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Henri Guaino : une analyse sans concessions sur l’effondrement de la société

Henri Guaino : « On n’a jamais géré une épidémie en enfermant tout le monde chez soi et en arrêtant toute la société ! »

Henri Guaino fut l’un des artisans, en 1992, de la campagne du « Non » au traité de Maastricht aux côtés de Charles Pasqua et de Philippe Séguin, puis l’inspirateur de la campagne de Jacques Chirac sur la fracture sociale en 1995. Il a été commissaire général au Plan, conseiller spécial de Nicolas Sarkozy à l’Élysée et député.

« À la septième fois, les murailles tombèrent. » d’Henri Guaino est publié aux Éditions du Rocher.

 L’invité de Yannick Urrien : Henri Guaino

Kernews : Dans le titre de votre livre, vous faites référence à la Bible, avec cet épisode où l’on se croit toujours plus fort face à un ennemi que l’on sous-estime. On se dit que l’on a raison, que ce sont les autres qui ont tort et puis, un beau jour, tout s’effondre. Vous évoquez les trompettes de Jéricho et cela pourrait être aussi le Mur de Berlin : est-ce la situation que nous sommes en train de connaître ?

Henri Guaino : D’une certaine manière, c’est ce que nous connaissons. Nous avons laissé s’affaiblir toutes les digues, toutes les murailles, toutes les barrières qui permettent de vivre en société sans nous entretuer. Pendant tellement longtemps, nous avons considéré que tout ce qui ne se voyait pas – puisque ces barrières sont invisibles – n’avait aucune importance. Ce n’est pas la première fois que cela nous arrive, c’est arrivé à la plupart des civilisations. La civilisation romaine bien avant nous, mais aussi à la civilisation occidentale au XXe siècle. Il y a eu un grand malaise au cours des années 30. Edgar Morin a déclaré, au moment de son centième anniversaire, qu’il se souvenait qu’à l’époque la jeunesse française n’avait pas le sentiment de la gravité de la situation et de l’urgence. Il explique que nous avons traversé cette période comme des somnambules, avant que la réalité ne saute au cou de tout le monde. Nous avons considéré que tout ce qui est arrivé à nos prédécesseurs ne pouvait plus nous arriver, car nous étions tellement meilleurs et plus intelligents, avec des murailles tellement solides, que nous avons relâché notre vigilance et nous avons même déconstruit volontairement ces murailles.

La guerre et la misère nous envoient des masses de population et, brusquement, cela nous concerne

Vous rapportez une anecdote de l’élection législative de 2022 sur un député qui citait la guerre en Ukraine et qui s’est vu répondre à la fin de son intervention : « Maintenant, revenons sur Terre… » Lorsque l’on parle de sujets essentiels, qui conditionnent notre avenir, beaucoup de gens s’en moquent. Mais après, ils viennent se plaindre quand ils en subissent les conséquences…

C’est un vieux penchant humain, qui n’est pas propre à notre époque, mais qui se manifeste dans une période où l’état du monde et de la société est très préoccupant. La guerre en Ukraine a concerné directement chacun d’entre nous, sur la question de l’énergie, de l’inflation, du pouvoir d’achat, sans parler des menaces sur la paix elle-même. Le premier réflexe a été de négliger totalement ce qui paraît loin de nous, jusqu’à ce que ce qui est loin de nous finisse par arriver chez nous. La guerre et la misère nous envoient des masses de population et, brusquement, cela nous concerne.

On a choisi la solution de l’enfermement généralisé, sans se poser de questions et sans en mesurer les conséquences

Vous prenez l’exemple de ce qui est loin de nous, mais pas seulement. Au moment du confinement, beaucoup ont essayé d’alerter sur les conséquences du « quoiqu’il en coûte » et maintenant les entreprises doivent rembourser les PGE, donc les salaires sont bloqués. En plus, nous sommes dans une inflation très forte…

