la baule+ 14 // Septembre 2023 Défense ► L’un des experts mondiaux en géopolitique et en intelligence économique publie ses mémoires Le général Jean-Bernard Pinatel : « J’ai fait Saint-Cyr, pour défendre la France, pas pour défendre la Russie ou les États-Unis. » Le général Pinatel a accordé un entretien exclusif à Yannick Urrien à l’occasion de la publication de ses mémoires. Jean-Bernard Pinatel a aujourd’hui 84 ans et il fait partie de ces militaires qui ont vraiment connu la guerre : à 21 ans, il a été blessé dans les Aurès au cours d’un engagement qui dura neuf heures où, en section isolée et avec l’appui des avions de l’aéronavale, il fit face à un adversaire cinq fois supérieur en nombre. Après ce début de carrière dans les troupes aéroportées, il a été l’un des fondateurs du Groupe Permanent d’Évaluations de Situations (GPES), créé à la demande du Président Giscard d’Estaing. Cette structure était en charge de l’évaluation des situations de crise dans lesquelles les intérêts stratégiques et les forces armées de la France étaient engagés. Le général Pinatel a dirigé durant cinq années le Service d’Information et de Relations Publiques des Armées (SIRPA, devenu DICOD) où il a mis sur pied un observatoire de la désinformation. Après avoir quitté l’armée avec le grade de général de brigade à 49 ans, il a rejoint le groupe Bull, avant de créer une société qui est devenue en 13 ans un leader du développement de logiciels de recherche et d’analyse de l’informationmultilingue. Il a également été consultant en géostratégie de l’innovation et des risques pour les directions de recherche et de développement. Il a par ailleurs été le président de LP Conseil et de Tiger Corporate Security, qui a un bureau à Bagdad et réalise des études de sûreté générale, d’intelligence économique et mène des missions de protection et d’intermédiation. Dirigeant d’entreprise, le général Jean-Bernard Pinatel, auteur de plusieurs ouvrages de géopolitique, est un expert international reconnu des questions géopolitiques et d’intelligence économique. « L’Esprit guerrier » de Jean-Bernard Pinatel est publié chez Balland. La Baule+ : Votre livre comporte plusieurs chapitres. D’abord, vous revenez sur la guerre d’Algérie, un combat de neuf heures face à des adversaires cinq fois plus nombreux. Ensuite, vous avez une réflexion sur la manipulation de l’information que l’on observe actuellement. Vous évoquez le rôle de George Soros et même l’influence des laboratoires pharmaceutiques. Contrairement au général Bigeard, qui a toujours servi dans l’armée, vous avez eu plusieurs casquettes dans votre vie… Jean-Bernard Pinatel : Oui. J’ai été amené à quitter l’armée très jeune - j’avais 50 ans - parce que j’ai perdu mon épouse d’un cancer assez brutal au moment où je devais aller commander la 11e division parachutiste, mais je devais m’occuper de mes trois jeunes enfants. J’ai fait 31 ans de vie militaire et 31 ans à la tête d’une entreprise qui est devenue, dans le domaine du traitement de l’information, un leader mondial. Alain Lamassoure, en préface à l’un de mes livres, avait écrit que j’étais comme le chat de la mythologie égyptienne... J’ai eu neuf vies et c’est pour cette raison que mon livre est organisé en neuf chapitres. Sur le plan militaire, j’ai été amené à faire un brevet technique de physique nucléaire. Je me suis occupé de la sécurité du nuage radioactif à Mururoa. J’ai été chargé de faire la synthèse du renseignement pour le président de la République, avant d’être à la tête du SIRPA. J’ai eu la chance de rencontrer des personnages formidables : vous avez évoqué le général Bigeard, j’ai servi directement sous ses ordres et nous avons gardé des liens jusqu’à trois ans avant sa mort. Pour moi, Bigeard est une légende, comme pour tous les paras. Il a eu 23 citations à l’ordre de l’armée, c’est inimaginable. J’ai eu une seule citation, et je sais ce que j’ai dû faire pour l’avoir ! Tous nos officiers qui sont actuellement en service ne savent pas ce que signifie la guerre Vous commencez par raconter vos combats en Algérie, en soulignant que cette guerre n’avait rien à voir avec les opérations extérieures que nous connaissons aujourd’hui… Quand on parle d’une guerre à haute intensité, il faut parler du nombre de morts par mois. Évoquons les guerres de décolonisation : l’Indochine, c’était 450 morts par mois ; la guerre d’Algérie, c’était 350 morts par mois ; depuis 1969, les OPEX c’est environ un mort par mois. Tous nos officiers qui sont actuellement en service ne savent pas ce que signifie la guerre. En Ukraine, cela peut même être 1 000 morts par mois, donc cela n’a rien à voir ! Dans ma section, nous étions 25, et j’ai eu 2 morts et 7 blessés en Algérie parce que nous sommes tombés face à 125 rebelles. Je me suis battu toute la journée avec l’appui de l’aéronavale et j’ai pu mettre au tapis une quarantaine de rebelles et m’en sortir. Je sais ce qu’est le feu très dense au-dessus de nos têtes. C’est ce que connaissent les Ukrainiens aujourd’hui, malheureusement, parce que la supériorité aérienne russe est quasi-totale. En Ukraine, c’est une guerre hybride. C’est une guerre qui reprend les tranchées de la guerre 14-18, le feu d’artillerie de la guerre 39-45, et c’est aussi une guerre technologique avec l’apparition des drones, des bombes planantes et du GPS. C’est terrible, parce qu’il y a eu quand même 50 000 soldats amputés du côté ukrainien.
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