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Caroll Le Fur : « 65 % des jeunes qui sont en classe primaire exerceront un métier qui n’existe pas encore. »

Caroll Le Fur a passé toute sa jeunesse à La Baule et elle continue d’y venir régulièrement. Elle est à l’origine de BestFutur, une structure dédiée à l’accompagnement des jeunes (15-25 ans) dans la construction de leur parcours d’orientation scolaire et professionnelle. Caroll Le Fur publie un ouvrage pratique, destiné aux parents, avec des informations sur le contexte actuel, des conseils et une boîte à outils pour aider les jeunes à trouver leur voie.

« Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? » de Caroll Le Fur est publié aux Éditions Eyrolles.

Kernews : Votre livre est en quelque sorte un Code de la route pour aider un jeune qui réfléchit à son avenir. En effet, la plupart des métiers de la fin du XIXe siècle existaient encore à la fin du XXe siècle, alors qu’aujourd’hui on voit des métiers disparaître et d’autres apparaître… Sommes-nous à un tournant ?

Caroll Le Fur : Effectivement, c’est un guide destiné aux parents qui ont envie d’accompagner leurs enfants dans leur orientation scolaire et professionnelle. Nous sommes à un tournant et, selon certaines études, 65 % des jeunes qui sont en classe primaire exerceront un métier qui n’existe pas encore. Il y a aussi des métiers qui ont disparu et beaucoup qui ont changé, avec une configuration différente, et la notion de compétence est évidemment fondamentale. La compétence, ce n’est pas simplement le savoir-faire : c’est aussi le savoir être, c’est-à-dire la manière dont vous vous comportez, dont vous savez parler de vous, et dans votre manière de décrypter les évolutions. On peut aider les jeunes à avoir cette sensibilité, mais il faut s’y prendre relativement tôt.

Contrairement aux générations précédentes où l’on n’avait souvent qu’un ou deux métiers dans sa carrière, aujourd’hui, quelqu’un qui entre dans la vie professionnelle va exercer différents métiers qui n’ont parfois rien à voir…

Exactement. Cette question m’interpelle et je fais beaucoup de conférences là-dessus. Ma génération, qui est la génération X, c’est quatre à cinq métiers. La génération de mes parents, c’était un métier pour la vie. Pour nos enfants, la génération Z, on estime qu’ils auront entre treize et quinze métiers dans leur vie ! Donc, la compétence à savoir s’orienter est absolument incontournable.

Un graphiste peut aussi être photographe ou créer des sites Internet. Est-ce une sorte de bulle globale, avec différentes compétences autour d’un secteur d’activité ?

Aujourd’hui, on est à l’ère des slashers : un slasher, c’est la personne qui va pouvoir avoir plusieurs métiers en même temps, comme être cuisinier le matin, conseil informatique l’après-midi, puis qui ira travailler dans une association le lendemain, et qui fera du théâtre aussi… C’est vraiment l’avenir. Je ne crois plus trop au salariat. La question du sens est très importante, surtout chez nos enfants, et les jeunes me disent souvent : « La première chose que je veux, c’est un métier qui ait du sens ». Trouver un sens à sa vie en ne faisant qu’un seul métier, cela devient compliqué. En plus, on vit de plus en plus vieux. On a besoin de changer, de découvrir, de se développer personnellement et socialement. Donc, c’est une ouverture d’esprit beaucoup plus importante.

Mais en mai 1968, les jeunes disaient aussi qu’ils voulaient donner un sens à leur vie. Or, quinze ans plus tard, on les avait retrouvés traders ou dans des agences de publicité !

Ce n’est pas faux. Le sens a quand même évolué. Aujourd’hui, on parle d’écologie et l’on aborde les questions sociétales d’une manière un peu plus profonde. Je crois que la différence, c’est que les générations actuelles expriment tout cela très fortement. C’est même une revendication. D’ailleurs, dans les entreprises, on a du mal à garder les jeunes. Ils changent souvent, ils partent au bout d’une année… Il est assez compliqué de les fidéliser, à partir du moment où ce qu’ils font n’a plus de sens à leurs yeux. C’est une caractéristique de cette nouvelle génération qui est assez étonnante et le monde de l’orientation est pour elle très complexe. À notre époque, nous avions à peu près 3 000 possibilités d’orientation. Aujourd’hui, il y en a entre 12 000 et 15 000, sans parler des passerelles, c’est-à-dire lorsque l’on commence à faire quelque chose et que l’on s’oriente différemment à un moment donné. Tout est possible.

