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Francis Huster : « Il faut imposer son reflet, sinon on rate sa vie. »

400e anniversaire de la naissance de Molière.

Francis Huster, auteur, réalisateur, adaptateur, professeur et metteur en scène, est, comme chacun sait, un acteur phare du théâtre, du cinéma et de la télévision. Il a joué Molière dans le monde entier et, à l’occasion du 400e anniversaire de sa naissance, il se bat pour son entrée au Panthéon.

Dans son dernier livre, il rappelle que Molière est le seul auteur (hormis peut-être, à ce niveau, Charlie Chaplin) dont le génie découle entièrement de celui qu’il avait comme acteur. Au demeurant, si l’on veut en révéler toute la profondeur, il faut aborder ses comédies comme des partitions musicales : pour nous faire ressentir les vrais enjeux de la pièce, les acteurs doivent y déchiffrer les émotions, sans cesse changeantes et surprenantes, qu’ils auront à vivre sur la scène. Chez Molière, en effet, ce sont les émotions qui révèlent et jugent ce que les actes, les pensées et les paroles des personnages travestissent. Cependant, Francis Huster ajoute que « les milliers d’ouvrages brillants qui lui ont été consacrés ont eu tendance à estomper les intentions du dramaturge, à force d’interprétations conceptuelles, morales, esthétiques ou historiques. » Francis Huster, 463e Sociétaire de la Comédie française, nous propose un retour amoureux au Molière des origines.

« Dictionnaire amoureux de Molière » de Francis Huster est publié chez Plon.

Kernews : Au lycée, on a toujours joué du Molière lors des spectacles de fin d’année. Certes, on le présentait comme un auteur de talent. Mais en analysant son œuvre, on se doutait qu’il avait contribué à faire évoluer notre civilisation, alors que nos professeurs ont toujours été tentés de minimiser son rôle. Votre livre nous permet de replacer Molière dans son époque…

Francis Huster : Vous êtes d’une loyauté et d’une sympathie incroyables vis-à-vis de traîtres, je n’ai pas d’autres mots ! J’ai été professeur pendant plus de quarante ans au cours Florent et on a créé une classe libre et gratuite pour que les jeunes comédiens qui n’avaient pas d’argent, et dont les parents refusaient qu’ils fassent ce métier, puissent venir. À l’époque, il y avait les stars de cinéma comme Jean Gabin, Bourvil ou Fernandel, les grands acteurs de la Comédie-Française. Mais l’Éducation nationale est comme un triangle et, si la base est totalement innocente – c’est-à-dire qu’elle ne porte aucune responsabilité, puisque ce sont les professeurs qui enseignent avec des ordres à suivre – le haut du triangle est une honte, un scandale, une collaboration depuis des siècles avec ceux qui considèrent que la culture est un danger pour eux. Je m’explique : Molière est dans la lignée de Victor Hugo, Zola ou Camus. Un révolutionnaire, un rebelle. Sans Molière, il n’y a pas la Révolution française et je pèse mes mots. Voltaire et Rousseau sont l’équivalent de ces philosophes que l’on voit aujourd’hui à la télévision. Leur vie privée est un scandale et leur œuvre littéraire est très importante, puisque c’est une œuvre où ils se sont eux-mêmes culpabilisés de ce qu’ils ont commencé à écrire et ils ont découvert après la réalité de la vie et le combat du peuple. Cela veut dire que Molière, au XVIIe siècle, a entrepris deux révolutions qu’il a parfaitement menées à bout avant d’être assassiné, à 51 ans. Je pèse mes mots : il a été assassiné ! Alors, comme l’empereur Bonaparte Napoléon, puisqu’il y a Docteur Bonaparte et Mister Napoléon, exactement de la même façon, Jean-Baptiste Poquelin, l’écrivain, et Molière, le comédien, sont les deux faces de ce génie qui a osé traverser le miroir. L’œuvre de Molière s’appelle l’œuvre de Molière, pas l’œuvre de Jean-Baptiste Poquelin. Donc, c’est l’œuvre d’un comédien. Racine, Corneille, Beaumarchais ou Claudel ne sont pas des comédiens ! Il s’agit de l’œuvre d’un comédien. Sur scène, il a interprété et il a créé le rôle de comédien comme personne ne l’avait jamais fait avant. Si l’on retourne 50 ans en arrière avant Molière, en Angleterre, il n’y a aucune censure. Quand Shakespeare a écrit ses pièces, en 1570, dans son Théâtre du Globe, où il n’y avait pas d’électricité, il a appelé son théâtre ainsi parce que la Terre tourne dans un seul sens : c’est-à-dire que la Terre se fout royalement de ce qui s’est passé avant. La différence entre l’homme et les animaux, c’est que l’être humain a le génie de revenir en arrière pour savoir ce qui s’est passé avant, en se disant qu’il faut partir exactement de là où ceux qui nous ont précédé étaient… C’est ce qui explique les progrès de civilisation en civilisation. Dans ce Théâtre du Globe, comme il n’y a pas de censure, dans le fond et dans la forme, cela veut dire que l’on peut traiter de tout, cela veut dire que sur scène on peut interpréter un meurtre…

