La Baule+

faut imposer son reflet, sinon on rate sa vie. Le Christ, non pas par les armes, mais par les mots, a tout fait pour nous unir On nous dit que Molière ne peut pas entrer au Panthéon puisqu’il n’est pas questiond’yaccueillir des personnalités de la France monarchique. Pourtant, chaque 21 janvier, lorsque l’on évoque Louis XVI, tout le monde s’accorde à reconnaître que c’était un bon roi qui voulait aller dans le bon sens… Par ailleurs, au sujet de Louis XIV, cela n’excuse en rien les persécutions contre les protestants, mais il a quand même créé la première grande diplomatie, il a contribué au rayonnement de la France… Vous êtes un homme de gauche et pourtant vous affirmez que la France n’a pas commencé en 1789… La France n’a non seulement pas commencé en 89, disons 93, mais, comme j’espère, une partie du monde peut le comprendre, à partir de ce petit enfant juif qui sort du ventre de sa mère et qui va mourir 33 ans plus tard en fondant, uniquement par sa parole, cette religion christique. On va s’emparer de lui, on va transformer son nom, transformer sa vision du monde, mais la puissance et la lumière de cet homme est absolument le point de départ de cette France qui prétendra offrir et partager. Cela ne veut pas dire que l’on doit forcément croire en Dieu. Il n’était pas Dieu, c’était un homme, cela veut dire que ce n’est pas sa couleur religieuse qui doit nous dominer, car c’est un choix personnel, mais cela permet de dire que nous devons partager entre nous. D’ailleurs, le sport est magnifique et vous avez des chrétiens, des juifs ou des musulmans qui s’unissent pour un bonheur partagé. C’est pour cela que je suis redevable à cet homme, le Christ car, non pas par les armes, mais par les mots, il a tout fait pour nous unir, plutôt que de tenter de nous départager. Pour moi, le triangle, avec les trois angles des religions, c’est celui sur lequel on a été fondé, on a été bâti, c’est celui que nous devons protéger et c’est la culture qui protège ce triangle d’une façon humaine, ouverte et sensible. Propos recueillis par Yannick Urrien. la baule+ Juillet 2022 // 41 teur en scène que vous évoquez ! Le pouvoir politique ne pouvait rien faire contre lui, puisqu’il était la troupe du roi, mais le pouvoir religieux a tout fait contre lui. D’abord, l’archevêque de Paris a tenté d’interdire Tartuffe et c’est le roi qui s’y est opposé, en sauvant la plus grande pièce de tout le répertoire théâtral du monde. Ni Shakespeare, ni Tennessee Williams, personne n’a écrit Tartuffe. L’audace de Molière n’est pas seulement l’audace de dénoncer, c’est aussi une audace morale. C’est pour cela que la religion l’a fait assassiner par la confrérie du Saint-Sacrement, à la quatrième représentation du Malade imaginaire, parce que le roi venait de se séparer de Molière et de le foutre à la porte en donnant son théâtre à Jean-Baptiste Lully pour créer l’Académie royale de musique. Molière n’avait plus que quatre représentations à faire. Au bout de la quatrième, il est empoisonné... Pourquoi fallait-il faire disparaître Molière, y compris toute son œuvre et toute trace de ce qu’il avait fait ? Il ne reste plus rien de lui, à part sa signature sur un parchemin chez le notaire. Son fauteuil n’est pas son fauteuil… Vous évoquez le fauteuil qui est exposé à la Comédie Française… Oui, ce n’est pas son fauteuil de scène : c’est le fauteuil du barbier où il posait ses fesses ! Molière n’aurait pas pu faire grand-chose sans l’appui du roi. Il aurait probablement été mis de côté par toute la cour, mais il aurait aussi sans doute arrêté d’écrire pour la scène pour, peut-être, rédiger des pamphlets directement. La religion, dans l’ensemble, a commis l’erreur de ne pas s’allier à la culture. Quelle bêtise ! Quelle erreur de tir ! Louis XIV a su s’allier à la culture… A-t-il été le premier dirigeant sur Terre à comprendre l’influence de la propagande, c’est-à-dire un message lancé sous un autre prétexte que celui de lire à voix haute un texte officiel sur un parchemin ? Absolument. Ce qui reste de Louis XIV dans la trace de l’histoire, c’est cette responsabilité qui est partagée d’un côté positif et d’un côté horriblement négatif, puisque l’on sait très bien que Hitler, Staline ou Mussolini ont compris cela… La culture peut devenir un poison au service du pouvoir politique Goebbels était finalement le Molière d’Hitler… C’était un Molière diabolique. La culture peut devenir un poison au service du pouvoir politique. Louis XIV ne pouvait pas dire tout haut ce qu’il voulait imposer, par rapport à la religion, mais aussi la cour, et il a fait cela grâce à la culture. On ne sait pas quelle est la bonne main, entre la main gauche et la main droite. Il y a des œuvres musicales que l’on ne joue qu’avec la main gauche : cela veut dire que c’est elle qui est dans la liberté, dans l’opposition et dans le combat. Pourquoi parle-t-on d’une droite et d’une gauche ? Celui de gauche résiste, combat et s’oppose, alors que celui de droite impose et gouverne. C’est la même chose pour la culture. Le pouvoir religieux a des règles qui sont remises en question sans cesse. Il devrait comprendre que la culture est son meilleur allié, mais il ne l’a pas compris. C’est par la culture que l’on peut ouvrir l’âme. Lorsque Mel Gibson a fait la Passion du Christ, il a confirmé qu’il avait aussi cette volonté de faire de la propagande… Bien entendu. Pourtant, avec tout ce que nous venons de dire, je suis sûr que le président de la République prendra cette décision de faire entrer Molière au Panthéon. Rousseau et Voltaire, qui ne font pas partie de la Première République française, sont au Panthéon. Donc, dire que l’on ne prend pas ceux qui sont avant n’est pas crédible. Quand on joue un rôle, on doit imaginer quel est le reflet du rôle Quand je dirige des comédiens, le mot principal, c’est le mot reflet, puisque le reflet ne nous appartient pas, il ne dépend pas de nous. Cela veut dire que quand on joue un rôle, on doit imaginer quel est le reflet du rôle, c’est-àdire ce que les autres personnages de la pièce voient ou croient voir. Dans sa vie privée, il suffit de discuter avec sa mère, sa femme, son fils, ou son copain pour constater que le reflet qu’ils ont de vous n’est jamais le même. Ce n’est pas long dans une vie que de discuter quelques minutes avec des personnes importantes pour soi. Le reflet est mensonger et, en plus, il peut s’éloigner ou se déformer. Je dis toujours aux acteurs : « Joue le rôle, mais ne joue pas son reflet. On a l’impression que tu interprètes ce que tu as comme reflet de ce rôle, alors que c’est le rôle que je veux ». Le comédien ou la comédienne me répond systématiquement en demandant comment il peut faire et je lui dis: «Ne fais rien, il est inutile de surjouer en interprétant un soi-disant personnage, il suffit d’être soi-même ». Dans notre vie privée, s’il y a autant de reflets différents de soi-même, c’est que l’on n’est pas soi-même avec les autres, c’est qu’on leur ment. C’est ce qui est extraordinaire dans Le Misanthrope et dans Don Juan : Alceste reste sur Terre, mais il règle ses comptes avec lui-même, alors que Don Juan règle ses comptes avec Dieu, parce que le simple fait de dire que Dieu n’existe pas, c’est presque reconnaître qu’un Dieu existe et le défier. Le reflet, c’est le secret de notre vie. Quand je pense à ceux qui nous ont quittés, il reste leur reflet. Il

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