Georges Malbrunot : « Il a mis un grand coup de pied dans la fourmilière en faisant sortir ce pays du Moyen Âge. »
Georges Malbrunot est journaliste, grand reporter au Figaro et spécialiste du Moyen-Orient et du conflit israélo-palestinien. Il avait été pris en otage en 2004 et retenu pendant plusieurs mois par l’Armée islamique en Irak avec son confrère Christian Chesnot.
Georges Malbrunot et Christian Chesnot viennent de publier une enquête sur l’homme le plus puissant du Moyen-Orient : MBS, c’est-à-dire Mohammed ben Salmane. Les auteurs expliquent que le dirigeant saoudien est d’une obsession sécuritaire maladive et capable d’une extrême violence contre ses adversaires. Pourtant, il est aussi un réformateur qui a modernisé son pays comme personne auparavant, depuis les droits des femmes jusqu’au projet The Line, la cité futuriste de 170 kilomètres de long sur la mer Rouge. L’ouvrage raconte l’opulence lunaire de son train de vie, comme les huîtres Gillardeau livrées à Riyad par avion spécial, ou son majordome brésilien payé 320 000 euros par mois. L’Arabie, longtemps restée dans l’ombre du Qatar et de Dubaï, pourrait avec lui devenir le royaume de la démesure.
« MBS confidentiel – Enquête sur le nouveau maître du Moyen-Orient » de Christian Chesnot et Georges Malbrunot est publié aux Éditions Michel Lafon.
Kernews : Vous connaissez si bien le monde arabe que vous pourriez être journaliste de politique intérieure dans un pays du monde arabe. Longtemps, les journalistes qui comprenaient le monde arabe ont été des pieds-noirs ou des descendants de pieds-noirs, ce qui n’est pas votre cas. Comment avez-vous été amené à vous spécialiser dans ce domaine ?
Georges Malbrunot : Je suis auvergnat et c’est le hasard. J’ai commencé ma carrière au journal La Croix en 1986. Je m’occupais de politique intérieure française au moment de la première cohabitation. Je venais parfois à La Baule lorsqu’il y avait des congrès politiques. La politique intérieure, c’est intéressant, mais j’avais envie d’élargir mon horizon. En février 1988, je suis parti en Israël, au moment de la première révolte palestinienne contre l’occupation israélienne, et j’ai découvert Jérusalem. À partir de là, je suis allé en Jordanie. J’ai mis le doigt dans l’engrenage et j’ai eu envie de me spécialiser dans ce domaine. En 1988, il y avait encore la guerre au Liban. Donc, je suis allé au Liban, puis en Irak, et j’ai compris que c’était comme un puzzle avec différents morceaux qu’il fallait comprendre. J’ai tout de suite eu envie de me spécialiser.
Un jour, André Janier, qui a été ambassadeur de France, notamment en Irak, m’a dit que pour comprendre les Arabes, il fallait avoir vécu avec eux. Il faisait partie de cette génération de diplomates issus de la communauté pied-noir…
J’ai connu André Janier. Effectivement, il était originaire de Tlemcen et il voulait dire que pour comprendre une situation, comme le conflit israélo-palestinien, il faut vivre sur place. J’ai vécu neuf ans à Jérusalem. Pour comprendre la situation en Irak, il faut vivre à Bagdad, j’y ai vécu deux ans. Pour comprendre la situation au Liban, il faut y aller, j’y suis allé plus d’une centaine de fois. C’est comme pour les journalistes, il faut être sur le terrain. Avec la paupérisation de la presse, j’ai beaucoup de confrères qui font ce que j’appelle du « desk idéologique » : ils vont peu sur le terrain, mais ils adoptent une posture pro ou anti. Sur le terrain, il n’y a pas les bons et les méchants, il y a peu de bons, beaucoup de méchants et, ce qui m’intéresse, c’est de faire remonter l’information que je vois. Aujourd’hui, les journaux se portent mal et les journalistes vont peu sur le terrain.
Pourtant, il n’est pas vraiment compliqué de rester quelques jours sur place en se promenant seul pour tester les lieux : c’est-à-dire marcher, s’attabler à la terrasse d’un café, parfois engager une conversation, essayer de comprendre la vie dans le pays…
Cela coûte quand même beaucoup d’argent d’envoyer des journalistes sur place, de leur trouver un logement, parfois même de payer un traducteur. C’est vrai, on arrive toujours à se débrouiller, mais ce n’est plus l’âge d’or du journalisme, malheureusement.
Déjà, il est très difficile d’évoquer globalement le Moyen-Orient, car chaque pays est très différent. La perception du monde arabe est totalement différente à Damas, Bagdad, Amman ou Le Caire…
Effectivement. Par exemple, vous évoquez Damas, on est chez des commerçants, ce sont des Levantins qui savent s’adapter et qui sont flexibles. À Bagdad, vous êtes dans un pays plus traditionnel, avec un fait tribal beaucoup plus important qui pèse sur les mentalités et les comportements. Quand vous êtes dans le Golfe, en Arabie Saoudite, au Qatar ou dans les Émirats, vous êtes vraiment chez les Bédouins qui aiment le désert. Les dirigeants de ces pays sont incontournables. Ils ont beaucoup d’argent, ils veulent jouer un rôle dans l’économie et dans la diplomatie. Ils sont immensément riches, mais ce sont des Bédouins qui aiment aller planter leur tente dans le désert le week-end. Il faut être humble quand on va dans cette partie du monde et il ne faut surtout pas essayer de projeter nos habitudes sur ces pays, car ce sont des gens radicalement différents de nous.