Alors que c’était interdit en France…

C’était totalement interdit en France, cinquante ans plus tard, jusqu’au milieu du XIXe siècle, la censure politique et religieuse a été omniprésente. L’État français, que ce soit la Royauté, l’Empire ou la République, a toujours exercé une censure contre la culture, parce que la culture est la seule qui s’est opposée à la Royauté et à la religion. Donc, chez Shakespeare, on voit sur scène Roméo et Juliette s’empoisonner, on voit sur scène Othello l’étrangleur, on voit des acteurs ivres et vomir, mais aussi Petruchio bander et asseoir Catharina sur son sexe… Donc, tout est permis ! En France, jusqu’au XIXe siècle, il est interdit de s’embrasser sur scène et Horace est obligé d’aller tuer sa sœur en coulisses… Sur le fond, la France est un scandale politique et religieux de censure, mais aussi sur la forme. Dans une pièce de Shakespeare, on peut commencer sur une île, être dans un palais la scène suivante, et dans la rue ensuite… On peut revenir en arrière, on peut aller en avant. Tout est permis, comme dans le cinéma actuel. Mais c’était interdit chez nous en raison de la règle des trois unités. En France, Richelieu, Premier ministre de Louis XIII, est complètement acoquiné avec les Médicis, donc avec la Renaissance italienne. On a de la chance, parce qu’il est à la fois Docteur Cardinal et Mister Richelieu, c’est-à-dire qu’il y a cet homme de religion acoquiné aux Médicis qui veut créer la Renaissance française. C’est la raison pour laquelle nous nous parlons maintenant. Cet homme va trahir son propos, c’est-à-dire la religion elle-même, en créant une culture qui, à son avis, va devenir la grande Renaissance française, c’est-à-dire faire de la France la mère des arts. Mais il va continuer à imposer la censure sur le fond, avec la règle des trois unités : un seul jour, un seul lieu et une seule action. C’est-à-dire une seule intrigue. Donc, c’est une catastrophe. Rendez-vous compte, il n’y a pas de télévision, il n’y a pas de radio, les livres de poche n’existent pas, 5 % de la population peut lire… Donc, pendant 300 ans, la France va seulement produire sept auteurs : Corneille, Racine, Molière au XVIIe siècle, Marivaux et Beaumarchais au XVIIIe siècle, et Musset et Hugo au XIXe siècle. Musset, on va le censurer et Hugo, on va le foutre à la porte. Cela veut dire que nous avons cette censure religieuse et politique qui correspond à ce que l’on vit actuellement dans certains pays. Molière, au XVIIe siècle, va oser pendant toute la période où il sera la troupe du roi. Il est invincible parce qu’attaquer la troupe, ce serait attaquer le roi Louis XIV, qui en fait son gant pour dénoncer ce que lui ne peut pas dénoncer politiquement vis-à-vis de la religion, de Versailles, des courtisans ou de l’armée. On imagine aujourd’hui un Molière dans certains pays sous dictature religieuse ou politique oser faire cela : imaginez un Molière en Chine, en Iran, en Afghanistan ou en Russie ! Cela veut dire que Molière, au XVIIe siècle, réussit en une poignée d’années à créer ces œuvres de Jean-Baptiste Poquelin et à les interpréter de façon populaire. Il invente le métier de comédien. Ce que fait Molière, personne n’aurait imaginé avant lui un tel génie, c’est traverser le miroir pour montrer ce que nous ne voyons pas : c’est-à-dire qu’au lieu de prendre des rois ou des empereurs, il prend les gens du peuple en les mettant sur scène. Au lieu de leur faire déclamer des alexandrins sublimes, comme certains acteurs épouvantables continuent à le faire, il va sur scène faire parler le peuple. Les servantes, les valets, les enfants, tout le monde peut se permettre de parler avec la langue de la rue, et c’est pour cette raison que l’on dit que le français est la langue de Molière. Depuis quatre siècles, l’Éducation nationale, complice du pouvoir politique et religieux continue cette censure, même si ce n’est pas apparent. Elle fait de Molière un auteur de divertissement, plutôt que de l’apprendre aux jeunes pour qu’ils s’en nourrissent et bâtissent leur propre personnalité. Pendant 300 ans, la Comédie Française a trahi Molière. Dans les lycées, dès que l’on parle des pièces de Molière, on parle des pièces de divertissement : les jeunes de huit ou neuf ans sont-ils trop imbéciles au regard de l’Éducation nationale pour s’emparer de Tartuffe ou du Misanthrope ? Depuis 400 ans, cette honte persiste et c’est pour cela que je ne céderai pas sur l’entrée de Molière au Panthéon. Il entrera au Panthéon et, le jour où Molière entrera au Panthéon, ce sera enfin la reconnaissance de ce qu’est Molière.

