Christine Kelly : « Ce harcèlement scolaire que j’ai vécu à l’âge de douze ans, je l’ai transformé en force toute ma vie. »

Christine Kelly relate dans son dernier livre le harcèlement scolaire qu’elle a subi à l’âge de douze ans. En arrivant dans son collège du Lamentin, elle découvre ces mots inscrits sur un mur : « Kelly Salope ». Personne ne dit rien. Toute une cour de récréation regarde, se détourne, juge. Elle comprend qu’elle devra se construire seule, contre les regards, contre les silences. Or, des années plus tard, en plein direct télévisé, son corps lâche : black-out total. Ce n’est pas un burn-out. C’est le retour violent d’un traumatisme enfoui depuis l’enfance.

Christine Kelly est journaliste, autrice et animatrice de télévision. Née au Lamentin, en Guadeloupe, elle a été l’une des premières femmes ultramarines à occuper une place centrale dans les médias nationaux. Membre du CSA de 2009 à 2015, elle est aujourd’hui une figure reconnue du paysage audiovisuel français.

« Pourquoi moi ? Ce jour-là ma vie a basculé… » de Christine Kelly est publié chez Fayard.

 

Kernews : Chaque lecteur, en fonction de sa personnalité, va avoir un ressenti particulier en découvrant votre livre. Il y a une leçon. Parfois, dans la vie, il y a des choses que l’on dit, surtout lorsque l’on est jeune, sans se rendre compte de leur méchanceté. Dans une cour de récréation, certains se moquent de quelqu’un parce qu’il porte des lunettes, parce qu’il a des défauts physiques, ou encore d’une fille parce qu’elle a déjà un corps de femme et donc on en déduit que c’est une « salope ». Or les intéressés ne se rendent pas toujours compte des dégâts que cela peut engendrer chez un être vulnérable…

Christine Kelly : C’est exactement cela. On ne se rend pas compte comment cela peut infuser. Après, cela dépend des personnalités. On est plus ou moins sensible ou perméable, mais des choses peuvent réellement bouleverser la vie d’un enfant. En moyenne, deux enfants se suicident chaque mois suite au harcèlement scolaire ! On ne le dit pas assez. C’est pour cela que j’ai écrit ce livre, pour témoigner du fait qu’il faut être attentif et être à l’écoute des enfants. Parfois, pour un mot qui ne sera pas important pour un adulte mais qui va bouleverser la vie d’un enfant, il n’aura pas de secours et il peut aller jusqu’à mettre fin à ses jours. Il faut être attentif aux enfants. Aujourd’hui, il y a de plus en plus de violence à l’école. Quand j’étais jeune, j’avais douze ans à l’époque, c’étaient des mots. Mais aujourd’hui ce sont des coups, ce sont des chocs. Il y a une telle violence aujourd’hui, qu’il faut vraiment être attentif à la détresse psychologique des enfants. Moi, je n’ai jamais osé parler de mon harcèlement scolaire à mes parents.

Parfois, le bourreau ne perçoit pas la gravité de ce qu’il fait. Quant à la personne insultée, comme vous le dites, tout dépend des circonstances. Si l’on se moque d’un garçon qui a de l’acné au moment où il vient de se faire éconduire par une amoureuse, cela peut prendre des proportions dramatiques…

Absolument. Cela est dramatique car au moment de l’adolescence, on est sensible, on est à fleur de peau et un regard peut faire mal. Toutes les études indiquent que les enfants sont de plus en plus fragiles sur le plan psychologique. Ils plongent dans les réseaux sociaux, ils n’ont pas d’hygiène de vie, ils font moins de sport… Donc, ils dépriment plus facilement. Le harcèlement scolaire arrive dans un terreau qui les tire vers le bas. Regardez comment les algorithmes de TikTok sont faits pour amener les enfants vers une spirale infernale, parfois même jusqu’au suicide. Des parents ont souvent critiqué ces algorithmes qui enferment l’enfant dans une tornade négative et nocive. Nous sommes dans un contexte où il faut être attentif au moindre signe, parce que ce moindre signe peut avoir des conséquences dramatiques sur la vie d’un enfant.

En ce qui vous concerne, il y a eu ce graffiti sur un mur du collège, « Kelly Salope », qui vous a marquée toute votre vie. Beaucoup plus tard, le 26 mai 2021, alors que vous faites votre émission avec Éric Zemmour, ce souvenir remonte fortement et provoque en vous un malaise profond. Vous étiez fatiguée et vous veniez de faire un aller-retour en Guadeloupe pour aller voir votre maman. Est-ce lié à cela ?

