La Baule+

la baule+ 10 // Septembre 2023 En tout état de cause, je pose la question de savoir si la monnaie doit rester un bien qui est un produit spontané du capitalisme, ou si l’on peut envisager une renationalisation de la monnaie en fonction des engagements sociaux des États. Je crois que l’on arrivera à une orientation plus ou moins autoritaire des dépôts bancaires, vers le financement des États, en contrepartie d’investissements et d’engagements sociaux. Nous sommes peut-être à la fin d’une période néolibérale La paix sociale sera difficile à maintenir puisque, déjà, les milieux complotistes nous alertent : «Onvousavait bien dit que l’on vous empêcherait de manger de la viande comme vous voulez, de prendre l’avion librement, ou de rouler en voiture. Donc, nous nous rapprochons d’une dictature… » Que répondez-vous à cela ? Il est certain que l’on ne va pas échapper au débat - dont je ne connais pas l’aboutissement - mais, en même temps, force est de constater que les dettes de différente nature - écologiques, climatiques, énergétiques ou financières - sont aujourd’hui d’une telle envergure que l’on ne peut pas imaginer que le capitalisme, tel qu’il est formulé depuis une quarantaine d’années, puisse conduire à une solution naturelle. Donc, on va revoir l’État sous des formes différentes. Il sera plus autoritaire et plus dirigiste, l’idée n’étant pas de remettre en cause le capitalisme en tant que tel, mais il faut constater que nous sommes peutêtre à la fin d’une période néolibérale qui arrive plus ou moins à son terme. C’est une intuition que j’ai. Dans le monde académique, il faut bannir le mot intuition, puisque tout doit être démontré, mais cela reste une intuition. Je propose simplement ma réflexion à la critique. Il y a aussi la tradition de l’épargne qui consiste à mettre de l’argent de côté pour les enfants ou pour les petits-enfants : tout cela sera-t-il fini ? Non, ce ne sera pas fini et c’est pour cette raison que l’on ne va pas rentrer dans une dictature monétaire irrépressible. Il est tout à fait légitime d’épargner pour soi-même et ses enfants, cela fait partie des traditions millénaires, mais je crois que le débat s’engagera sur le maintien patrimonial des très grandes fortunes. Je pense que nous aurons des gouvernements qui seront certainement à droite, parce que nos populations sont vieillissantes, pas très ouvertes à l’immigration, mais avec des politiques plus égalitaristes. Donc, on va peutêtre faire une sorte de nationalisme social sans, bien entendu, faire référence aux années 30. C’est une combinaison assez différente de ce que l’on a connu au cours de ces quarante dernières années. Il y a cet entendement partagé autour de l’idée que l’économie de marché est une période révolue. On revient aujourd’hui à la notion d’investissements publics ou d’égalitarisme, donc on se réapproprie une logique keynésienne, dont la pensée a accompagné le rattrapage de la construction de nos pays après la guerre. On va arriver à des équilibres sociaux différents, qui devront intégrer une notion de solidarité, notamment sur le plan écologique. Vous mentionnez la régulation de la transmission des grandes fortunes. Les choses ne se font-elles pas déjà naturellement lorsque l’on sait que les deux tiers des grandes fortunes sont dilapidés au bout de la troisième génération ? On dit souvent cela. Il y a le roulement de la vie qui fait que la fortune n’est pas pérenne. Heureusement, puisque cela permet à d’autres d’apparaître. Il y a aujourd’hui des écarts de richesse stupéfiants entre les 10 % les plus riches et le reste de la population. L’homogénéité salariale et patrimoniale que l’on a connue après la Seconde Guerre mondiale s’est dissipée. On peut avancer le fait que l’égalitarisme s’est imposé après la guerre puisque, riches ou pauvres, tout le monde avait souffert. Dans ce contexte, un nouveau pacte social et fiscal a dû être élaboré. En France, le gouvernement du général de Gaulle n’a pas appliqué stricto sensu les recommandations du Conseil national de la Résistance, à travers le manifeste des Jours heureux, mais il y a eu quandmême un esprit d’égalitarisme qui s’est imposé. Tout cela a disparu dans les années 80. Vous voulez sortir du capitalisme que l’on connaît, qui favorise la concentration, pour revenir à une société plus égalitaire, mais avec un secteur privé toujours fort. Vous soulignez aussi que les PME s’imaginent être dans un système de liberté, tandis qu’en réalité elles se situent dans un système proche de l’Union soviétique, puisque tout est contrôlé par des normes et par des grands groupes… Oui, nous sommes entrés dans un monde de monopoles, notamment à travers le numérique. Tout cela vient des États-Unis, alors que les États-Unis ont été fondés sur le combat des monopoles. Je crois qu’il faut réhabiliter l’État stratège et il faudrait bien analyser le modèle allemand, qui est un modèle de tempérance. La loi fondamentale de 1948 a créé des équilibres politiques extrêmement subtils et cela a permis - à travers ce libéralisme ordonnancé par l’État - à l’Allemagne de retrouver une puissance économique très rapidement après la Seconde Guerre mondiale. Cela a aussi permis de garder un tissu industriel, à travers une consultation sociale très poussée, et surtout un tissu de PME très intégrées dans les grands groupes. Est-ce que l’Allemagne était prédisposée à développer un tel système parce qu’elle est teintée de protestantisme ? Il y a quelques années, Louis Gallois, à la demande de François Hollande, avait rédigé un rapport sur la compétitivité française et ses différences avec l’Allemagne, et il s’avérait que la qualité du rapport social était le facteur numéro un de croissance économique. Cela veut dire que la liberté d’entreprendre doit être garantie mais, concomitamment, il faut un système redistributif apaisant qui permette à des personnes moins fortunées d’avoir leurs chances. C’est pour cette raison qu’il faut garder un service public de qualité et très fort, notamment en matière de soins de santé et d’éducation. Le pire serait d’aborder des défis collectifs avec une vision individualiste Si je perçois mon salaire, donc le fruit de mon travail, je suis libre de rouler des centaines de kilomètres avec ma voiture chaque week-end, idem si j’ai envie de manger de la viande chaque soir avec mes amis… Quid de nos libertés individuelles dans tout cela ? Il y aura des pertes de libertés qui seront associées à des objectifs collectifs, notamment en matière de solidarité et d’environnement. Cela va être extrêmement compliqué, parce que cela créera des sentiments d’injustice, des revendications, encore plus de sédimentation des classes sociales, de la polarisation… Mais, devant l’importance des défis qui nous assaillent, notamment sur le plan financier et écologique, il va falloir admettre de regarder tout cela avec plus d’apaisement. Le pire serait d’aborder des défis collectifs avec une vision individualiste. Propos recueillis par Yannick Urrien. Suite de l’entretien avec l’économiste Bruno Colmant : « L’économie de marché est une période révolue. »

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