La France de cette époque était une dictature religieuse, un peu comme l’Arabie saoudite maintenant. Mais je n’imagine pas le roi d’Arabie saoudite financer et protéger un écrivain et acteur subversif comme l’a été Molière…

Je ne suis pas du tout d’accord avec vous. Je fais tout à fait confiance au roi pour, au contraire, trouver son Molière et faire avancer dans l’humanité et la tendresse son pays. C’est ce qu’a fait Louis XIV. J’espère que le roi lui-même le fera là-bas. Molière a réussi, à l’intérieur d’une royauté blanche, à faire entrer le rouge et le bleu, c’est-à-dire les valeurs républicaines de partage et les valeurs populaires de révolte. Il y aura des Molière dans tous les pays du monde et ce seront peut-être des femmes.

Louis XIV est aussi un personnage central de votre livre sur Molière…

On voudrait tous être une petite souris pour assister à ce moment où Louis XIV se dresse et hurle : « L’État c’est moi ». Il prend la décision de mettre en prison quelques ministres qui sont contre lui. Ce petit garçon a son frère qui est homosexuel, il est passionné par la culture et c’est lui qui amène la troupe de Jean-Baptiste Poquelin à Louis XIV. Il ne faut pas oublier que Louis XIV s’est retrouvé orphelin très jeune et qu’il doit gérer le plus grand pays du monde à cette époque. Que s’est-il passé dans sa tête ? Probablement, c’est son regard sur les femmes. C’est ce qui l’a uni à Molière. On dit la religion, on ne dit pas le religion et on dit la Terre, on ne dit pas le Terre. Tout est féminin. On sort du ventre d’une femme. Cela veut dire que les hommes qui sont là pendant des siècles pour bâtir leur monde sortent tous du ventre d’une femme qui leur donne la vie. Nous, les hommes, nous avons fissuré ce monde parce que nous n’avons pas su le partager avec les femmes. Prenons les émissions de télévision : on a mis en place des duos sur toutes les chaînes, ce n’est pas une égalité, c’est une supériorité de la femme qui se mêle de tout, comme Marie Curie. Elle se bat, elle combat, elle rectifie, elle défie, elle ose dire la vérité. Les hommes avec les hommes n’ont jamais su partager et se faire confiance, alors qu’un duo homme femme, c’est l’avenir. Quand les femmes mettront en scène Molière, il y aura une révolution sur cet auteur, parce qu’elles le montreront comme un auteur de combat et de révolte. L’avenir politique est aussi là. Je suis persuadé que dans 20 ans, les pays qui seront en avance seront les pays qui seront dirigés par un duo.