Il faut revenir sur le contexte. J’avais douze ans et, pour d’autres, cela ne veut sans doute rien dire. Cependant, pour moi qui étais dans une éducation protestante à l’antillaise, très stricte, avec des parents enseignants, école, devoirs, piano, église… cela a sonné comme un séisme. J’étais une enfant et je ne comprenais pas que l’on me traite de la sorte. Il m’a fallu beaucoup d’années et cette alerte du 26 mai 2021. Je fais un aller-retour en Guadeloupe pour aller voir ma mère hospitalisée pour la Covid. Dieu merci, elle n’y a pas laissé sa vie, mais son frère, malheureusement oui. Je rentre à Paris, je suis en studio et je perds la moitié de ma mémoire. Suite à cela, je m’interroge avec un ami qui m’invite à réfléchir à ma vie et à me reconnecter à mon corps. Je devais m’occuper de mon corps pour rester connectée. Je commence à écouter ce que l’on me dit en permanence : « Christine, occupe-toi de toi ». J’étais restée enfermée dans une sorte d’éducation qui m’a toujours protégée. Mes parents m’ont toujours dit que la beauté est vaine et l’apparence trompeuse, et que je devais cultiver mes qualités intérieures. Cela m’a souvent aidée, notamment pour devenir la journaliste que je suis. Cela m’a aussi empêchée de m’occuper de mon physique, de ce que je mange ou de ce que je bois. J’ai oublié mon corps, pour toujours travailler, et mon corps a commencé à me lancer une alerte. Mon corps a dit stop. J’ai eu plusieurs alertes de santé et j’ai dû comprendre que je devais m’occuper de mon corps et ne pas manger n’importe comment pour pouvoir connecter mes neurones. J’ai dû m’asseoir et réfléchir à cela.

Vous décrivez aussi votre enfance et la vie aux Antilles. On se lève très tôt et on se couche tôt. C’est vrai, il y a des embouteillages à sept heures du matin dans les grandes villes des Antilles. On a toujours l’image que plus on va vers les pays chauds, plus les gens se couchent tard. Mais ce n’est pas du tout le cas chez vous…

C’est vrai, on est des lève-tôt et des couche-tôt, parce qu’à six heures du matin il fait déjà grand soleil. C’est vrai qu’il y a toujours ce cliché sur le fait que l’on ne fait pas grand-chose. Je crois que je n’ai jamais autant travaillé que lorsque j’étais en Guadeloupe ! En me levant tôt, ce matin-là, je suis allée à l’école, les cours commencent à 7 h 30, et j’ai découvert ce harcèlement scolaire en arrivant. Après, je raconte mon parcours, mais également comment j’ai vécu avec cela toute ma vie.

Vous faites vos études à l’Institut national de l’audiovisuel à Bordeaux et le directeur vous déclare : « Les Antillais ne restent pas, parce qu’il fait trop froid… »

Je raconte cela pour montrer cette caricature à l’égard des Antillais : on vient à Paris, on va avoir froid, donc on va repartir… C’est arrivé sans doute à beaucoup, mais il ne faut pas mettre tout le monde dans le même panier. Il faut de la détermination et du courage pour toujours avancer, malgré les insultes que l’on peut recevoir ou les difficultés de la vie quotidienne. Il faut faire face, avancer, rester déterminé et garder le cap. Je veux faire passer comme message que même si l’on vous insulte à l’école, au lycée ou sur votre lieu de travail, il faut rester déterminé. On m’a insultée partout où je suis passée, en étant victime de critiques ou de harcèlement, dans tous les sens. Pour autant, il faut rester déterminé. Il ne faut jamais se définir à travers le miroir de l’autre. Souvent, on va vous insulter parce que l’on veut que vous puissiez coller à la définition que l’on veut de vous. Je me suis battue toute ma vie pour ne pas coller à la définition que l’on veut de moi. Ce harcèlement scolaire que j’ai vécu à l’âge de douze ans, je l’ai transformé en force toute ma vie, en érigeant des murs en moi pour me blinder face au harcèlement et aux critiques. Aujourd’hui, non seulement on est harcelé à l’école, au collège ou au lycée, mais aussi sur son lieu de travail. Que l’on vous critique ou non, il faut toujours avancer pour rester confortable dans un milieu inconfortable. Si l’on ne réussit pas à rester à l’aise dans un milieu inconfortable, on ne peut pas avancer. On croit que l’on peut éviter l’inconfort et les insultes pendant un moment, mais cela se retrouve ailleurs. On doit apprendre à cultiver sa résistance. Je raconte mes faiblesses en expliquant que j’ai galéré. Il a été difficile pour moi de faire face à toutes ces critiques, mais je veux montrer qu’il est important de se relever. C’est au nombre de blessures que vous avez que l’on vous définit comme guerrier. Un héros, c’est celui qui relève son genou de terre.

