La Baule+

la baule+ Décembre 2021 // 9 en leur disant : « Je te donne 10 roubles et tu me donnes ce bout de papier… » C’est de cette manière qu’ils ont pris le contrôle… À ce moment-là, ces gens du Komsomol qui ont pris le contrôle d’entreprises exportatrices se sont retrouvés à la tête d’entités qui produisaient des dollars, parce qu’elles vendaient du pétrole, du gaz ou de l’acier en Occident. Ils ont décidé de ne pas ramener ces dollars en Russie, mais de les garder dans des banques à Londres ou à New York. Et, en une nuit, ils sont devenus milliardaires. L’entreprise a été privée de possibilité de réinvestir. Il faut savoir que depuis Poutine, il y a eu des quantités de procès dans ce domaine… Finalement, c’était un casse tout à fait légal… La chute de l’URSS a entraîné le plus grand pillage de l’histoire de l’humanité, tout à fait légalement… Vous savez, en France, nous avons aussi nos gens du Komsomol: on les appelle les énarques… Exactement, vous avez tout compris. D’ailleurs, c’est ce que les Russes continuent de me dire : « Vous avez la même chose avec l’ENA ! » Ainsi, Gorbatchev a mis en place un système de privatisation pour redonner les entreprises à leurs employés. On a distribué une action par salarié, mais à l’époque personne ne savait ce que cela représentait. Des types ont racheté ces actions pour un bout de pain et l’on s’est retrouvé avec tous ces oligarques qui sont devenus milliardaires. La situation peut-elle changer maintenant ? Cela va être très long et très difficile. Tous ces oligarques ont vieilli. Ils repassent tout cela à leurs enfants, puisque nous en sommes à la phase de succession. La plupart de ces enfants sont nés aux ÉtatsUnis, en France ou en Suisse. Ils ont un double ou un triple passeport, et ils n’ont pas du tout envie de lâcher leurs milliards. J’ai un exemple, je ne veux pas citer le personnage ou l’entreprise, mais un type a été pris la main dans le sac. Il a fichu le camp pour éviter les contrôles fiscaux et il a quitté la Russie avec le répertoire des actionnaires sous son bras. Or, d’après le droit russe, pour qu’il y ait un changement d’actionnaires, il faut que cela soit entériné par le livre des actionnaires. À partir du moment où le type se retrouve à Londres ou à Genève avec le livre des actionnaires, plus personne ne peut changer le pourcentage des actions de la société et plus personne ne peut acheter ni vendre des actions de la société. Il a légué 85 % de cette entreprise qui vaut plusieurs dizaines de milliards - ce ne sont pas des petites boîtes - à ses enfants, qui ont la nationalité suisse et américaine. Ils ont changé de nom en prenant des noms américains et ils vivent tranquillement avec des fortunes gigantesques... Avez-vous eu d’autres contacts avec Mikhaïl Gorbatchev après cette période d’août 1991 ? Oui, je devais travailler sur les relations économiques entre l’Union européenne et l’Union soviétique. À l’époque, l’Union soviétique ne reconnaissait pas l’Union européenne. Elle reconnaissait les États, mais pas l’Union européenne. J’ai dit à Mikhaïl Gorbatchev qu’il devait reconnaître l’existence de l’Union européenne en ayant un traité de coopération avec l’Union européenne. Il a réfléchi, on a discuté et il m’a demandé ce que serait ce traité. Je lui explique ce qui a été mis au point avec tous les anciens états satellites, cela s’appelle l’assistance technique pour permettre à la Russie de passer à l’économie de marché plus facilement. Mikhaïl Gorbatchev rigole et il se tourne vers ses collaborateurs : « J’ai compris, c’est ce que nous faisons avec l’Éthiopie ! » Ensuite, il me demande ce qu’il faut faire et je lui dis qu’il suffit de faire une lettre à Jacques Delors. J’ai rédigé la lettre, il n’a pratiquement rien changé, il l’a signée, il me l’a donnée, et je me suis retrouvé à Bruxelles avec cette lettre que j’ai remise à Jacques Delors, qui n’en revenait pas de voir un Français rappliquer avec une lettre signée Gorbatchev pour engager des négociations sur la coopération... Cela a été conclu rapidement. Ensuite, j’ai été chargé par Bruxelles de montrer aux Soviétiques comment fonctionnait un supermarché. On m’a demandé de créer le premier supermarché de l’URSS, dans la banlieue de Moscou, et je me suis retrouvé avec des clients qui ne savaient même pas comment faire... Il fallait leur expliquer comment prendre les produits, comment passer à la caisse... Il y avait ceux qui prenaient les produits et qui ne passaient pas à la caisse, c’était très amusant ! Ces accords d’assistance technique fonctionnent encore aujourd’hui. La thérapie de choc ne pouvait pas fonctionner dans un pays qui n’a pas de culture économique Ce qui est incroyable, c’est que vous étiez le seul étranger dans le cabinet Mikhaïl Gorbatchev… Oui, j’étais le seul étranger. Mais ensuite, Boris Eltsine a introduit les Américains. Il a choisi un économiste américain à ma place quand il n’a pas voulu suivre mon plan. Jeffrey Sachs a préconisé la réforme éclair, cela s’appelait la thérapie de choc, mais cela ne pouvait pas fonctionner dans un pays qui n’a pas de culture économique. Les types du Komsomol, quand ils ont écouté Jeffrey Sachs, ont dit que c’était une très bonne idée et qu’il fallait faire comme ça. C’est de cette manière qu’ils ont pillé leur pays. Cela s’est fait d’une manière inimaginable. Ces types continuent d’avoir des yachts, des jets privés énormes, des propriétés luxueuses aux quatre coins du monde. C’est une richesse absolument obscène. Propos recueillis par Yannick Urrien. Christian Mégrelis : « Tous ces oligarques ont vieilli. Ils repassent tout cela à leurs enfants, puisque nous en sommes à la phase de succession. »

RkJQdWJsaXNoZXIy MTEyOTQ2