Le « quoiqu’il en coûte » était inévitable à partir du moment où l’on avait décidé d’arrêter l’économie et d’enfermer tout le monde chez soi. Sinon, tout s’effondrait. C’est la conséquence de quelque chose que l’on aurait pu gérer autrement, c’est-à-dire le confinement généralisé et l’arrêt de l’économie. La vraie sottise, c’est d’avoir proféré « Nos vies valent plus que nos profits » comme si l’économie ce n’était que des profits, alors que l’économie c’est simplement les services que nous nous rendons les uns aux autres pour essayer de vivre le mieux possible. On a choisi la solution de l’enfermement généralisé, sans se poser de questions et sans en mesurer les conséquences. Au cours des premières semaines, le désarroi pouvait conduire à ce genre de mesures mais, sur la durée, on a profondément abîmé la société et la sociabilité. La fermeture est une décision administrative qui vous interdit de travailler, mais on n’a pas choisi le dédommagement pour les entreprises : on a choisi le prêt qui doit être remboursé, même s’il est à taux faible. Maintenant, on paie les conséquences de tout cela. On n’a jamais fait cela dans l’histoire, on n’a jamais géré une épidémie en enfermant tout le monde chez soi et en arrêtant toute la société ! On a parfois isolé des villes, ou des provinces, mais ce n’était pas du tout la même chose. Maintenant, on paie tout cela. L’inflation, c’est la reprise, en raison de la désorganisation des flux, mais ensuite une bonne partie de l’inflation est venue de la guerre en Ukraine. En sanctionnant la Russie comme on l’a fait, on s’est sanctionné nous-mêmes. On peut sans doute trouver de bonnes raisons à ces sanctions, malheureusement elles n’ont pas eu un grand effet sur la Russie, mais surtout sur nous. Déjà, les salaires étaient beaucoup trop bas avant le retour de l’inflation, avec des tensions sociales importantes, donc il aurait fallu peut-être débattre sur l’indexation des salaires. Malheureusement, il n’est plus possible de discuter et chacun ne voit que sa situation personnelle, sans voir à quel point la situation de chacun dépend de celle de tous les autres. C’est l’une des grandes difficultés de la politique que d’amener chacun à raisonner en fonction de ce qui se passe autour de lui. Vous ne pouvez pas avoir des îlots de prospérité dans un océan de misère et vous ne pouvez pas avoir une petite partie de l’économie prospère quand tout le reste de l’économie s’effondre. Ce n’est pas possible. Il y a une interdépendance à l’intérieur des sociétés, qui fait que le sort de chacun dépend aussi de celui des autres. C’est très difficile à faire connaître. La faute est évidemment du côté des responsables politiques, des responsables économiques, des médias, mais aussi en chacun de nous. L’exemple le plus flagrant est celui de l’électricité car, quand les électriciens gaziers faisaient grève contre les directives européennes, cela n’intéressait personne. Tout le monde disait que c’étaient des privilégiés. Donc, on a accepté toutes les directives européennes, on a accepté de subventionner les concurrents d’EDF par EDF et tout cela nous a privés de notre avantage concurrentiel en matière d’énergie. Après, on se plaint des augmentations de 200 ou de 400 % de la facture d’électricité, mais ce n’est que la conséquence de ce que nous avons fait. D’ailleurs, au lieu de s’interroger sur la manière de sortir de ce piège, on continue en expliquant que l’on ne peut pas sortir du marché unique de l’électricité, et puis on fait un bouclier énergétique qui ne résout qu’une petite partie du problème et qui coûte excessivement cher. Tout le monde a sa part de responsabilité parce que, dès que vous évoquez un sujet qui ne concerne pas directement les gens aujourd’hui, ici et maintenant, on vous demande de redescendre sur Terre, sans avoir conscience que le sort de chacun dépend de celui des autres.

Il y a un projet de dissoudre la Nation

Vous déplorez le fait que nos gouvernants aient perdu le sens de l’État : comment expliquez-vous cela ? On veut maintenant transformer l’Europe en État, donc faire disparaître l’État français : qu’en pensez-vous ?

Cela va beaucoup plus loin, parce qu’il y a un projet de dissoudre la Nation, mais il y a aussi une idéologie dominante qui s’est installée au fil des décennies et qui est une idéologie de la dépolitisation de l’économie et de la société : au fond, on n’aurait plus besoin de l’État… Mais quand il n’y a plus d’État, il n’y a que des tribus et, quand il y a des tribus, il y a la guerre des tribus. On a toujours affaibli l’État, alors que c’est l’État qui a maintenu l’unité française, et cette idéologie dominante a pénétré jusqu’au sein de l’appareil d’État. En effet, les hauts fonctionnaires ont été jugés sur ce critère de volonté de modernisation de l’État, ce qui signifiait l’affaiblir et le détruire. Avoir le sens de l’État, c’est devenu quelque chose de tout à fait archaïque, démodé et dépassé. On a remplacé l’idée du service public par le management public et on a voulu que l’État ressemble à une entreprise. Or, s’il y a un État, c’est bien parce qu’il est différent d’une entreprise, car il doit fonctionner avec des logiques différentes. Tout cela a été balayé pendant des décennies. On n’a pas fait de l’État une entreprise, mais on a détruit l’État. Maintenant, on pleure sur les ruines de l’État, notamment les ruines de son autorité. Comment voulez-vous qu’il y ait une autorité de l’État, quand on porte tous les coups qu’on a pu lui porter pendant quarante  ans ?