Vous écrivez : « L’action élimine la crainte… »

Vous avez peur, agissez ! Vous avez peur, avancez ! Vous craignez quelque chose, travaillez ! Dans l’action, on ne craint plus rien. Je préside une association qui aide les familles monoparentales depuis bientôt seize ans. Beaucoup sont en galère. On peut toujours tomber, mais on se relève toujours. L’histoire du héros commence à partir du moment où il lève le genou. La vie est difficile. Il est facile de se laisser aller : on abandonne tout, l’éducation de son enfant, son quotidien, on lâche prise… Il est important d’arriver à rester confortable dans les milieux inconfortables. Quand on avance dans la vie, il est important d’aider ceux qui sont autour de nous, que ce soit son voisin ou ses amis, mais aussi tenir la main de ceux qui essaient d’avancer. Si la vie est difficile aujourd’hui, au bout du tunnel il y a une lumière qui va s’allumer.

D’ailleurs, dans l’histoire, les plus grands conquérants ont toujours émergé en période de crise…

La crise, c’est aussi des opportunités, comme le chaos. Il faut voir les choses dans le bon sens. Regardez la France : rien ne va, sur le plan économique, politique, sociétal, judiciaire… On le voit bien. Ou bien on se laisse sombrer dans le chaos, ou bien on se dit que même dans ce chaos, il faut être une lumière pour briller. Même dans ce chaos, je ferai tout pour bien élever mon enfant ou tendre la main à mon voisin quand il a besoin de moi. Il faut trouver l’espoir et l’espérance, et il est important de garder la tête haute. Tout le monde dit, les philosophes comme les sociologues, que nous sommes à la fin d’une ère.

Vous avez été menacée à plusieurs reprises. Toutefois, vous n’avez pas souhaité porter plainte. Finalement, c’est votre avocat qui a voulu le faire…

Oui, parce que je n’aime pas être dans la victimisation. Je préfère être dans le combat et mettre un pas après l’autre. Mais au nom de toutes ces autres personnes qui ont peut-être aussi été menacées de mort, mon avocat m’a dit qu’il ne fallait pas laisser passer. Il est important de porter plainte quand on est harcelé.

Enfin, vous évoquez votre rapport au corps, longtemps négligé, et vous soulignez la nécessité de faire du sport et d’avoir une alimentation saine. Ce n’est pas anodin, car vous n’êtes pas médecin et vous utilisez donc des termes facilement compréhensibles par le grand public…

C’est un message important. On nous parle d’idéologie, de socialisme, de racisme ou d’antiracisme, mais il y a aussi l’être humain et le corps. Pour dire un mot, il faut que deux neurones se connectent, il faut bien manger pour avoir un raisonnement, il ne faut pas boire que de l’alcool et des sodas. Le corps réclame des légumes et des fruits pour pouvoir penser et travailler. Souvent, on recherche la productivité, sans être forcément tourné vers son hygiène physique ou mentale. Même pour son cerveau, il faut sélectionner ce que l’on regarde, ce que l’on voit, notamment les réseaux sociaux. Si l’on ne maîtrise pas son alimentation, c’est l’alimentation qui nous maîtrise. Si l’on ne maîtrise pas sa consommation des réseaux sociaux, ce sont les réseaux sociaux qui nous maîtrisent. L’hygiène morale, l’hygiène spirituelle et l’hygiène physique, ce sont des choses essentielles pour faire face aux défis de la société aujourd’hui.

Il ne s’agit pas de passer d’un extrême à l’autre, mais de se maîtriser…

La notion de la nuance n’existe plus. Ni dans l’idéologie, ni dans les arguments, ni dans la consommation, que ce soit de vêtements, d’alcool, de cigarettes ou de sucre. La nuance, c’est ce qu’il y a de plus important.

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