obtenir des photos de l’adolescent nu ou des rencontres. Il y a aussi des gangs organisés qui sont en quête de jeunes adolescents ou adolescentes pour exploiter leur naïveté. C’est une forme de banditisme sur Internet qui se développe. Les parents doivent donc être extrêmement vigilants et je conseille toujours aux parents d’adolescents d’avoir une veille sur les réseaux sociaux jusqu’à l’âge de 15 ans.

C’est encore possible jusqu’à 14-15 ans, mais à partir de 16 ans, l’adolescent devient de plus en plus autonome…

Oui, mais les parents auront déjà fait le travail ! Surveiller, c’est aussi alerter. C’est à 13-14 ans que ces jeunes découvrent un monde pour lequel ils n’ont aucune préparation. Les parents n’ont pas à sanctionner ou à juger, ils doivent surtout apprendre la vie à leur adolescent. Ce qui fait qu’à 16 ans, ils n’auront plus besoin de regarder car l’adolescent sera sorti de sa naïveté et un certain nombre de points de repère vont l’amener à fuir ce qui n’est pas clair. Je constate que lorsque des adolescents sont en réseau sur Internet, il y en a toujours un qui alerte les autres. Il y a même une entraide.

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