vendredi , 23 juin 2017

Vincent Badré : « On est dans la tentative de construire une apparence rassurante qui consiste à dire qu’il n’y a pas de différences et que le conflit n’existe pas. »

Un professeur dénonce la politisation croissante des manuels d’histoire

Le premier livre de Vincent Badré, « L’Histoire fabriquée ?», sorti en 2012, avait connu un important succès de librairie et les Français avaient ainsi pu découvrir dans de nombreux médias ce professeur d’histoire-géographie qui décrivait comment une idéologie partisane est instillée et véhiculée dans les manuels d’histoire. En cette rentrée 2016, il publie un autre livre dans lequel il décortique les nouveaux manuels scolaires en déplorant à nouveau la politisation croissante de notre roman national. C’est ce qu’il nous explique en prenant quelques exemples éloquents.

« L’Histoire politisée ? Réformes et conséquences » de Vincent Badré est publié aux Éditions du Rocher.

 

Kernews : Vous dénoncez la politisation de l’enseignement avec une mainmise idéologique sur les élèves, notamment via l’éducation civique, où règnent le sentimentalisme, la politique, la théorie du genre ou le relativisme, au détriment de la promotion des simples valeurs citoyennes destinées aux enfants : l’idéologie a-t-elle supplanté la transmission des connaissances de base ?

Vincent Badré : Théoriquement, l’Éducation nationale dit qu’elle offre une école neutre à tous les Français. Or, en regardant les manuels et en écoutant les témoignages, on s’aperçoit que l’on n’arrive jamais à rejoindre cette neutralité affichée ! J’ai voulu comprendre pourquoi la polémique continue et pourquoi la neutralité est un objectif que l’on ne rejoint jamais. Cette année, on observe la construction d’un programme d’éducation civique qui se révèle être très partiel : par exemple, on ne parle pas des relations de travail… C’est très intéressant, puisque nous avons un gouvernement de gauche qui est supposé défendre les pauvres et les travailleurs contre le pouvoir de l’argent… François Hollande s’est fait élire en expliquant qu’il était l’ennemi de la finance, mais les programmes d’éducation civique n’envisagent pas du tout la relation professionnelle. Même dans les manuels d’histoire, on a une vision souvent réductrice et compassionnelle du monde du travail. Cela s’explique par la vision souvent individualiste du futur citoyen, de l’homme en construction… On considère que l’individu doit développer sa particularité, mais il n’est jamais regardé dans ses relations et dans ses réseaux sociaux, c’est-à-dire la famille ou les amis, ou au sein de ce réseau social qu’est la nation. C’est une construction un peu isolée de l’homme, dans son passé, comme auprès de ce qui lui est proche.

Paradoxalement, une majorité de Français s’imaginent encore que l’instruction civique consiste à apprendre aux jeunes à bien vivre en société. Or, vous démontrez que cet enseignement permet de formater les enfants sous l’influence d’une idéologie contestable…

Le problème est de savoir s’il faut enseigner la morale. Le renouveau de l’éducation civique a commencé dans les années 2000, avec des hésitations et des difficultés. Dans un rapport officiel, on explique qu’il y a eu un certain nombre de toussotements à l’idée de donner un exemple de comportement moral…

Vous prenez l’exemple de l’émotion : dans ces programmes, on incite les élèves à s’exprimer sur ce qui les révolte et on les amène à la question des sans-papiers. N’est-ce pas une manière d’influencer les enfants dès leur plus jeune âge ?

L’éducation civique, en termes de morale, dit qu’il faut être gentil, accueillant et ouvert à tout le monde. Elle explique que si l’on se met ensemble, avec beaucoup de bonne volonté et d’enthousiasme, tout se passera bien et tout le monde réussira. Certes, ce sont des intentions tout à fait séduisantes, mais cela n’aide pas à comprendre la situation d’un pays et son rapport aux migrations ! On se retrouve avec une conclusion très politisée, alors que l’on était parti sur quelque chose de théoriquement très consensuel…

Même dans le cadre de l’enseignement de la géographie, vous découvrez des exemples similaires…

La géographie est une matière qui a toujours été difficile à enseigner, parce que la plupart des professeurs d’histoire-géographie sont des historiens. La géographie, c’est la science de l’actualité, c’est-à-dire de ce qui se passe dans le monde aujourd’hui. Effectivement, un certain nombre de dérives viennent de décisions assez larges. On a décidé qu’il fallait parler de développement durable et qu’il fallait enseigner le souci de la planète. Pourquoi pas ? Mais, ce qui est particulièrement gênant, c’est la manière dont cela est fait. On utilise l’impression, l’émotion et la panique, au lieu d’examiner objectivement les problèmes d’environnement qui peuvent exister. On prend comme exemples les difficultés à la mode, mais qui ne sont peut-être pas les plus graves…

Il y a quelques mois, le ministère de l’Éducation nationale a déclaré que la théorie du genre relevait du fantasme. Toutefois, en cette rentrée, vous démontrez que ce n’est pas du tout un fantasme et vous prévenez : « Il faut s’attendre à un déferlement de théorie du genre »…

Il y a un déferlement de théorie du genre dans les manuels scolaires. Mais la réalisation pratique dépend beaucoup de la bonne volonté des enseignants, qui ne sont pas tous passionnés par cette problématique. En revanche, les rédacteurs des manuels scolaires sont disciplinés : ils ont tous obéi aux injonctions de Najat Vallaud-Belkacem en présentant la question de l’égalité entre les garçons et les filles : concrètement, on explique qu’il faut que les filles deviennent des pompiers et les garçons, des danseurs-étoiles ! Dans tous les livres, on retrouve pratiquement les mêmes exemples. On retrouve une utilisation de la théorie du genre dans la pratique, mais on n’apprend pas aux élèves que dans l’histoire il y a eu différentes possibilités d’incarner la masculinité ou la féminité. On est simplement dans l’inversion des stéréotypes et c’est tout aussi idiot que ceux qui existaient auparavant ! On nous présente des modèles uniques, sans laisser aux élèves la possibilité de réfléchir par eux-mêmes.

