La Baule+
14 // Décembre 2020 La Baule + : Vous nous invi- tez à redécouvrir les trésors de nos régions, édifiés par nos rois successifs, afin de nous rappeler que la royauté a laissé une empreinte indélé- bile dans l’ADN de notre pays. La France serait-elle la première destination touris- tique mondiale si nous n’avions pas eu nos rois ? Dimitri Casali : C’est exacte- ment le message de ce livre, qui est de rappeler que notre identité française est avant tout culturelle et que ce sont les rois qui sont parvenus à unifier la France en donnant de la cohésion à notre terri- toire national. Les rois de France ont réussi à constituer le plus vieil État-nation au monde et c’est une force dont il ne faut pas se séparer à l’heure de la mondialisation. Nous avons un territoire na- tional qui est toujours cohé- rent. Il n’y a toujours pas de guerre entre les Bretons et les Provençaux, c’est grâce à nos rois de France. Il faut aussi mettre en exergue toutes ces œuvres patrimoniales. La France a une carte à jouer sur le terrain culturel. Nous étions la première destination touris- tique au monde, avant la crise sanitaire, et tous ces étrangers viennent voir la culture fran- çaise et visiter Versailles et dé- couvrir Louis XIV. Malheureusement, nous avons tendance à l’oublier... Dans un discours récent, j’ai noté qu’Emmanuel Macron n’avait pas prononcé une seule fois le mot France ! Il a parlé uniquement de Répu- blique. Quand vous appréciez la cuisine française, vous ne parlez pas de cuisine républi- caine... Quand vous aimez la littérature française, vous ne parlez pas de littérature répu- blicaine… Si l'on rappelait da- vantage cet héritage fondamental, on parviendrait à assimiler un peu mieux, puisqu’il y a aussi un pro- blème d’intégration. Henri IV, avec l’Édit de Nantes, à force de discussions avec le grand Montaigne, qui était l’un de ses amis, a pu imposer ces prémices de la laïcité Les rois ont réussi à uni- fier tous ces territoires, or les différences cultu- relles entre les régions étaient sans doute aussi importantes que celles que l’on peut avoir au- jourd’hui avec d’autres civilisations. On évoque la difficulté d’intégrer des personnes d’origine maghrébine ou afri- caine, en faisant abs- traction de la différence religieuse, alors que l’on parle la même langue. Finalement, à l’époque, cet écart était considé- rable… Évidemment, entre la pro- vince de Bretagne, d’origine celte, et la Provence d’origine latine, il y avait un océan... Regardez ce que les rois ont réussi à faire ! Certes, cela s’est fait souvent dans la dou- leur. Le premier élément, c’est la langue française. Il fal- lait imposer la langue fran- çaise aux Provençaux ou aux Bretons, à partir de l’édit de Villers-Cotterêts de François Ier, qui est une étape princi- pale dans la constitution de l’État français. Il était impéra- tif de parler français et c’est une manière pour moi de re- bondir sur le débat autour de la langue arabe, car je pense que ce n’est peut-être pas le meilleur moyen de réconci- lier notre nation... La langue française figure dans l’article 2 de la Constitution et la langue française est la langue de la République : donc, si Emmanuel Macron veut faire aimer la République, il doit d’abord imposer ce français que tout le monde nous envie. Je n’ai pas besoin de rappeler que Victor Hugo ou Alexandre Dumas font partie des auteurs les plus connus au monde. Par ailleurs, la laï- cité, principale caractéris- tique de la France à travers le monde, c’est aussi grâce à nos rois de France. Henri IV, avec l’Édit de Nantes, à force de discussions avec le grand Montaigne, qui était l’un de ses amis, a pu imposer ces prémices de la laïcité. Il a eu cette idée géniale d’imposer la neutralité en matière reli- gieuse, cette fidélité à l’égard de la patrie qui doit l’empor- ter sur l’adhésion à la reli- gion. C’est terriblement d’actualité. Et, pourtant, cela date de 1598. Histoire ➤ Ce que la France doit à ses rois Dimitri Casali : « La laïcité, principale caractéristique de la France à travers le monde, c’est aussi grâce à nos rois de France. » D imitri Casali est historien, auteur d’une qua- rantaine d’ouvrages, dont le « Dictionnaire de Napoléon », (Larousse), « L’Histoire de France interdite » (JC Lattès), « L’Altermanuel d’Histoire » (Perrin) et « L’Histoire de France vue par les peintres » (Flammarion). Dans son dernier livre, il nous convie à une redécouverte inédite du patrimoine à travers les 100 monuments légués par nos grands rois : des cathédrales bâties dans le sillage des Capétiens, aux châteaux des princes de la Renaissance, des donjons orgueilleux aux ruines