À l’origine, vous étiez plutôt spécialisé dans les pays du Moyen-Orient comme l’Irak, le Liban ou la Syrie, qui ne sont pas ceux que vous traitez dans votre livre sur Mohammed ben Salman…
Effectivement, ce n’est pas la même chose. Dans le Golfe, on est vraiment dans la tradition bédouine du désert. La femme est marginalisée et la langue est différente. La langue parlée au Caire ne ressemble pas à l’arabe parlé à Bagdad ou dans le Golfe.
L’Arabie Saoudite est-elle la grande puissance de demain ?
C’est déjà la grande puissance d’aujourd’hui, incarnée par ce jeune homme, Mohammed ben Salman, qui a vraiment mis un coup de pied dans la fourmilière en 2015, quand il avait une trentaine d’années. Il était très impulsif, mais il avait compris que si jamais il ne secouait pas le cocotier, son pays, immensément riche, aller mourir à petit feu. En face, de l’autre côté du Golfe persique, l’Iran avance de manière beaucoup plus dynamique. MBS a secoué tout cela. C’est un autocrate modernisateur et il a fait de l’Arabie Saoudite un grand pays. Donald Trump a signé des contrats mirobolants avec lui et, sur le plan diplomatique, l’Arabie Saoudite compte. Par exemple, ils obtiennent des libérations de prisonniers en Ukraine. C’est un acteur incontournable au niveau mondial.
On a toujours une forme très occidentale de mépris à l’égard de ces pays : ils ont le pétrole, beaucoup d’argent, mais nous, nous avons la connaissance et la culture…
Vous avez raison. Ce sont des pays qui ont une jeunesse extrêmement nombreuse. En Arabie Saoudite, 60 % des 28 millions de Saoudiens ont moins de trente ans. Il faut leur offrir du travail et des divertissements. Le problème, c’est que ce sont des pays immensément riches où l’on travaille assez peu. Les jeunes étaient gavés par la manne pétrolière. Tout le monde était fonctionnaire. Fonctionnaire en Arabie Saoudite, c’est travailler de 9h à 11h. Les choses changent très vite, mais ce n’est pas facile. C’est une révolution culturelle qui demandera une génération.
Peut-on comparer Mohammed ben Salman à Hassan II ? Pas de démocratie, un pays tenu d’une main de fer, la volonté de favoriser l’épanouissement de la jeunesse, une exigence dans l’éducation, un certain libéralisme économique…
Oui, c’est quelqu’un qui veut développer son pays en lui donnant un sens nationaliste. Foncièrement, ce sont des pays tribaux. Il y a un siècle, il n’y avait pas de frontières et le sens de la nation n’existait pas. MBS souhaite que son peuple soit fier du nationalisme saoudien, c’est-à-dire du drapeau. C’est intéressant, car cela change l’ADN de la population. Il faut aussi rappeler qu’il a donné aux femmes le droit de conduire. Elles peuvent ne pas porter l’abaya, mais 90 % la portent encore, parce que c’est un pays conservateur. Cela évoluera assez lentement.
Évoquons maintenant l’islam. Comment l’Arabie Saoudite peut-elle évoluer tout en étant le pays des lieux saints de l’islam, avec par exemple l’interdiction pour un non musulman de l’accès à La Mecque ou Médine ?
Vous pouvez aller à Médine, sauf dans le carré de la mosquée, mais effectivement vous ne pouvez pas aller à La Mecque. Mohammed ben Salman est en train de faire évoluer tout cela pour s’éloigner du wahhabisme, qui est encore plus rigoriste. Il y avait une police religieuse qui embêtait les femmes qui portaient mal le voile et les commerçants qui ne fermaient pas leurs échoppes au moment des prières… En 2018, MBS a déclaré que l’on allait continuer de payer les policiers, mais qu’ils allaient rester chez eux : « On ne va pas se poser la question au cours des 25 prochaines années si la musique est autorisée ou honteuse ! » Avant, c’était haram, donc illicite. Il a mis un grand coup de pied dans la fourmilière en faisant sortir ce pays du Moyen Âge.
Ne risque-t-il pas de favoriser l’émergence d’extrémistes wahhabites au fur et à mesure de la modernisation ?
C’est un risque. Il ne peut pas changer du jour au lendemain une société traditionnelle avec un poids de l’establishment religieux aussi fort. Il a mis des barbus en prison, il a montré qu’il était le chef. Mais il ne veut pas non plus faire de l’Arabie Saoudite un pays comme Monaco ou la Suède. En plus, c’est le seul fils du roi Salman à n’avoir jamais étudié à l’étranger. Quand il avait quinze ans, c’était un bon bédouin. Son modèle, c’est son grand-père, le roi Abdelaziz, qui a dit que pour gouverner ce pays très spécial, il ne faut pas avoir étudié dans les meilleures universités des États-Unis, mais être bédouin… MBS est un bédouin qui a su se moderniser. Il parle très bien l’anglais et il est entouré des meilleurs experts et consultants américains. Donc, c’est un mélange de tradition et de modernité.
Son nom revient dans différentes affaires, notamment Kashoggi…
Un patron du CAC 40 qui a connu MBS en 2018 m’a dit : « Il était effrayant ». Il était très jeune, mais il s’est bonifié avec l’âge. Mais c’est vrai, c’est une tache dans son règne.

