L'invité de Yannick Urrien

Virginie Subias Konofal : « L’État n’a pas pour objectif que la plupart des enfants soient totalement lettrés. L’État a pour objectif que les enfants soient tolérants et, surtout, soient extrêmement disciplinés intellectuellement. »

L’Éducation nationale n’a pas un objectif de réussite pédagogique vis-à-vis de nos enfants…

Un livre révèle toute la vérité sur l’école et sur la stratégie de l’État dans ce domaine. L’étude historique réalisée par Virginie Subias Konofal permet de comprendre pourquoi la France dégringole dans les enquêtes PISA et pourquoi de plus en plus d’enfants échouent. En réalité, l’État n’a pas un objectif pédagogique, mais un objectif d’ordre politique.

Virginie Subias Konofal est agrégée de lettres classiques, docteur es lettres, elle a enseigné en classes préparatoires et dans le secondaire, elle est responsable du pôle de culture générale de l’ILFM (Institut libre de formation des maîtres) et elle est membre du bureau de la Fondation pour l’école. Dans cet ouvrage, elle démontre que la nostalgie de l’école républicaine méritocratique de Jules Ferry repose dans une large mesure sur une imposture à travers une mise en perspective historique de l’histoire de l’école.

« Histoire incorrecte de l’école. De l’ancien régime à aujourd’hui » de Virginie Subias Konofal est publié aux Éditions du Rocher.

Kernews : À travers cette histoire de l’école que vous nous racontez, vous amenez le lecteur, de façon assez subtile, à penser que nous devons aller vers davantage de liberté scolaire, y compris sur le plan du choix des programmes. Était-ce votre volonté ?

Virginie Subias Konofal : C’était l’objectif du livre, mais je ne souhaitais pas faire un pamphlet. J’ai essayé d’inscrire un fil directeur dans mon ouvrage, mais de le laisser dans l’ombre, en faisant en sorte que ce fil soit simplement une trame qui ne couvre pas le propos historique qui est l’objet principal du livre.

Vous auriez pu, dès le début, revenir sur l’échec de l’école, rappeler les enquêtes PISA, mais vous avez préféré évoquer l’histoire et l’on s’aperçoit que l’école que nous connaissons aujourd’hui est née sous Louis XIV…

On peut quand même faire remonter les choses avant Louis XIV, mais l’objectif n’était pas de faire un nouveau constat de la décadence du système scolaire. Il y a de nombreux ouvrages qui sortent depuis une quinzaine d’années sur le sujet et tous font le même constat, je ne voulais donc pas apporter de l’eau à ce moulin. Je voulais faire quelque chose de plus constructif et, ce qui manquait dans le débat actuel, c’était justement une perspective historique, afin de remettre tout à plat pour essayer de reconstruire quelque chose qui tienne, en changeant peut-être de modèle.

Nous avons appris que Charlemagne a inventé l’école, mais on peut même remonter jusqu’au Concile de Vaison en 529 qui impose aux prêtres d’ouvrir des écoles gratuites. Cependant, c’est bien Louis XIV qui a structuré l’école que nous connaissons aujourd’hui…

C’est lui qui a introduit l’État dans le jeu scolaire. Auparavant, l’école se passait très bien de l’État et elle fonctionnait sans que l’administration centrale contrôle tout cela. Avec Louis XIV, nous avons vraiment un regard plus insistant de l’État sur ce qui est transmis aux enfants, l’organisation et les structures scolaires. On peut considérer qu’il y a vraiment une charnière dans la construction scolaire, puisqu’elle sort de l’initiative privée pour devenir un enjeu public.

L’État veut contrôler ce que l’on enseigne à nos enfants…

Surtout, contrôler la façon dont on l’enseigne !

Mais le réflexe de tous les parents serait d’être rassurés…

Le problème, c’est que l’État n’est parfois pas très clair quant aux objectifs qu’il poursuit. Les parents pourraient être rassurés si l’on partait de l’idée un peu utopique que la France est une communauté totalement homogène dans laquelle tout le monde pense la même chose, tout le monde regarde vers le même horizon, tout le monde a la même religion, tout le monde a les mêmes idées et la même vision de l’homme… Or, ce n’est absolument pas le cas et l’hétérogénéité s’est accrue avec le temps. La France du XVIIe siècle est quand même beaucoup plus homogène, en tant que communauté, que la France du XXe siècle et, plus la communauté est hétérogène, plus l’État renforce son contrôle puisque son objectif est un objectif d’unification. C’est un objectif politique et non un objectif moral. Au départ, l’objectif était principalement moral et philosophique dans la mainmise de l’État et, progressivement, cela devient un objectif plus politique. Plus la société est hétérogène, plus l’objectif est problématique puisqu’il ne correspond pas au souhait d’une grande partie de la population.