mystérieuses… « La France des rois de France » de Dimitri Casali est publié aux Éditions Albin Michel. Jusqu’en 1196, on parlait du royaume des Francs, mais à partir de cette date la chancellerie royale a utilisé la for- mule royaume de France. Ce passage du royaume des Francs au royaume de France, est- ce en quelque sorte l’uni- fication de la France que nous connaissons au- jourd’hui ? Il y a une phrase importante de Pierre Nora qui rappelle que la France est le plus vieil État-nation au monde et cela s’est fait entre 1144, avec la consécration du chœur de la basilique de Saint-Denis par Louis VII et Aliénor d’Aqui- taine, et la période que vous évoquez. La naissance de la France date de la naissance des cathédrales, de l’art go- thique qui, à l’époque, était appelé l’art français. Cela montre bien que la culture française est née à ce mo- ment-là et elle s’est poursui- vie avec de grands rois, comme Philippe Auguste et Saint-Louis. Saint-Louis était-il selon vous le meilleur des rois de France ? C’était un immense roi. Il n’est pas exempt d’erreurs et Mélenchon a rappelé qu’il était l’inventeur de la rouelle. Mais il faut toujours se placer dans le contexte de l’époque. Il faut replacer cela dans un contexte général, car il y a eu beaucoup de débats et de controverses. François Ier est-il le symbole du roi de nos grands châteaux ? Oui. Les trois étapes constitu- tives de l’art français sont l’art gothique, les châteaux de la Renaissance, cela corres- pond à cette volonté d’impo- ser le français avec les réformes littéraires, et c’est aussi François Ier qui est constitutif de ce fondement de l’identité française qui est d’être le pays des arts et des lettres. Nous sommes connus pour cela, avant d’être le pays des droits de l’homme. On parle beaucoup de l’influence des Américains et des Chi- nois aujourd’hui, mais ce concept de l’influence cultu- relle a quand même été in- venté par la France, à travers les châteaux de la Renais- sance. Vous avez des milliar- daires chinois qui se font bâtir des châteaux français, pierre par pierre, pour imiter cet art français. Cela permet de comprendre le rayonne- ment de la France à l’étranger et c’est pourquoi il faut arrê- ter de culpabiliser les Fran- çais. Toujours dans ce parcours, vous qualifiez Henri IV d’apôtre de la tolérance… C’est l’un des rois les plus at- tachants, par son tempéra- ment et son caractère fougueux. Plus je découvre la personnalité d’Henri IV, plus il devient attachant. Bien sûr, il fait de nombreuses fautes, avec sa passion des femmes, puisqu’il n’hésite pas à décla- rer la guerre pour la belle Charlotte de Montmorency. C’est là aussi où apparaît le panache français, qui est une valeur essentielle de notre pays. Henri IV est plein de panache, comme vont l’être de nombreux Français, de d’Artagnan à Bayard, en pas- sant par les résistants de la Seconde Guerre mondiale. Il y a aussi la personnalité d’Henri IV, qui doit abjurer sept fois de religion pour pré- server l’État avant tout. C’est quelque chose de passion- nant. Cela montre qu’il faut bien relativiser la religion. Les Français ont eu cette vo- lonté de se libérer des reli- gions et des idéologies avant tous les autres peuples au monde. C’est quelque chose que nous devons rappeler à nos enfants si l'on veut les in- tégrer. Louis XIV : c’est le promoteur de la culture française Il y a évidemment une grande place laissée à Louis XIV… C’est le promoteur de la culture française. Encore une fois, il faut rappeler que cela s’est fait dans la sueur, le sang et les larmes. On parle de mil- liers d’ouvriers morts pour la construction du chantier de Versailles ou des aqueducs… Mais que serait la France sans Versailles ou sans les Inva- lides? Tout cela a imposé un savoir-vivre à la française, basé sur la langue, puisque la plupart des cours d’Europe vont se mettre à la langue française et cela va durer jusqu’en 1918. Nous étions la première puissance mondiale. Il y a eu plus de 17 imitations de Versailles à travers l’Eu- rope et ce sont les Français qui donnaient le la dans toutes les modes. Tous ces personnages ont marqué l’histoire de France sur des centaines d’années. Ainsi, en arri- vant à Belle-Île-en-Mer, on peut voir une plaque indiquant que Vauban effectua trois séjours à Belle-Île en 1683, 1685 et 1689 afin d’en étudier les défenses. Plus de 300 ans plus tard, on se sou- vient encore de son pas- sage. On imagine mal, dans 300 ans, une plaque en mémoire de la venue d’un politicien ac- tuel dans une commune française… C’est très amusant, mais c’est vrai, ils avaient cette volonté
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