Bénabar : « Chaque vote est équivalent, il n’y a pas de bon ou de mauvais vote. »

L’auteur, compositeur et interprète sort son nouvel album : « Le Soleil des absents »

Bénabar est de retour avec un nouvel album. Cinq ans après son précédent opus, le chanteur s’apprête à retrouver son public à l’Olympia le 29 avril prochain, puis lors d’une tournée nationale. Des chansons écrites à Saint-Pierre-et-Miquelon où il s’est ressourcé. Bénabar était l’invité de Yannick Urrien sur Kernews le samedi 21 janvier, le lendemain de la sortie nationale de son album.

Kernews : Votre dernier album, « Le Soleil des absents », est disponible. Il y a évidemment le style Bénabar, cette touche très particulière, mais il y a un nouvel univers avec chaque album, tel un livre de vie. Cela me fait penser à Claude Lelouch, qui a toujours son style mais dont chaque film est une nouvelle histoire qui nous amène à nous interroger ou à nous reconnaître…

Bénabar : Claude Lelouch, c’est très flatteur. Déjà, parce que c’est un grand cinéaste. Je n’y avais pas du tout pensé. Cependant, je comprends ce que vous voulez dire.

Ceux qui ont de 40 à 60 ans vont s’identifier en écoutant « Une playlist de darons ». Vous vous moquez de ces quinquas qui écoutent les chansons des années 80 ou 90 lors du barbecue dominical…

C’est tout à fait autobiographique. Tous mes copains voient très bien ce que c’est que de mettre de la musique autour du barbecue, avec les gosses qui essayent d’avoir le Bluetooth pour prendre le contrôle de l’enceinte !

En réalité, les quinquas tentent de mettre des musiques actuelles, alors que les jeunes vont vous surprendre en écoutant Michel Delpech ou Julien Clerc…

Il y a de cela et c’est une très bonne nouvelle. C’est le bon côté des réseaux, parce que l’on a un peu tendance à ne voir que le mauvais côté des réseaux. Par exemple, sur TikTok, les gamins chantent « La Maritza » de Sylvie Vartan et ils ne l’auraient sûrement jamais entendue sans TikTok. En plus, c’est une chanson que j’adore personnellement et les gosses la découvrent par TikTok. Ainsi, il y a aussi un côté vertueux sur les réseaux sociaux.

Pour moi, une vedette est quelqu’un dont tout le monde connait le nom lors d’un banquet de famille : ainsi, l’ado de 15 ans et les mamies connaissent Sheila…  Pour vous, je ne vais pas aller jusqu’à l’arrière-grand-mère, mais jusqu’à la grand-mère. Vous y êtes presque !

Cela me touche beaucoup de voir des mômes, des familles, des gens de mon âge et des seniors dans mes concerts. J’ai 56 ans et, évidemment, le public évolue avec moi. Mais l’idée de chanter pour tout le monde, d’où qu’il vienne, quel qu’il soit, c’est vraiment un truc qui m’obsède depuis longtemps. C’est pour cela que j’ai une telle vénération pour la chanson dite « populaire », parce qu’une chanson populaire est une chanson qui s’adresse à tous et, après, c’est le public qui choisit. Mais ce n’est pas le chanteur qui choisit son public.

L’idée de cet album, « Le Soleil des absences », a commencé par un voyage à Saint-Pierre-et-Miquelon. Mais d’où vient cette idée saugrenue d’aller jusqu’à Saint-Pierre-et-Miquelon ?

C’est vrai, je ne sais pas. J’avais ça au fond de ma tête… Parfois, on a des rêves et l’on se dit : « Tiens, un jour, il faudrait que j’aille à Saint-Pierre-et-Miquelon, je dois faire ceci ou cela… » et on ne le fait pas forcément derrière. En fait, je cherchais une destination qui bouleverse mes habitudes, un peu inconnue, un peu mystérieuse, un peu XIXᵉ siècle, parce que hors saison il faut 48 heures pour aller à Saint-Pierre-et-Miquelon ! On va d’abord à Montréal. Après, on va à Halifax. Rien que le nom d’Halifax me faisait déjà fantasmer. Ensuite, on va à Saint-Pierre et il faut reprendre le bateau pour aller à Miquelon ! C’est vraiment un périple et il se trouve que je suis tombé amoureux de l’archipel. Déjà, que ce soit en France, cela me plaisait. J’avais envie d’aller à un endroit où l’on parle français, un peu comme si j’allais au bout de la France, entre le Canada et Terre-Neuve. Il y a les pêcheurs et le souvenir de la Prohibition. C’est une ville riche en histoire. C’est le premier territoire libéré à la fin de la guerre. C’est aussi là que passait l’alcool qui allait aux États-Unis pendant la Prohibition. C’est un endroit étonnant, qui ne laisse pas indifférent. On déteste ou on adore ! Je ne pense pas que l’on puisse aimer « un petit peu » Saint-Pierre-et-Miquelon. Moi, j’ai adoré.