Finalement, vous n’évoquez pas la responsabilité éducative, cette volonté de transmettre, mais un objectif de contrôle idéologique pour former un peuple vers une communauté de pensée téléguidée par l’État… On oublie le sens premier de l’école…

Je ne sais pas si ce sens a vraiment existé dans l’école en tant que structure. En fait, on confond souvent l’école en tant qu’institution et l’éducation en tant que processus. L’école est une structure qui n’a pas forcément l’éducation comme base première. D’ailleurs, on peut remercier les derniers ministres de l’Éducation nationale d’avoir clarifié les choses puisque, depuis Vincent Peillon, le discours est beaucoup plus ouvert et beaucoup plus patent qu’auparavant… Dans les programmes publiés par Najat Vallaud-Belkacem, il y avait six priorités pour l’école et, dans ces six priorités, une seule concernait la transmission des connaissances. Les cinq autres concernaient le comportement, le comportement social, la fabrication du citoyen, le vivre ensemble… On se rend compte que la transmission des connaissances constitue seulement un sixième de la mission de l’école telle qu’elle est perçue aujourd’hui.

Vous nous rappelez les propos de Vincent Peillon avec une certaine ironie, puisqu’il avait eu la franchise de dire que l’objectif de l’école n’était pas d’enseigner quelque chose aux enfants, mais de les retirer de l’influence intellectuelle de leurs parents…

Son terme était d’arracher les enfants à tous les déterminismes familiaux et sociaux… C’était le début de sa lettre aux recteurs et je trouve fascinant de donner comme mission principale à l’école le fait d’arracher les enfants ! L’arrachement, c’est un déracinement, c’est un processus négatif, alors que l’on doit voir l’école comme un processus de construction cumulatif. On voit bien qu’il y a une idée de remise à zéro des compteurs par rapport à ce que les familles pourraient transmettre, par rapport à un certain passé, une certaine tradition, une certaine continuité… Donc, on a une école de la rupture et pas du tout une école de la continuité, alors qu’auparavant on était quand même dans l’idée d’une construction cumulative du savoir. Aujourd’hui, dans tous les textes que l’Éducation nationale continue à publier, on voit arriver des circulaires qui sont exactement dans la ligne de ce qu’il y avait auparavant, les connaissances sont remplacées par des compétences, par des savoir-faire, et on nous demande de revoir nos évaluations en poursuivant la suppression des notes. La machine est sur la même lancée. Peut-être vont-ils rectifier le tir, mais on voit bien que l’école est aujourd’hui très mal à l’aise par rapport à la notion de connaissance et de transmission des savoirs. C’est un paradigme avec lequel les parents ne sont pas en accord.

Il y a tout un historique sur la formation des maîtres qui sont pris en charge par l’État. Cette profession n’a jamais été très bien payée et, dans les zones rurales, les instituteurs étaient même rémunérés en nature…

Il y a eu beaucoup de périodes au cours desquelles le métier de maître était très précaire, sans aucun contrôle de l’État ou des collectivités. L’Église a essayé de mettre en place une espèce de salaire minimum, parce que c’était une façon de contrôler le recrutement et d’éviter que l’on ne mette n’importe qui devant les enfants. Mais on a eu quand même pas mal de périodes au cours desquelles les gens étaient émus de voir que l’on mettait devant les enfants tous ceux qui ne pouvaient rien faire d’autre, parce qu’ils étaient handicapés ou impropres aux travaux des champs ou aux travaux manuels… Ce métier a toujours été assez mal payé et l’État s’est occupé très tard de la formation des enseignants, puisque la création des Écoles Normales ne remonte qu’au début du XIXe siècle. Il faut attendre les années 1810 pour copier ce qui se faisait en Allemagne. D’ailleurs, ce sont surtout des initiatives privées et l’État entérinera cela lorsqu’il aura vérifié que le modèle fonctionne. Il faudra attendre le milieu du XIXe siècle pour que les Écoles Normales se généralisent. Dans l’histoire de France, c’est quand même très tard ! Cela fait seulement 150 ans que nous avons des maîtres formés de façon un peu uniforme et que l’on réfléchit vraiment à la pédagogie au niveau de l’État.

