La Baule+

la baule+ 28 // Juin 2022 Jean-Louis Cianni : « Il est toujours difficile de penser par soi-même et de penser contre les autres. » Philosophie ► Comprendre le soin de soi comme le préconisait Socrate La Baule + : On s’est beaucoup interrogé sur la gestion de la crise sanitaire. On peut se demander comment Socrate aurait réagi à ce qui s’est passé, mais aussi comment, dans 50 ou 100 ans, nos descendants jugeront la période que nous venons de vivre. Est-ce également le thème de votre réflexion ? Jean-Louis Cianni : D’abord, il faudrait bien juger la situation actuelle et retrouver notre lucidité, parce que c’est tout l’enjeu. Entre les crises, les menaces climatiques, et maintenant la guerre aux portes de l’Europe, nous sommes un peu sidérés et il est difficile de garder sa raison et sa lucidité. Pour sortir du piège du présent, avec ces débats perpétuels où chacun apporte sa couche d’obscurité, j’ai essayé de m’évader vers les sources de la pensée occidentale, donc auprès de Socrate, 400 ans avant J.-C., pour tenter de changer de logiciel et retrouver les fondamentaux. J’ai voulu revenir au matin de la pensée occidentale pour analyser la situation. Au départ, la philosophie était une façon de vivre et de prendre soin de soi Vous ouvrez votre réflexion en expliquant que nous avons une conception de la philosophie qui s’est beaucoup éloignée de celle de son fondateur. Cela signifie-t-il que l’on aborde la philosophie comme le sommet d’une montagne inatteignable, alors qu’au début il s’agissait simplement de philosopher sur notre vie ? Vous avez raison. Au départ, la philosophie était une façon de vivre et de prendre soin de soi. Aujourd’hui, on a l’impression qu’il s’agit d’une discipline complexe et ténébreuse, réservée à des universitaires qui discutent de choses incompréhensibles, ou que le philosophe est retiré dans sa tour d’ivoire, loin des préoccupations des gens de tous les jours. On a perdu cette vocation initiale de la philosophie. Socrate dit qu’il n’a rien fait d’autre que de dire à ses concitoyens de prendre soin d’eux-mêmes et de leur vie. Prenons l’exemple du confinement. Il y a eu une opposition entre ceux qui voulaient protéger la vie avant tout, en enfermant les gens chez eux, et ceux qui refusaient de se sacrifier et de rester confinés entre quatre murs, parce que la vie est un risque permanent. Qu’en pensez-vous ? C’est un débat. On a vu ce qui s’est passé en Suède : il n’y a pas eu de confinement et, finalement, la moyenne de leur mortalité est légèrement inférieure à celle de l’Europe. Il faut comparer ce qui est comparable. La Suède est un pays très vaste, avec peu de concentration, contrairement à notre pays. Le problème, c’est que les gens se sont retrouvés face à eux-mêmes. Ils ont commencé à faire du bricolage, mais au bout de quelques jours, ils ont vu que c’était insupportable et des couples se sont séparés. Finalement, on n’aspire qu’à une chose : prendre du plaisir en société. On était bien heureux d’avoir des pharmaciens et des livreurs… La révélation, c’est que nous étions des êtres sociaux, des êtres reliés à d’autres, par des milliers de fils professionnels, intellectuels et affectifs. Si l’on entre dans le débat que vous évoquez, on va se disputer sans fin. Vous allez avoir des spécialistes qui vont expliquer que le confinement était nécessaire et d’autres que non. La médecine de Socrate, c’est une médecine de l’âme Vous rappelez que le corps ne peut être guéri qu’avec l’âme. On l’observe dans notre vie quotidienne et les gens heureux développent moins de maladies que les gens qui sont malheureux. On n’a pas besoin de faire de longues années de médecine pour constater que lorsque le peuple est heureux, il va mieux… Le problème est de savoir comment on est heureux. La médecine de Socrate, c’est une médecine de l’âme. Socrate est un contemporain d’Hippocrate et ils sont très proches. D’ailleurs, Hippocrate est considéré comme un philosophe. On essaye de rendre l’individu conforme aux attentes de la société Socrate conçoit la maladie dans un sens privatif, comme un dérèglement… Il a dit cela et il importe la maladie dans le domaine de la pensée et de l’âme. Ce n’est pas une psychanalyse, car la psychanalyse s’adresse à l’être désirant, pour le réunifier dans son désir. Mais ce n’est pas non plus une théorie comportementaliste, comme c’est le cas actuellement, où l’on essaye de rendre l’individu conforme aux attentes de la société. On nous explique que si vous n’êtes pas heureux, c’est que vous n’êtes pas conforme. La philosophie, ce n’est pas du tout cela. Après des études de philosophie et de linguistique, Jean-Louis Cianni a été journaliste, directeur de l’agence Anatome, puis directeur de la communication de la compagnie aérienne Air Littoral. Le naufrage médiatisé de cette société, qui le mènera au chômage, est l’objet de son premier livre : « La philosophie comme remède au chômage ». Il est notamment l’auteur de « Ulysse et nous » et du succès de librairie « Philosopher à la plage ». Dans son dernier ouvrage, il estime que la philosophie que Socrate concevait et pratiquait comme un soin de soi peut nous aider à nous orienter dans un monde en crise. « Socrate médecin pour temps de crises et catastrophes » de Jean-Louis Cianni est publié aux Éditions Le Relié.

RkJQdWJsaXNoZXIy MTEyOTQ2