La préparation de cet album vous a demandé plus de temps, en raison de la perte de votre « frangin de scène » Denis Grare…

La perte de Denis a été un séisme humain dans tous les sens. Cela a marqué une obligation de remise en question pour moi, parce que je n’avais jamais imaginé l’éventualité de monter sur scène sans Denis. Nous avons commencé en 1995 ensemble et, depuis, on ne s’est plus quitté. Donc, cela a été un bouleversement dans tous les domaines de ma vie, évidemment sentimentale et amicale, mais aussi professionnelle. Aller sur scène sans Denis, c’est quelque chose que je vais faire pour la première fois cette année.

Vous évoquez la camaraderie dans une chanson. Les amis sont forcément des camarades, mais la réciproque n’est pas obligatoire…

C’est vrai, parce que l’on peut être camarade, camarade de tournée, on peut être camarade quand on partage un moment ponctuel, camarade de régiment, dans une équipe de foot… Souvent, c’est très proche de l’amitié. Je ferai encore une nuance car je pense que l’on peut être ami sans être camarade : vous pouvez avoir un ami à l’autre bout du monde et ne communiquer que par mail, donc vous n’avez aucune camaraderie de fait, mais cela peut être un ami sincère.

Votre album est une sorte de portrait de vie d’une génération, où les 40-60 ans vont forcément se reconnaître.

En l’occurrence, c’est ma génération. Je suis conscient aussi de souvent parler de la classe moyenne d’où je viens, de la banlieue, enfin de ceux qui ne sont pas parisiens. Il y a un miroir, mais il est important aussi de se détacher de soi-même pour essayer de s’adresser à tout le monde et, idéalement, toucher tout le monde.

Certes, mais la banlieue que vous évoquez a beaucoup changé. On imagine les darons autour du barbecue, cette classe moyenne qui disparaît…

Elle n’a pas encore disparu. Je pense comme vous et c’est pour cela que je la célèbre avec autant de ferveur. D’abord, ce sont les miens. Mais la classe moyenne a tendance à rétrécir. Malheureusement, ce n’est pas pour beaucoup plus de riches, c’est surtout pour beaucoup plus de pauvres ! C’est assez dramatique dans un pays, parce que c’est le socle du pays. Ce sont ceux qui payent des impôts, ce sont ceux qui travaillent, ce sont les profs, ce sont les flics… Ce sont tous ces gens qui font fonctionner le pays. Ce sont ceux qui n’ont pas le droit aux aides et ceux qui essayent de laisser un patrimoine à leurs enfants. Enfin, c’est indispensable, la classe moyenne ! C’est une très mauvaise nouvelle dans une société quand la classe moyenne s’étiole, même si elle ne disparaît pas.

Il y a quelque chose chez vous un peu de Docteur Jekyll et Mister Hyde. Un petit côté rebelle, d’éternel ado, presque le gentil loubard, c’est-à-dire pas très méchant, juste un peu provoc. Toutefois, dans vos propos, on observe toujours beaucoup de respect et de tendresse…

C’est quelque chose que j’essaye de transmettre. J’ai des coups de gueule comme tout le monde, des coups de sang. Mais, notamment sur cet album, à cause de ma situation personnelle vis-à-vis de Denis, mais aussi en général, je crois que quand on a la chance d’avoir un micro, il faut être responsable et ne pas dire n’importe quoi. Je déteste les clashs pour faire de la promotion. C’est un truc de rappeur, mais cela existe dans toutes les musiques. C’est ce qui envenime tous les débats. Je pense que la bienveillance réelle et le respect doivent être la base. On doit cultiver cela, même si ce n’est pas toujours facile.