Si j’ai abordé ce point, c’est parce que l’État a considéré ces futurs professeurs, non pas comme les garants d’une tâche éducative, mais en quelque sorte comme des gardiens de prison sur la morale…

Oui, parce que l’on n’a pas besoin de l’État pour former des enseignants. Le bon sens suffit et les techniques pédagogiques ne sont pas l’apanage de l’État. Auparavant, les congrégations formaient leurs enseignants, les Frères des écoles chrétiennes étaient très bien formés au niveau pédagogique, les Jésuites avaient des chartes pédagogiques très précises, avec une vraie réflexion en amont sur ce qu’ils voulaient faire des enfants. Les maîtres privés développaient aussi une vraie réflexion pédagogique. On se rend compte que, quand l’État s’introduit dans le jeu, ce n’est pas pour des raisons pédagogiques, c’est parce qu’il veut que tous les maîtres enseignent avec le même esprit : or, cet esprit est avant tout politique et religieux. L’État n’a rien à dire sur le plan pédagogique, comme il n’a rien à dire sur le plan médical ou sur le plan de la fabrication des tuyaux. L’État n’a pas de science particulière, ni en pédagogie, ni en plomberie, ni en médecine, mais il a quelque chose à dire sur le plan politique et religieux. Cette étatisation de l’école renforce la dimension politique de l’instruction scolaire.

Certes, mais en médecine ou en technique, face à un problème, il n’y a souvent qu’une solution. Or, en matière de pédagogie, deux solutions s’affrontent. On est ainsi balancé entre la transmission de la culture générale, pour former les enfants à être autonomes, et l’idée de leur inculquer un savoir plus concret…

Tout tient à la question de la finalité de l’école, c’est-à-dire savoir si l’on forme des individus libres, en formant leur personnalité, ou si l’école est utilitariste pour former des gens qui vont occuper une tâche prédéterminée. Le problème, c’est que l’on ne sait pas exactement à quoi un enfant est destiné. On ne sait qu’assez tard s’il deviendra plombier, médecin ou chauffeur de taxi… Il y a toujours eu cette tension entre une formation un peu élitiste qui permet de donner à tous la chance d’avoir accès à une certaine culture générale et au développement de son potentiel, ou si l’on doit avoir une école qui forme à des métiers techniques, concrets et pratiques. Mais la notion de culture générale est de toute façon problématique, puisque l’adjectif général renvoie au latin « genus » qui veut dire genre et qui renvoie à l’idée de peuple. Une culture générale, c’est une culture partagée par toute une communauté. Le problème, aujourd’hui, tend plutôt à ce que doit être une communauté et ce qu’elle est, qu’au problème de la culture. C’est pour cela que nous avons changé notre rapport à la culture générale parce qu’auparavant la culture générale était la culture de nos pères. Il y avait cette idée de continuité, de transmettre l’héritage des générations passées, alors qu’aujourd’hui nous n’avons plus du tout cette notion dans une société mondialisée et de reconfiguration de la société. C’est la notion même de communauté qui est remise en question et il est tout à fait logique que la notion de transmission culturelle pose problème.

Des chefs d’État africains, après la période de colonisation, disaient qu’ils n’étaient pas gênés que l’on évoque dans les écoles françaises auprès de tous les enfants, même les petits Africains, « nos ancêtres les Gaulois… » Ils comprenaient parfaitement cette nécessité d’avoir une histoire commune dès lors que l’on vit ensemble sur une même terre…

Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Nous essayons de redéfinir les valeurs autour desquelles la communauté doit se constituer et ces valeurs ne sont plus liées au passé, puisque ce sont des valeurs très progressistes liées à l’avenir. Je suis toujours perplexe quand j’entends parler de crise de l’école, parce que je n’ai pas du tout le sentiment que l’école soit en crise. L’école est en crise par rapport à l’image qu’une partie des gens ont de ce que devrait être l’école. Mais l’école n’est pas en crise par rapport à ce qui est son projet propre depuis au moins la Seconde Guerre mondiale et peut-être même depuis la fin du XIXe siècle. L’école est en train de réaliser ce pour quoi elle est faite depuis un siècle. En cela, elle réussit parfaitement son projet. Elle n’est pas en crise et c’est pour cette raison qu’elle ne se réforme pas.