Molière a d’ailleurs laissé une grande place aux femmes dans ses pièces : est-ce lié à son enfance ?

On nous a caché que Molière est le premier enfant à vivre d’un couple qui habite dans le Marais dans un quartier populaire, la rue de la Juiverie. Ils connaissent les règles chrétiennes et les règles juives, et il se trouve que ce petit garçon devait assumer la charge de tapissier du roi, une charge qui s’achète. C’est très noble, il y a seulement une trentaine de tapissiers du roi en France.

Précisons que ce n’est pas le gars qui répare les fauteuils…

C’est celui qui va précéder la venue du roi dans certains endroits du Royaume de France, ou ailleurs, et qui doit bâtir la pseudo-chambre du roi à l’aide de murs de tapisseries. Cela peut être dans une ferme, une grande maison ou même une forêt… Comme on a peur que le roi se fasse assassiner, on ne dit jamais où il va dormir. Il ne faut pas oublier qu’Henri IV s’est fait assassiner et que Louis XIII a échappé à deux tentatives d’assassinat. Cela a d’ailleurs continué ensuite. Ce jeune enfant est destiné à aller au collège de Clermont pour apprendre le latin et apprendre à pouvoir s’entretenir avec Sa Majesté d’ici à quelques années. Or, tout d’un coup, il tombe amoureux d’une jeune comédienne, Madeleine Béjart, et sa vie va être complètement basculée. Mais à neuf ans, ce jeune enfant perd sa mère, qui meurt en accouchant de son frère cadet, qui va vivre. Pour Jean-Baptiste Poquelin, son frère vient d’assassiner sa maman. Le père est donc obligé d’avoir une seconde épouse qui va s’occuper de son bébé et Jean-Baptiste Poquelin tourne le dos à tout ce monde. Plus tard, après avoir brillamment fait ses études, il a son diplôme d’avocat et il assume cette charge de tapissier. Mais il décide de fonder une troupe de théâtre et de tout abandonner. C’est terrible pour son père. Quand il fait cela, il s’aperçoit qu’il va devoir assumer et faire ce qu’il veut, c’est-à-dire un jeu naturel qui correspond à la vie, parce que les comédiens défendaient toujours ce style déclamatoire. Quand il commence son œuvre, la mère est absente. Il remplace cette mère par la femme qu’il a dans ses bras, amoureusement et sexuellement. Mais cette femme ne lui servira jamais de mère. Il n’aura aucun ordre à recevoir d’une femme. Dans toute l’œuvre de Molière, à aucun moment, la femme ne peut arriver à convaincre l’homme. Ce ne sont que des conflits permanents avec des losers, parce que tous les héros de Molière vont perdre, mais vraiment, parce que ce sont des salauds ou parce qu’ils n’ont pas été capables d’écouter ce que la femme leur confiait. Il y a une exception, Les Femmes Savantes, avec cette jeune fille aînée qui est trahie par sa sœur cadette qui lui pique son mec. C’est un chef-d’œuvre absolu, parce qu’elle se situe entre ce que veut une femme, c’est-à-dire apprendre et ne pas se soumettre à la volonté masculine. Armande, dans Les Femmes Savantes, ne veut pas se soumettre à la volonté masculine. Personne n’écrira quelque chose d’aussi fort sur la femme pendant 300 ans. C’est le coup de génie de Molière. Elle est très forte pour s’opposer à l’homme, mais elle est amoureuse de Clitandre. La femme amoureuse trahit la femme intellectuelle qui veut progresser. C’est absolument du pré-Zola car, quand on lit Gervaise, qui meurt sous l’escalier comme une pauvre malheureuse, on s’aperçoit que c’est une Armande qui n’a pas réussi à dépasser son côté sentimental.