D’ailleurs, sur le plan politique, vous n’êtes pas un donneur de leçons et le public apprécie beaucoup cette attitude…

Merci, parce que moi je ne supporte pas que l’on me donne une leçon, ça me rend hystérique ! Donc, je fais un effort pour ne pas en donner. Tout le monde doit pouvoir s’exprimer. Je le pense vraiment. Je le pense philosophiquement, c’est-à-dire que j’ai pris au sérieux cette doctrine « Les hommes sont égaux en droits ». Je le crois vraiment et, après, chacun a ses opinions, chacun pense ce qu’il veut. Mais, surtout, il faut que tout le monde puisse s’exprimer. Je pense que ce qu’il y a de pire, c’est quand on bâillonne la population. C’est pour cela que je déteste les gens – notamment les artistes – qui viennent expliquer pour qui il faut voter ou pour qui il ne faut pas voter. On peut dire pour qui l’on vote si l’on veut. Mais dire à l’autre ce qu’il doit penser, je trouve cela inacceptable et surtout antidémocratique, puisque le concept du vote, c’est que chaque vote est équivalent. Il n’y a pas de bon ou de mauvais vote. La République, ce n’est pas ça !

Les prises de position politiques de Pierre Arditi n’ont pas fait fuir des spectateurs des salles de théâtre ou de cinéma, car il y a des gens qui l’apprécient, peu importent ses convictions, de la même manière que les déclarations de Christian Clavier ou de Michel Sardou n’ont pas eu de conséquences sur leur carrière…

Évidemment, parce que les personnes ont beaucoup plus de recul et, surtout, ce sont des gens qui ne donnent pas de leçons. Il y a une différence entre dire ce que l’on pense et dire aux autres ce qu’ils doivent penser. La différence est de taille. Personnellement, j’estime que la politique n’est pas quelque chose de sale. C’est un truc de citoyen. Chacun vit comme il l’entend, mais la seule différence, c’est le moment où l’on donne des leçons en pensant que l’on ne se trompe pas parce que l’on est sûr de soi.

Vous avez pu changer ou évoluer intellectuellement. Peut-être que certains, dans votre camp historique, vous ont déçu ?

C’est sûr, je vous le confirme. La classe politique, peu importe le côté, ce n’est quand même pas enthousiasmant. Il y a un niveau d’exigence intellectuelle qui baisse franchement. Donc, c’est difficile. Je n’ai jamais été militant et je ne suis jamais allé de ma vie dans un meeting. Mais il est vrai qu’il est difficile d’avoir confiance dans la politique en ce moment.

Vous êtes né un an avant la mort du général de Gaulle, mais vous allez finir gaulliste !

Oui, cependant le gaullisme de gauche, cela existe. Quand j’ai commencé à m’intéresser à la politique, j’étais ado dans les années 80, c’était très clivant. Entre Le Pen et Mitterrand, il y avait un monde. Même face à Chirac. Aujourd’hui, la politique a évolué car, à l’exception des deux extrêmes, au centre gauche ou au centre droit, il y a des différences bien sûr, mais il y a quand même un socle idéologique assez commun. De toutes façons, au-delà de tout cela, je suis fondamentalement républicain. J’y crois vraiment. Je déteste les rois, je déteste les monarchies. Cela m’énerve quand je vois le roi d’Angleterre avec son manteau d’hermine dans une cathédrale. Je trouve cela complètement dépassé, car quelqu’un qui est officiellement supérieur aux autres, cela me rend absolument hystérique. J’ai encore ce côté adolescent…

Je voudrais terminer notre conversation en évoquant une dernière chanson. Cette scène de vie dans « Elles dansent » qui évoque les séparations des couples à une époque où l’amour se consomme presque comme un produit…

Malheureusement, c’est une réalité. Et puis, il y a le côté simple de danser. Danser, c’est quand même un acte très particulier. Il y a beaucoup de gens qui n’osent pas danser, parce qu’il y a le corps qui intervient, il y a le regard des autres. Le fait de danser est libérateur. On a besoin de danser. C’est un peu cliché, mais je l’assume. La maman vire tout ce qui peine, freine et traîne, et puis elle danse, en poussant la table basse… Il y a moyen aussi de trouver de l’évasion.

On se moque parfois de celui qui ne sait pas danser en disant : « Tu as vu celui-là, il va se ridiculiser ! » Puis, au bout d’une demi-heure, on l’envie un peu car lui, au moins, se moque du regard des autres et il s’amuse bien !

Je suis d’accord, c’est exactement cela. Souvent au début, quand ça commence à danser, tout le monde fait attention. Certains disent qu’ils ne savent pas danser, comme s’il y avait des danseurs professionnels au milieu des copains. Et au bout de vingt minutes, tout le monde saute dans tous les sens. Il y a aussi quelque chose de communicatif qui me plaît beaucoup dans la danse et dans cette euphorie. Cela va en plus avec l’idée de l’album, « Le Soleil des absents ». Il faut essayer de voir quand même de temps en temps, sans être complètement naïf, le bon côté des choses.

Partager