la baule+ Février 2022 // 5 sont surpris lorsqu’ils découvrent qu’ils déçoivent les Français… Les politiques ont un rapport souvent ambivalent par rapport aux sondages. Il faut bien comprendre que les sondages sont un instrument de sélection du personnel politique. Cela produit des effets d’accréditation, on l’a vu avec Éric Zemmour en septembre 2021, quand il est apparu comme un potentiel acteur politique au second tour face à Emmanuel Macron. On peut douter de cela, mais toujours est-il que cela aura fixé l’attention des médias et des acteurs politiques. Il faut bien savoir que la centralité des sondages contraint toujours les acteurs politiques à se positionner par rapport aux résultats des enquêtes. C’est un travail délicat. On oublie à quel point l’art de la politique est compliqué, dans notre économie médiatique actuelle, où les choses vont toujours très vite. Il ne faut pas oublier que faire de la politique est plutôt quelque chose qui relève d’une temporalité lente. Nous conforter et pas nous écarter de nos orientations électorales Philippe de Villiers raconte souvent qu’au moment des élections européennes, il était longtemps à 3 ou 4 %. Il était associé à l’époque au milliardaire Jimmy Goldsmith, qui a décidé de lui payer un sondage. Et, tout d’un coup, ils sont arrivés à 14 %… Finalement, Philippe de Villiers a pu créer la surprise aux européennes de 1994… Fautil payer pour être bien classé ? Il peut y avoir une instrumentalisation politique de certains sondages, mais généralement les instituts préfèrent conserver des positions plutôt neutres, pour ne pas se fermer vis-à-vis de certains autres clients. Vous pouvez avoir des instituts qui ont des partenariats avec des journaux de gauche ou des radios de droite, ou vice versa, mais le milieu des sondages reste très petit et il entretient des rapports étroits avec les politiques. Autant il faut souligner les difficultés que rencontrent les instituts, autant on ne peut pas les accuser de manipuler l’opinion, c’est une idée relativement fausse. D’abord, pour que les sondages influencent l’opinion, il faudrait que l’opinion perçoive les sondages, mais on peut considérer qu’une personne sur deux ne fait pas attention aux résultats des sondages. Ensuite, l’influence d’un sondage, par rapport aux déterminants sociaux d’une personne, est minime. On vote en fonction de notre socialisation, de notre héritage familial, de notre position dans l’échelle sociale ou de notre niveau de diplôme. Cela nous expose à certaines informations qui ont généralement pour fonction de nous conforter, et pas de nous écarter de nos orientations électorales. Vous avez seulement un électeur sur dix qui passe de la gauche à la droite, ou de la droite à la gauche… Pensez-vous que l’on vote toujours en fonction de son héritage familial ? En moyenne, à chaque scrutin, vous avez seulement un électeur sur dix qui passe de la gauche à la droite, ou de la droite à la gauche… En réalité, ce qui compte, c’est la mobilisation. Ce qui va faire varier les résultats, ce n’est pas le basculement gauche droite, car cela reste minoritaire dans l’électorat, mais surtout le niveau de mobilisation des électorats. Il y a toujours un phénomène de volatilité électorale, or cette volatilité se produit toujours au sein de la gauche et au sein de la droite, mais rarement entre les deux camps. Par exemple, vous avez des personnes qui peuvent passer d’un candidat écologiste à une liste socialiste, ou à Mélenchon, c’est quand même une trajectoire qui se situe au sein de la gauche. On peut observer la même chose à droite. Sur votre question, on se rend compte que les déterminants sociaux classiques ne fonctionnent pas aussi bien dans la production des comportements électoraux qu’il y a une trentaine d’années. Auparavant, si vous étiez ouvrier, vous aviez 7 chances sur 10 de voter à gauche. De la même manière, si vous étiez catholique pratiquant, vous aviez 8 chances sur 10 de voter pour la droite. Aujourd’hui, le vote ouvrier est complètement explosé. Vous avez 30 à 40 % des ouvriers qui votent à l’extrême droite, mais ce ne sont pas des ouvriers qui sont passés de la gauche à l’extrême droite, c’est plutôt une nouvelle génération d’ouvriers. Même à l’époque où la gauche avait 70 % du vote ouvrier, lors des législatives de 1978 par exemple, vous aviez quand même 30 % des ouvriers qui votaient déjà à droite. Maintenant, les catégories socio-professionnelles des individus deviennent de moins en moins explicatives du vote. La variable la plus importante, c’est le niveau du diplôme : par exemple, vous avez quatre fois plus de probabilités de voter pour Marine Le Pen à la prochaine présidentielle si vous n’avez pas de diplôme. Propos recueillis par Yannick Urrien.
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