Finalement, on ne se réjouit même pas que certains métiers autrefois réservés aux hommes se féminisent, ou l’inverse… On pourrait pourtant le constater en expliquant que c’est une ouverture, or on encourage cette inversion…

On essaie d’imposer un modèle très abstrait, car ce n’est jamais du témoignage vécu ou du transfert d’expérience. On montre une image et on ne voit pas tellement comment tout cela est vécu. Par exemple, on ne présente pas le témoignage de femmes au combat ou de femmes chefs d’entreprise. C’est la même chose dans un autre domaine, avec des témoignages de personnes immigrées qui disent qu’elles aiment la France. Or, ce sont des artistes ou des footballeurs, mais pas des gens de métier. Mais il n’y a pas que des artistes et des footballeurs en France aujourd’hui !

Les parents d’élèves se préoccupent des menus de la cantine, mais certains ne se soucient guère du contenu intellectuel qui est transmis à leurs enfants…

Si vous allez chez le garagiste, il vous regardera d’un air entendu en vous expliquant que votre moteur a un problème, mais il ne vous laissera pas découvrir comment fonctionne le moteur… J’essaie dans mon livre de montrer comment fonctionne le moteur. C’est quelque chose qui est accessible et j’observe quand même que beaucoup de parents se préoccupent de ce que l’on transmet à leurs enfants. Ils leur apprennent à lire avant leur entrée en école primaire et ils cherchent à compenser ce que l’école fournit de manière partielle… Il ne faut pas tout attendre du gouvernement en faisant valoir que l’on peut découvrir des choses par soi-même. Il faut savoir que ces enfants d’aujourd’hui sont la première génération qui va fonctionner essentiellement avec des systèmes numériques et qui est formée par la dernière génération née avec du papier… Cette nouvelle génération est saturée d’informations et elle a besoin d’apprendre à trier, classer et hiérarchiser les informations. L’une des difficultés, c’est d’apprendre aux élèves à structurer une pensée. Pour cela, je suis en désaccord avec beaucoup de pédagogues sur ce sujet : il faut commencer par donner les bases d’une culture très organisée, en disant où se situent les choses et à quelle période, plutôt que de partir trop rapidement sur des sujets thématiques. C’est une difficulté d’organisation de la pensée dans l’enseignement qui est donné aujourd’hui.

L’abandon de cette chronologie fait que l’on classe les bons et les méchants dans l’histoire et certains élèves ne savent même plus si Louis XIV c’était avant ou après Hitler !

Par expérience, je sais que c’est beaucoup plus clair pour les élèves lorsqu’on leur présente les choses par ordre chronologique, parce que cela montre aussi les liens entre ce qui s’est passé avant et ce qui s’est passé après. L’histoire est un cheminement. Il y a aussi un problème d’espérance, puisque nous avons une histoire très thématique et peu biographique. Or, si l’on veut comprendre la Première Guerre mondiale, il faut connaître la vie de Clemenceau, y compris sa jeunesse, sa carrière politique et son caractère, pour comprendre son intervention à la fin de la Première Guerre mondiale. On a besoin de découvrir ces personnalités pour savoir que l’homme peut changer l’histoire et que des individus peuvent influencer sur la vie et l’actualité. Or, on a un peu tendance à dire : « Les enfants, restez chez vous, soyez tranquilles, le gouvernement fait tout ce qu’il peut et tout ce qu’il faut, on n’y peut rien s’il y a des crises économiques ou des bombes qui explosent… » Finalement, on est dans la fatalité et cette idée est assez présente dans les manuels d’histoire et dans les manuels d’enseignement moral et civique…

Vous observez aussi que l’islam occupe maintenant une part importante dans l’enseignement, alors que l’on demande aux enfants d’être ouverts et sans frontières…

On est dans la tentative de construire une apparence rassurante qui consiste à dire qu’il n’y a pas de différences et que le conflit n’existe pas. Ce qui est terrible, c’est que le jour où l’on s’aperçoit qu’il y a un certain nombre de gens qui ont des envies de conflit, le retournement peut être encore pire ! Sur l’islam, c’est tout à fait caractéristique : on va essayer d’adoucir les choses, de ne pas tout montrer, de souligner tout ce qui peut être positif mais, au bout d’un moment, les gens se rendent bien compte que cela ne fonctionne pas comme cela et ils se retrouvent avec des journaux où l’on ne parle plus que du terrorisme islamique… Tout cela sans comprendre le fonctionnement du monde musulman, dans ses périodes relativement pacifiques comme dans ses périodes de très grande violence. En donnant des vérités partielles, sans apprendre à les replacer dans leur contexte, on construit des gens qui pensent faux. La grande technique consiste à montrer une chose et pas le reste. On va présenter des éléments qui sont vrais, mais en occultant d’autres éléments. Par exemple, on nous explique qu’il y avait une grande bibliothèque musulmane à Cordoue, en Andalousie, et qu’il y avait une grande tradition de tolérance au Moyen Âge, cela en oubliant de préciser que dans les siècles suivants, les bibliothèques ouvertes et tolérantes étaient du côté chrétien de l’Espagne, et pas du côté musulman. Très souvent, on observe qu’il y a la tentation de dire ce que l’état d’esprit majoritaire a envie d’entendre.

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