Comment éviter ces formations très à la mode, où l’on se retrouve ensuite avec des bataillons de chômeurs ?

Je ne suis pas certaine qu’il faille raisonner en opportunités, il faut raisonner par intérêt : si votre enfant est intéressé par une fac de psychologie, alors, qu’il fasse psycho. Je crois profondément aux rêves. Il faut orienter nos enfants vers ce qui les stimule, vers ce qui les motive et, à partir de là, ils vont être bons dans ce qu’ils vont faire. Ensuite, ils auront plein d’opportunités et, comme ils auront plein d’opportunités, ils auront plein d’ouvertures et un bel avenir.

Le premier conseil est d’aider les enfants à découvrir leur identité. Mais comment peut-on avoir une identité fiable à 16 ans, alors que l’on va penser totalement différemment à 25 ans ? À 16 ans, on veut défendre la planète et à 25 ans, après ses premières fiches de paie, on devient un Gilet jaune !

Bien sûr, on évolue, on progresse… C’est la raison pour laquelle je crois qu’il ne faut pas se précipiter vers des métiers. Aux parents qui viennent me voir en me demandant d’aider leur fils ou leur fille à trouver un métier, j’explique que c’est compliqué, mais trouver une voie ou une inspiration, cela devient intéressant. Après, il faut compter sur la vie, sur les opportunités, se laisser porter et prendre les rênes de son orientation en étant curieux et ouvert. Pour moi, le rôle du parent, c’est un rôle de partage, d’écoute et d’observation. Le plus gros travers d’un parent, c’est le miroir social. Un enfant dont la mère est avocate aura sept fois plus de chances de faire des études de droit que quelqu’un dont les parents font autre chose.

Vous écrivez que le système d’éducation français est soumis à un impératif d’adaptation aux évolutions du marché du travail et les établissements se remettent en question pour garantir à leurs étudiants qu’ils quitteront leurs amphis avec un job. N’êtes-vous pas trop généreuse avec le système d’éducation ?

Oui, je suis quelqu’un d’extrêmement positif… Je ne vais pas vous dire que le système est idéal, loin de là, mais j’ose penser et espérer que nous avons quand même une volonté de faire évoluer le système éducatif français. Nous sommes très mal classés dans les études PISA, le classement international qui permet de voir comment se situe la France en termes d’apprentissage. Maintenant, il ne faut pas se leurrer, un système éducatif est long à faire évoluer et il est très compliqué de faire bouger les lignes. Il y a aussi l’enseignement supérieur et c’est un système monstrueux qu’il est nécessaire de faire évoluer.

20% des étudiants qui entrent dans le supérieur en sortent sans diplôme et, chaque année, un étudiant sur trois regrette son orientation…

La mauvaise orientation coûte 500 millions d’euros par an, un jeune sur trois regrette son orientation, c’est énorme ! Donc, il faut cheminer. Il faut savoir se poser les bonnes questions au bon moment et il ne faut pas se précipiter vers des passions que l’on peut avoir. Récemment, des parents m’expliquaient que leur jeune fille aimait la musique, or celle-ci ne voulait pas en faire son métier parce qu’elle ne voulait pas que cela devienne une contrainte. Donc, il faut observer, partager, comprendre… Il ne faut pas se substituer à nos enfants. Ils ont cette capacité à ressentir les choses. Parfois, c’est très intuitif, mais c’est aussi humain.

La génération Z est centrée sur le collaboratif et elle considère la performance comme étant le fruit d’une action collective et non individuelle, contrairement à la génération X. Mais l’être humain reste l’être humain et, au fur et à mesure, chacun va vouloir dépasser son voisin…

J’ai eu des équipes à gérer et leur volonté n’était pas forcément d’évoluer d’un point de vue vertical, mais plutôt d’évoluer de façon horizontale, afin de s’enrichir. La carrière, oui, mais j’ai le sentiment que ce n’est pas l’objectif premier pour cette génération. En suivant un coaching d’orientation, en se faisant accompagner pour réfléchir à toutes ces questions, demain ce seront des meilleurs managers.

Vous évoquez également la perte d’attention inhérente à l’utilisation intensive des smartphones, au point que l’on parle maintenant de neuf secondes !