Pour comprendre à quel point c’était révolutionnaire, il faut savoir que c’est comme si un metteur en scène iranien filmait une femme en minijupe giflant son mari dans les rues de Téhéran. C’est ce niveau de coup de poing dans la société…

Et il l’a payé cher, comme le paierait aujourd’hui ce metteur en scène que vous évoquez ! Le pouvoir politique ne pouvait rien faire contre lui, puisqu’il était la troupe du roi, mais le pouvoir religieux a tout fait contre lui. D’abord, l’archevêque de Paris a tenté d’interdire Tartuffe et c’est le roi qui s’y est opposé, en sauvant la plus grande pièce de tout le répertoire théâtral du monde. Ni Shakespeare, ni Tennessee Williams, personne n’a écrit Tartuffe. L’audace de Molière n’est pas seulement l’audace de dénoncer, c’est aussi une audace morale. C’est pour cela que la religion l’a fait assassiner par la confrérie du Saint-Sacrement, à la quatrième représentation du Malade imaginaire, parce que le roi venait de se séparer de Molière et de le foutre à la porte en donnant son théâtre à Jean-Baptiste Lully pour créer l’Académie royale de musique. Molière n’avait plus que quatre représentations à faire. Au bout de la quatrième, il est empoisonné… Pourquoi fallait-il faire disparaître Molière, y compris toute son œuvre et toute trace de ce qu’il avait fait ? Il ne reste plus rien de lui, à part sa signature sur un parchemin chez le notaire. Son fauteuil n’est pas son fauteuil…

Vous évoquez le fauteuil qui est exposé à la Comédie Française…

Oui, ce n’est pas son fauteuil de scène : c’est le fauteuil du barbier où il posait ses fesses ! Molière n’aurait pas pu faire grand-chose sans l’appui du roi. Il aurait probablement été mis de côté par toute la cour, mais il aurait aussi sans doute arrêté d’écrire pour la scène pour, peut-être, rédiger des pamphlets directement. La religion, dans l’ensemble, a commis l’erreur de ne pas s’allier à la culture. Quelle bêtise ! Quelle erreur de tir !

Louis XIV a su s’allier à la culture… A-t-il été le premier dirigeant sur Terre à comprendre l’influence de la propagande, c’est-à-dire un message lancé sous un autre prétexte que celui de lire à voix haute un texte officiel sur un parchemin ?

Absolument. Ce qui reste de Louis XIV dans la trace de l’histoire, c’est cette responsabilité qui est partagée d’un côté positif et d’un côté horriblement négatif, puisque l’on sait très bien que Hitler, Staline ou Mussolini ont compris cela…

Goebbels était finalement le Molière d’Hitler…

C’était un Molière diabolique. La culture peut devenir un poison au service du pouvoir politique. Louis XIV ne pouvait pas dire tout haut ce qu’il voulait imposer, par rapport à la religion, mais aussi la cour, et il a fait cela grâce à la culture. On ne sait pas quelle est la bonne main, entre la main gauche et la main droite. Il y a des œuvres musicales que l’on ne joue qu’avec la main gauche : cela veut dire que c’est elle qui est dans la liberté, dans l’opposition et dans le combat. Pourquoi parle-t-on d’une droite et d’une gauche ? Celui de gauche résiste, combat et s’oppose, alors que celui de droite impose et gouverne. C’est la même chose pour la culture. Le pouvoir religieux a des règles qui sont remises en question sans cesse. Il devrait comprendre que la culture est son meilleur allié, mais il ne l’a pas compris. C’est par la culture que l’on peut ouvrir l’âme.