Une entreprise a pour vocation de fournir des services lorsque le client paye, alors que l’État doit s’occuper de ses citoyens, à travers une sorte de protection nationale. Comme on a coupé toute notion de citoyenneté, ne sommes-nous pas en train de transformer tous les habitants d’un pays en consommateurs ?

Les conséquences délétères de ce mode d’organisation se manifestent au grand jour. Les services publics existent précisément parce qu’il y a des domaines où l’on ne peut pas traiter les gens comme des consommateurs. Un hôpital ne peut pas se contenter de traiter les malades comme des clients. La police, la justice ou l’armée ne peuvent pas traiter les gens comme des clients…

La disparition de la citoyenneté vient aussi de cette idée de dépolitiser la société

Vous évoquez les missions régaliennes…

Il y a beaucoup de gens qui veulent définir le périmètre des activités régaliennes, mais il n’existe aucun critère permettant de définir tout cela. Tous les problèmes que la société n’arrive pas spontanément à résoudre relèvent finalement de l’État. Tout cela bouge d’une époque à l’autre, ou d’une circonstance à l’autre. Mais ce n’est pas le seul problème. La disparition de la citoyenneté vient aussi de cette idée de dépolitiser la société : c’est-à-dire qu’il faut la mettre en pilotage automatique, en confiant la surveillance de tout cela à des autorités indépendantes. Il n’y a pas de société possible s’il n’y a pas d’État, s’il n’y a pas de politique, peu importe la forme de tout cela. On ne peut pas confier son sort aux marchés financiers ou aux marchés des matières premières. Si vous voulez une citoyenneté, une politique permettant d’arbitrer entre différents objectifs, pour le développement d’une civilisation, d’une culture ou d’une éducation, vous êtes bien obligé d’avoir des frontières à l’intérieur desquelles va s’exercer la solidarité, avec une partie du peuple qui est prêt à partager ses richesses avec ceux qui n’en ont pas. Il faut construire ensemble un imaginaire commun, mais si vous enlevez les frontières, tout cela n’existe plus. Ce n’est pas simplement une question de marchandises.

Au fur et à mesure de ce déclin, les gens se rassurent à travers des indicateurs et vous dénoncez la multiplication des réunions et des rapports pour tranquilliser les hommes politiques, qui vont ensuite étaler cela sur les plateaux de télévision. Est-ce finalement un cercle qui s’auto-rassure ?

Puisque ce qui ne se voit pas n’a pas d’importance, ce qui ne se mesure pas n’a pas d’importance et ce qui ne se quantifie pas n’a pas d’importance. Donc, on finit par raconter n’importe quoi. Quand vous utilisez un indicateur comme objectif, vous oubliez souvent que, derrière les indicateurs, il y a des gens, des gens qui souffrent, des gens qui sont heureux, des gens qui produisent et qui réagissent. La productivité tient à beaucoup de choses, notamment à la façon dont vous reconnaissez le travail des gens et dont vous récompensez leur engagement. À force de négliger tout cela, en traitant les gens comme des quantités, on finit par avoir le résultat que nous avons aujourd’hui. Nous sommes dans une époque où les chiffres ne se discutent pas. Or, tous les chiffres reposent sur des hypothèses, des choix très particuliers, des méthodes de récolte de l’information, donc, tout se discute, à commencer par les chiffres. On a perdu l’esprit critique vis-à-vis du chiffre. Même quand ce sont des chiffres qui ne sont pas manipulés, il y a la question de savoir comment interpréter ces chiffres et ce qu’ils signifient. Si vous dites que le pouvoir d’achat a baissé de 1 % cette année, alors que les gens ont subi une inflation moyenne de plus de 5 % et que nous sommes à 14 % d’inflation sur les biens essentiels et l’alimentation, on reste dans une moyenne, sans compter la multitude des situations qui n’ont rien à voir les unes avec les autres. Beaucoup de gens, face à cette distorsion entre le chiffre que l’on annonce et leur situation personnelle, sont amenées à penser qu’on leur ment et c’est la pire des choses, parce qu’il se développe une défiance totale vis-à-vis de l’information officielle. Si on leur explique que le pouvoir d’achat n’a pratiquement pas baissé, alors que les gens n’arrivent plus à nourrir leurs enfants, forcément il y a une tendance à penser qu’on leur a menti.