Attaquons la question des neurosciences… C’est une étude d’Harvard qui explique que nos jeunes n’ont plus que neuf secondes d’attention, ce qui est à peu près équivalent à l’attention d’un poisson rouge. Maintenant, c’est une question d’intérêt : quand on est moins intéressé par un sujet, on a tendance à papillonner. À partir du moment où l’on est stimulé, sollicité, lorsque l’on est en équipe, on a cette capacité à faire voler notre esprit, mais aussi à se recentrer très vite. C’est une compétence qu’ils développent et que nous avons peut-être moins.

Les diplômes ne sont plus suffisants pour accéder à un bon emploi. Alors, est-ce la personnalité, le milieu social ou la culture générale qui priment ?

La personnalité est quelque chose de fondamental. Pendant de nombreuses années, j’ai été consultante RH dans un cabinet qui prônait la personnalité et j’ai beaucoup appris. J’ai surtout découvert qu’un CV, ce n’était que des connaissances. Les connaissances, cela s’acquiert, alors que la personnalité se développe, s’optimise et se bonifie. La personnalité, c’est quelque chose de compliqué à faire évoluer. La curiosité est un élément fondamental. La culture générale est importante. Il faut ouvrir sa pensée, il faut lire, il faut se nourrir de tout ce qui est à l’extérieur… On acquiert la connaissance en faisant des études, mais la personnalité, c’est ce qui fait la différence quand vous postulez à un job. Quand vous recrutez quelqu’un, vous le recrutez à 95 % pour sa personnalité et à 5 % pour ce qu’il a fait.

Autre conseil : les parents doivent oublier qu’ils sont parents et se mettre dans la peau d’un DRH…

Les parents oublient, quand ils vivent dans les entreprises, que les jeunes pourraient être leurs enfants et vice versa. Il faut pouvoir agir dans une attitude bienveillante, ouverte et dans la transmission des savoirs si l’on parle de l’entreprise, et, au niveau de la famille, on est là pour éduquer, faire évoluer et faire grandir. La notion qui diffère, c’est la notion d’amour, bien évidemment, mais cette notion est aussi en filigrane quand on s’attache à ses collaborateurs. Parfois, il faut savoir prendre du recul et avoir une posture un peu plus neutre et moins affective. La majorité des parents sont toujours angoissés et stressés à l’idée de se tromper, mais je leur explique que ce n’est pas grave. Il faut surtout rebondir et faire des choix différents. J’accompagne beaucoup de jeunes qui sont en réorientation et qui se sont trompés après leur baccalauréat. Ils arrivent en pleurant presque, mais à partir du moment où ils comprennent que ce qu’ils ont vécu est une expérience, que ce n’est pas un échec, alors ils rebondissent et, derrière, ils font de très belles choses. Donc, c’est loin d’être négatif, même si cela coûte cher aux parents et à la société… On trouve toujours notre voie à partir du moment où l’on se pose les bonnes questions.

En fait, il convient d’éviter ce que vous appelez le syndrome du briseur de rêves…

Pour moi, le rêve est fondamental. J’ai accompagné une jeune fille qui voulait absolument faire médecine, alors qu’elle avait des notes pas terribles dans les matières scientifiques. Elle s’est accrochée à son rêve et elle est aujourd’hui en troisième année de médecine. Elle a travaillé dur, parce que c’était son rêve. Je viens de rencontrer un jeune qui était paniqué, parce que c’est son avenir qui est en jeu, alors j’essaie de lui expliquer qu’il faut garder la tête froide, se poser les bonnes questions, aller à la rencontre des professionnels et s’interroger sur le monde extérieur. Mais c’est très compliqué pour un jeune de choisir sur le papier. Dans ce contexte, j’ai envie que les parents soient des lanceurs d’espoir. Ce n’est pas aux professeurs de décider de l’avenir des enfants, c’est surtout à l’enfant de décider. Les parents doivent prendre à bras-le-corps ce sujet de l’orientation et ils doivent même parfois s’interposer contre le système scolaire.

En conclusion, chacun est unique et nous avons tous à faire quelque chose sur Terre…

Exactement. Chacun a sa place. Le but, c’est de trouver sa place dans le monde. On ne la trouve peut-être pas immédiatement, mais à un moment donné on la trouve. Ce qui est incroyable, c’est que tous les enfants que j’accompagne portent en eux les ressources de ce qu’ils veulent faire. Le rôle des parents, c’est de les interroger et de leur faire découvrir un certain nombre de choses. Et les parents doivent aussi parler de leur parcours.

Écrit par Rédaction

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