Lorsque Mel Gibson a fait la Passion du Christ, il a confirmé qu’il avait aussi cette volonté de faire de la propagande…

Bien entendu. Pourtant, avec tout ce que nous venons de dire, je suis sûr que le président de la République prendra cette décision de faire entrer Molière au Panthéon. Rousseau et Voltaire, qui ne font pas partie de la Première République française, sont au Panthéon. Donc, dire que l’on ne prend pas ceux qui sont avant n’est pas crédible. Quand je dirige des comédiens, le mot principal, c’est le mot reflet, puisque le reflet ne nous appartient pas, il ne dépend pas de nous. Cela veut dire que quand on joue un rôle, on doit imaginer quel est le reflet du rôle, c’est-à-dire ce que les autres personnages de la pièce voient ou croient voir. Dans sa vie privée, il suffit de discuter avec sa mère, sa femme, son fils, ou son copain pour constater que le reflet qu’ils ont de vous n’est jamais le même. Ce n’est pas long dans une vie que de discuter quelques minutes avec des personnes importantes pour soi. Le reflet est mensonger et, en plus, il peut s’éloigner ou se déformer. Je dis toujours aux acteurs : « Joue le rôle, mais ne joue pas son reflet. On a l’impression que tu interprètes ce que tu as comme reflet de ce rôle, alors que c’est le rôle que je veux ». Le comédien ou la comédienne me répond systématiquement en demandant comment il peut faire et je lui dis : « Ne fais rien, il est inutile de surjouer en interprétant un soi-disant personnage, il suffit d’être soi-même ». Dans notre vie privée, s’il y a autant de reflets différents de soi-même, c’est que l’on n’est pas soi-même avec les autres, c’est qu’on leur ment. C’est ce qui est extraordinaire dans Le Misanthrope et dans Don Juan : Alceste reste sur Terre, mais il règle ses comptes avec lui-même, alors que Don Juan règle ses comptes avec Dieu, parce que le simple fait de dire que Dieu n’existe pas, c’est presque reconnaître qu’un Dieu existe et le défier. Le reflet, c’est le secret de notre vie. Quand je pense à ceux qui nous ont quittés, il reste leur reflet. Il faut imposer son reflet, sinon on rate sa vie.

On nous dit que Molière ne peut pas entrer au Panthéon puisqu’il n’est pas question d’y accueillir des personnalités de la France monarchique. Pourtant, chaque 21 janvier, lorsque l’on évoque Louis XVI, tout le monde s’accorde à reconnaître que c’était un bon roi qui voulait aller dans le bon sens… Par ailleurs, au sujet de Louis XIV, cela n’excuse en rien les persécutions contre les protestants, mais il a quand même créé la première grande diplomatie, il a contribué au rayonnement de la France… Vous êtes un homme de gauche et pourtant vous affirmez que la France n’a pas commencé en 1789…

La France n’a non seulement pas commencé en 89, disons 93, mais, comme j’espère, une partie du monde peut le comprendre, à partir de ce petit enfant juif qui sort du ventre de sa mère et qui va mourir 33 ans plus tard en fondant, uniquement par sa parole, cette religion christique. On va s’emparer de lui, on va transformer son nom, transformer sa vision du monde, mais la puissance et la lumière de cet homme est absolument le point de départ de cette France qui prétendra offrir et partager. Cela ne veut pas dire que l’on doit forcément croire en Dieu. Il n’était pas Dieu, c’était un homme, cela veut dire que ce n’est pas sa couleur religieuse qui doit nous dominer, car c’est un choix personnel, mais cela permet de dire que nous devons partager entre nous. D’ailleurs, le sport est magnifique et vous avez des chrétiens, des juifs ou des musulmans qui s’unissent pour un bonheur partagé. C’est pour cela que je suis redevable à cet homme, le Christ car, non pas par les armes, mais par les mots, il a tout fait pour nous unir, plutôt que de tenter de nous départager. Pour moi, le triangle, avec les trois angles des religions, c’est celui sur lequel on a été fondé, on a été bâti, c’est celui que nous devons protéger et c’est la culture qui protège ce triangle d’une façon humaine, ouverte et sensible.

Écrit par Rédaction

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