En voici une illustration. L’an dernier, il y a eu une succession de déclarations de Bruno le Maire et d’Agnès Pannier Runacher sur les aides aux entreprises et aux artisans, face à l’augmentation du prix de l’énergie. Ma boulangère était en larmes en disant que cela faisait des semaines qu’elle entendait cela et que rien ne changeait, car elle n’a droit à rien. Finalement, depuis tous ces mensonges, elle passe son temps sur des médias complotistes…

Et voilà ! C’est typique. On a fait des boucliers, mais comme on ne pouvait pas servir tout le monde, on a mis en place un tas de critères. Des tas de gens ont cru être concernés, alors qu’on leur a fait croire que tout le monde était concerné. C’est de cette manière que l’on perd la confiance des gens. Je me souviens du ministre du Travail en charge du dossier des retraites, interrogé par un député qui lui a demandé d’où venaient les chiffres qu’il annonçait. Le ministre – qui est d’ailleurs toujours en place – lui a répondu qu’il n’avait pas de comptes à rendre sur les chiffres. En réalité, il ne savait même pas d’où venaient les chiffres. Et d’ailleurs, celui qui lui avait fourni les chiffres ne le savait même pas non plus… Le député qui avait posé cette question avait fait le tour de tous les organismes capables de produire ce genre de chiffres et aucun d’entre eux ne les avait fournis. C’est de cette manière que l’on ruine la démocratie. Le malaise démocratique s’ajoute au malaise culturel, au malaise civilisationnel, au malaise économique, au malaise social, au malaise sanitaire… Pendant des années, on a refusé de voir les conséquences des décisions que l’on prenait à l’hôpital, parce que l’on prenait toutes les décisions sur une base comptable – c’est ce que l’on appelle la politique du tableau Excel – en oubliant qu’il y a des vies derrière. Maintenant, on ne trouve plus de soignants, on ne trouve plus de médecins, de gens pour conduire les trains ou les autobus, de policiers ou d’enseignants… En plus, le taux de sélectivité s’est effondré. La plupart des fonctions dont nous avons absolument besoin ne trouvent plus de candidats et, quand il y en a, il y en a très peu et beaucoup s’en vont. Il va être compliqué de sortir de cette impasse. Les autres sociétés occidentales ne sont pas mieux loties. Les fractures sont béantes et, à la fin, c’est la violence qui monte.

Les sociétés divisées cherchent toujours à reconstituer leur unité par la violence

Vous rappelez que le général de Gaulle a reconstruit l’État en lui rendant son autorité en 1958, au moment où le pays était au bord de la guerre civile. On sait que ce genre de personnage survient au moment où l’on ne s’y attend pas… Peut-on encore espérer l’apparition de quelqu’un de charpenté et comment se révélerait-il ?

L’histoire nous le dira… On ne le sait jamais à l’avance. Je ne sais pas si la guerre civile ou la guerre de religion arriveront de nouveau, mais il y a plusieurs catégories de gens : ceux qui espèrent que cela se produira, et qui jouent avec le feu, les indifférents qui se disent qu’après tout cela n’arrivera plus, et puis il y a ceux que cela va peut-être arriver et qu’il faut absolument tout faire pour que cela n’arrive pas. Malheureusement, ces derniers ne sont pas très nombreux. La France a plutôt eu de la chance depuis deux cents ans. Il n’y a pas eu un grand blocage ou une grande crise qui n’ait été résolue par les urnes. Aurons-nous encore autant de chance ? Ma seule obsession, c’est que les gens prennent conscience de la gravité de la situation et de la pente sur laquelle nous sommes engagés. S’il ne se passe rien, comme c’est le cas pour les toutes les sociétés divisées et fracturées, nous irons vers la violence. Les sociétés divisées cherchent toujours à reconstituer leur unité par la violence. C’est une vérité anthropologique éternelle. Si nous continuons comme cela, nous finirons par être une société très divisée qui cherchera à retrouver son unité par la violence. Il ressortira ensuite un immense besoin d’ordre, qui aura un visage avenant ou rassurant… ou un visage terrible.

Écrit par Rédaction

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