L'invité de Yannick Urrien

Tugdual Derville : « Nous sommes une chaîne humaine enracinée dans notre histoire, notre généalogie, ou nos racines culturelles et religieuses. »

Le philosophe nous invite à réfléchir au concept d’écologie humaine

L’avenir de l’homme est la grande question de notre temps : l’humanité va-t-elle s’engouffrer dans la promesse du transhumanisme, de l’homme sans limite, unisexe, invulnérable et immortel ? À l’opposé, Tugdual Derville nous invite à réfléchir au concept d’écologie humaine dans son dernier livre « Le temps de l’Homme ». Publié en juin 2016, cet ouvrage a été un grand succès de librairie et le sujet évoqué par Tugdual Derville est évidemment plus que jamais d’actualité : « Il est temps pour l’homme de préserver sa liberté d’une dissolution dans l’absolutisme technologique, la vacuité consumériste et le déni de ses repères culturels et naturels ». Notons que cette notion d’écologie humaine a été reprise et défendue par le Pape François. Tugdual Derville est fondateur d’À bras ouverts, délégué général d’Alliance Vita et co-initiateur du Courant pour une écologie humaine.

« Le temps de l’Homme. Pour une révolution de l’écologie humaine » de Tugdual Derville est publié chez Plon.

Kernews : Lorsque votre livre est sorti, tout le monde avait déjà entendu parler de la robotisation, de l’intelligence artificielle ou du transhumanisme, mais ce n’était pas encore une réalité comme c’est le cas aujourd’hui. Sommes-nous en train de changer de civilisation ?

Tugdual Derville : Je pense que l’humanité est au pied du mur et c’est pour cela que j’ai écrit ce livre. L’idée de nous affranchir de nos limites, ces chères limites qui marquent notre condition humaine, c’est-à-dire ce temps qui est compté, le corps sexué et la mort inéluctable, date de bien longtemps. Mais, aujourd’hui, il y a eu un basculement et les technologies sont tellement puissantes que l’humanité envisage de sortir d’elle-même. Vous savez que le bébé à trois parents est déjà né au Mexique et que les Chinois ont conçu des embryons viables génétiquement modifiés… L’humanité est appelée à une humilité à la mesure de sa puissance. De même, lorsque nous avons découvert les effets terribles de la puissance nucléaire, il y a eu tout un travail de désescalade parce que nous étions capables de détruire totalement notre planète. Aujourd’hui, il y a des apprentis sorciers qui ont théorisé que l’humanité était comme aliénée par les murs porteurs de ce que j’appelle l’écologie humaine et qu’il fallait affranchir l’humanité d’elle-même et échapper à son corps pour rejoindre une post-humanité qui serait une sorte de paradis sur terre. En réalité, il y a un très grand risque de dérives totalitaires.

Ne nous a-t-on pas préparés psychologiquement à cela depuis plusieurs décennies avec la multiplication des divorces, de ces couples qui ne font plus d’efforts et qui zappent, comme si le programme télévisé ne leur plaisait plus ?

Nous sommes tous confrontés à cette société postmoderne que vous faites remonter à quelques dizaines d’années, mais je commencerai il y a quelques centaines d’années, parce qu’il y a la conjonction de plusieurs phénomènes, notamment celui de l’individualisme intégral. Il y a une évolution culturelle qui nous laisse croire que nous serions comme des atomes, totalement indépendants des uns des autres, alors qu’en réalité nous sommes une chaîne humaine enracinée dans notre histoire, notre généalogie ou nos racines culturelles et religieuses. Notre liberté, comme le disait la philosophe Simone Weil, s’exprime à travers tous ces enracinements. Effectivement, il y a tout un courant de pensée – depuis bien longtemps – qui laisse croire aux êtres humains qu’ils sont comme hors-sol. Il se conjugue à cette évolution culturelle les fantastiques progrès technologiques et scientifiques. Normalement, tout cela devrait amener une certaine sagesse. La fidélité sexuelle est une chose à laquelle la plupart des personnes aspirent, c’est-à-dire que des personnes s’agrègent pour former en quelque sorte des petites cellules politiques, permettant aux êtres humains de se construire et de s’épanouir. C’est vrai, dans une société très individualiste, nous avons plus de mal à construire ces petites cellules, nous avons plus de mal à rester fidèles et, effectivement, il y a des théoriciens de la déconstruction qui affichent très fortement leur souhait de supprimer ces lieux qui sont si structurants. J’ai été confronté, lors d’un débat sur France Culture, à Marcela Iacub qui a écrit un livre sur ce qu’elle appelle la fin du couple et elle explique qu’à ses yeux il faut supprimer toute idée de fidélité sexuelle et d’engagement. Il faut aussi enlever les enfants le plus tôt possible à leur famille et cela relève d’une illusion totalitaire que de penser que ces lieux, qui sont sources de notre liberté et de notre épanouissement, devraient être effacés pour la véritable liberté humaine. Au fond, les technologies sont aujourd’hui très nombrilistes. Tristan Harris, qui a longtemps été le philosophe de Google, explique que le téléphone portable est une petite chose qui rentre sans cesse en compétition avec le réel et qui gagne toujours. Comme beaucoup, j’utilise les nouvelles technologies. Elles peuvent sauver des vies, elles sont très utiles, mais chacun d’entre nous doit se poser la question : dans quelle mesure cette petite chose me libère-t-elle et dans quelle mesure m’aliène-t-elle en faisant de moi un zappeur qui n’arrive plus à tenir ses engagements ? Quelqu’un qui n’arrive plus à lire un livre du début à la fin pour pouvoir s’enraciner dans la pensée des générations précédentes… Effectivement, c’est une bataille qui se joue à l’échelon de chaque personne pour conserver notre humanité. J’ai écrit ce livre parce que j’ai beaucoup réfléchi à ce qu’est l’humanité. Au fond, quand on dit à quelqu’un qu’il fait preuve d’humanité, ce n’est pas forcément parce qu’il est allé sur la Lune, c’est tout simplement parce qu’il prend soin d’un plus fragile ou d’un plus faible. Il faut reconnaître que dans l’humanité, il y a le mot vulnérabilité qui nous caractérise. En face, le transhumanisme nous vend une illusion de toute-puissance humaine, d’immortalité et d’omniscience, qui n’est pas du tout le propre de l’homme mais qui, au contraire, risque de le faire basculer dans la frénésie et le totalitarisme.