Les enquêtes PISA qui se succèdent, avec le taux d’échec scolaire qui s’aggrave, induisent que l’école est en crise mais, dans ce que l’État a programmé pour l’école, finalement, pour l’État, l’école n’est pas en crise…

L’État n’a pas pour objectif que la plupart des enfants aient des bases d’histoire, soient totalement lettrés, ou soient bons en mathématiques. L’État a pour objectif que les enfants se respectent, soient tolérants et, surtout, soient extrêmement disciplinés intellectuellement. Toutes les nouvelles pédagogies que l’on met en place, la nouvelle façon d’évaluer, la nouvelle façon d’apprendre, développent la discipline mentale, au détriment de certains très bons élèves, notamment des enfants précoces, qui sont largement en échec dans le système parce qu’on leur demande d’appliquer des méthodes et plus du tout d’être réellement performants…

Lorsque vous parlez de discipline mentale, ce n’est pas dans le contexte des arts martiaux, mais au sens du politiquement correct…

Oui, du contrôle du politiquement correct. Dans les manuels de lettres, certaines questions sont systématiquement abordées, comme l’émancipation des femmes, l’esclavage ou la peine de mort, mais toujours sous un seul angle. On demande aux élèves de débattre, mais en réalité on ne leur donne que des textes contre la peine de mort, que des textes contre l’esclavage et que des textes pour l’émancipation des femmes… Ils ont l’interdiction absolue de livrer des arguments allant dans l’autre sens ! En mathématiques, on ne leur demande plus de trouver le résultat, mais on leur demande d’appliquer une méthode. Dans les évaluations, la plupart des points portent sur l’application de la méthode qui est une méthode unique. Ils doivent impérativement appliquer cette méthode et l’on sait très bien que ceux qui vont réussir à inventer des choses et à créer sont ceux qui vont inventer des nouvelles méthodes… L’EPS a été réformée exactement de la même façon. Aujourd’hui, les élèves qui ont les meilleures notes en EPS sont ceux qui comprennent la stratégie demandée par l’enseignant. On a des élèves qui ont des performances sportives très médiocres et qui ont d’excellentes notes, et beaucoup d’élèves qui font du sport à côté, ils sont très performants en compétition mais ils ont des notes très moyennes parce qu’ils n’arrivent pas à gérer la stratégie qu’on leur demande d’avoir. Le problème, c’est que dans les concours, comme PISA, on demande juste aux élèves d’être performants et, dans ce cas-là, cela ne fonctionne plus.

Beaucoup de familles commencent à avoir conscience de cela. Il y a quelques jours, je discutais avec un bijoutier et il me parlait de ses enfants qui commençaient à prendre conscience que ce qu’on leur enseigne à l’école, notamment en matière d’histoire, est très orienté. Cet homme m’a dit : « Mes enfants font semblant de répéter au professeur ce qu’il a envie d’entendre, pour avoir des bonnes notes, mais ils se cultivent autrement… »

Il y a beaucoup de familles qui utilisent ce stratagème… Moi-même, en tant qu’enseignante, je forme des élèves qui passent leur baccalauréat à la fin de l’année et il est évident que je suis obligée, sur les Lumières par exemple, de leur donner la version qu’il y a dans les manuels scolaires, puisque c’est la version que mes collègues attendront le jour de l’examen si je veux que mes élèves réussissent… L’objectif n’est pas la vérité, mais la version officielle ! On essaie de les ouvrir parallèlement à la vérité, mais il faut que les élèves comprennent ce que l’on attend d’eux, à savoir une certaine ligne idéologique. Le sujet du bac en histoire était récemment le conflit israélo-palestinien ! Je trouve cela incroyable, puisque l’on sait très bien que c’est une question qui divise, avec un fort enjeu idéologique entre les communautés. Or, on confronte les enfants à cela un jour d’examen ! On sait très bien qu’ils seront notés autant sur leurs connaissances que sur la ligne idéologique qu’ils vont développer. On a les mêmes problèmes en philosophie ou en SVT. Le système tient aussi parce que beaucoup de parents permettent à leurs enfants de développer une certaine habileté face au système et beaucoup de parents compensent aussi. Dans une classe de sixième, j’ai été très étonnée, lors des rencontres avec les parents, d’entendre combien d’entre eux faisaient des dictées chez eux le soir à leurs enfants. Il suffit de regarder le taux de vente des manuels de lecture, comme la méthode Boscher qui est un best-seller tous les ans en librairie, pour comprendre que les parents sont nombreux à corriger les problèmes pédagogiques des enseignants, qui peuvent prétendre que leurs méthodes fonctionnent, alors qu’en en réalité les parents refont le travail très largement à la maison le soir… Cela renforce les inégalités, parce que certains parents n’ont pas le temps ou la formation suffisante pour le faire.

Justement, regardez ce qui se passe aujourd’hui dans nos grandes villes, y compris dans des familles de cadres supérieurs, avec un taux de divorce en forte augmentation, les gardes partagées et des enfants presque abandonnés parce que les parents n’ont pas le temps de s’en occuper. Cette nouvelle génération n’est-elle pas sacrifiée ?

Je vous trouve bien pessimiste ! Je pense que beaucoup de jeunes ont la chance de croiser sur leur chemin un adulte qui aura une bonne parole, qui saura leur apprendre des choses, les remettre sur le droit chemin et leur donner les bons outils. J’avais un jeune garçon en classe de seconde, il y a presque vingt ans, en banlieue nord de Paris, j’avais vraiment l’impression de semer sur une terre stérile avec des enfants plongés dans un quotidien effrayant. On ne parlait pas la même langue, je leur parlais de Phèdre ou du Grand Meaulnes, alors qu’ils vivaient dans leur cité. Certains dormaient dans leur voiture, d’autres faisaient du trafic de drogue… J’avais l’impression de ne rien faire de productif avec eux. Mais, vingt ans plus tard, un garçon m’a écrit pour me remercier de lui avoir ouvert les yeux sur l’importance de la culture et de la curiosité intellectuelle. Il était devenu éducateur en banlieue… Le temps d’un enfant ou d’un adolescent n’est pas le temps d’un adulte. Un enseignant de primaire passe un an avec un enfant, il le voit quatre jours par semaine, pendant sept heures dans la journée et beaucoup de choses peuvent se mettre en place. Parfois, il suffit d’une année pour que quelque chose se passe et que des rails se dessinent. On pense à l’école en tant que structure, mais on oublie que l’école est faite d’individus privés et que beaucoup font un travail remarquable à l’intérieur. Ce sont des gens de grande qualité, qui continuent à transmettre et à faire leur travail avec passion. On est tous d’accord sur le principe que la structure dysfonctionne, mais à l’intérieur de la structure, il y a quand même 2 millions de personnes et, parmi tous ces professeurs, il y a énormément de gens qui font du bon travail. Donc, on ne peut pas parler d’une génération entière sacrifiée…

L’État a cette volonté de contrôle sur le recrutement des enseignants, sur les programmes et il refuse la liberté scolaire. Faisons un parallèle avec les médias : l’État a longtemps eu cette démarche et, même avec l’abandon du monopole, il a conservé une mainmise publique forte. Toutefois, dans le même temps, il a quand même autorisé des médias privés…

L’État est obligé de lâcher quand les privés, les individus, ont le pouvoir de réaffirmer leur liberté et de se la réapproprier. Dans l’Éducation nationale, c’est pareil. L’État contrôle parce que les gens veulent bien être contrôlés. Un enseignant est inspecté tous les sept ans en moyenne, il a un statut de fonctionnaire, il n’y a aucune évaluation, notre salaire n’est absolument pas corrélé à nos performances, donc rien n’empêche les enseignants d’être libres et de faire ce qu’ils pensent être bons. Il faut que les gens se réapproprient leur liberté, parce que c’est par leur complicité que l’État développe son pouvoir. En réalité, les marges réelles de coercition de l’État sont très faibles. Chaque enseignant a une liberté réelle de la même manière que chaque directeur d’établissement a une liberté beaucoup plus grande qu’il ne la prend en général au sein de son établissement, notamment sur la pédagogie et l’adaptation aux programmes. L’enseignant est seul maître à bord, il n’a de comptes à rendre à peu près à personne et à peu près jamais. Donc, rien ne s’oppose à ce qu’il n’applique pas les programmes. Il est simplement obligé de se conformer aux examens et, les années d’examens, on est bien obligé de permettre à nos élèves de réussir le passage de ces examens… Pour le reste, on est absolument libre de faire ce que l’on veut. L’ancien directeur des programmes, Michel Lussault, a rappelé que les professeurs avaient une totale liberté pédagogique. J’ai trouvé cela totalement machiavélique puisque, d’une façon assez hallucinante, il a invité les professeurs à se réapproprier leur liberté pédagogique… C’est très amusant, puisque l’on reçoit en permanence des circulaires nous expliquant ce que l’on doit faire mais, en même temps, on nous propose d’être libres… En fait, ils n’ont aucune envie que l’on soit libre, mais ils n’ont aucun moyen réel de nous en empêcher… Donc, il faut que les gens cessent d’avoir peur et se réapproprient leur liberté. Mais la liberté est toujours lourde à porter.

Valider