Les anciennes générations peuvent souffrir parce qu’elles ont des points de comparaison, mais les plus jeunes sont préparées intellectuellement à ces nouveaux schémas. Vont-elles comprendre les rouages de ce Nouveau Monde ?

Les générations se suivent et ne se ressemblent pas. À chaque génération, on trouve des qualités pour surmonter les défis propres à cette génération. Il y a eu des révolutions dans notre histoire culturelle, avec l’apparition de l’écriture, de l’imprimerie et, maintenant, du numérique. Cela a légitimé des inquiétudes qui ont eu des conséquences dramatiques sur le plan économique et culturel, mais l’humanité a toujours été capable de relever le défi. Nous devons être vigilants à ce que la compulsion consumériste de technologies ne vienne pas abêtir les personnes, ruiner leur capacité de concentration, et aussi de fidélité aux engagements pris. Il faut en même temps reconnaître qu’une forme de créativité humaine est toujours passée par les progrès technologiques. J’ai souvent fait des conférences avec des jeunes qui utilisent tous ces moyens technologiques, mais je cherche encore le critère qui nous permettrait de faire la différence entre l’usage d’une technologie qui nous déshumanise et l’usage qui pourrait nous humaniser. Il y a deux critères à utiliser. Le premier, c’est celui de la liberté, par exemple si l’on est aliéné par l’usage de son smartphone. On l’est quand on en fait un usage compulsif, quand on se coupe de son intériorité, ou quand on perd en pertinence et en concentration… Au contraire, on est libéré quand on peut être en lien avec des personnes qui sont trop loin ou lorsque ces technologies permettent d’élargir la vision des choses. Il y a aussi le critère de la relation. Si cet objet fait écran entre les autres et moi, sans doute est-il déshumanisant. Je pense que chaque génération doit réfléchir en profondeur à ces critères universels de liberté et de relation. Nous avons besoin de voix qui nous aident à prendre du recul face à des nouvelles formes de totalitarisme. Il y a des personnes qui imaginent qu’une nouvelle technologie va conduire à un progrès, sans observer que la technologie peut être utilisée pour le bien ou pour le mal et que, parfois, elle peut provoquer des régressions qui sont à la mesure de cette puissance technologique. Donc, c’est à nous de bien mesurer le risque d’une confusion entre le faisable et le bien.

Vous êtes à l’origine de ce terme d’écologie humaine qui est fréquemment repris dans les médias. L’écologie humaine est-elle aussi morale ?

Oui, parce que la boussole de l’écologie humaine, c’est tout l’homme et tous les hommes. Il faut que dans chacune de mes décisions je fasse attention à ce qu’elle respecte tout l’homme dans toutes ses dimensions, c’est-à-dire physiques, psychiques, intellectuelles et spirituelles, et tous les hommes à tous les stades de la vie. Derrière cette boussole, il y a des préceptes moraux qui peuvent parfaitement s’établir :  par exemple, l’interdit du meurtre est un élément majeur qui permet de respecter la vie de tous les hommes. Ce que nous essayons d’apporter, c’est de choisir l’anthropologie du don. Nous nous trouvons en nous donnant, il faut par conséquent veiller au bien, c’est-à-dire considérer que la bienveillance est l’une des clés de notre humanisation. Là aussi, derrière cela, il y a à la fois un constat, un appel et un choix.

N’êtes-vous pas en opposition à un discours majoritaire dans la société qui consiste à dire « Il est temps de penser à toi » ?

Il y a tout un discours dominant qui consacre ce que Gilles Heriard Dubreuil nomme l’individualo-collectivisme, c’est-à-dire le concept de sociétés formées par des individus errants, seuls, à la recherche de leurs intérêts et du plaisir, manipulés par une sorte de technocratie surplombante. Mais quand on regarde l’aspiration profonde des personnes, elles veulent être reliées et elles ont un besoin profond d’enracinement. On peut dénoncer cette tendance un peu consumériste, mais il y a une aspiration profonde de chacun à se relier, à aimer, à être utile aux autres et à construire une société durable. L’humanité doit atteindre un âge de raison à la mesure de la puissance qu’elle a acquise. Nous sommes comme au pied du mur, car cette société hyper individualiste court à sa perte.

 

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