La Baule+

la baule+ 16 // Septembre 2023 Vous avez été l’un des premiers à alerter nos dirigeants, même directement l’Élysée, sur la manipulation de l’information. On aurait pu penser que l’affaire de l’Irak, avec les mensonges sur les bébés koweïtiens jetés de leur couveuse, puis les fausses armes chimiques, entraînerait une certaine vigilance de la part de l’opinion publique mondiale face à tout ce que l’on raconte dans les médias. Mais on constate que les gens plongent à chaque fois : qu’en pensez-vous ? Il faut savoir que les ÉtatsUnis ont un soft power considérable. Ils ont une quinzaine d’agences de renseignement, avec un budget de 80 milliards, ils peuvent mener des opérations de désinformation complète. Ils ont envahi l’Irak après avoir menti à l’opinion internationale sur la possession d’armes de destruction massive par Saddam Hussein et surtout sur ses rapports avec Al-Qaïda. Un rapport américain indique que George Bush a menti à 760 reprises différentes ! Ces grandes nations qui se présentent comme le berceau de la démocratie méprisent profondément les valeurs démocratiques quand il s’agit de leurs intérêts puisque, pour faire la guerre, on utilise des mensonges. Je n’ai jamais critiqué les Américains parce qu’ils défendent leurs intérêts. Je critique les dirigeants européens qui ne défendent pas les intérêts de l’Europe. Nous avons des dirigeants qui sont totalement inféodés aux Anglo-saxons. Si, aujourd’hui, nous avons une inflation très importante, elle existait avant la guerre d’Ukraine, mais elle a été multipliée par le coût de l’énergie en raison de l’embargo contre la Russie. Les sanctions ne font rien à la Russie. D’ailleurs, on observe cela avec tous les embargos… Les embargos posent toujours un problème aux peuples, mais jamais aux pouvoirs autoritaires. Le patron de l’association Handicap international m’a dit que lorsque les Américains ont imposé des sanctions à la junte militaire birmane, ils ont supprimé toutes les exportations de textile. 100 000 femmes birmanes ont perdu leur emploi et la majorité est partie se prostituer en Thaïlande. Aujourd’hui, les Russes vendent leur pétrole ailleurs et ce même ailleurs nous le revend beaucoup plus cher. On nous a raconté que si l’on supprimait le gaz russe, on pouvait utiliser le gaz américain, mais c’est complètement faux. Les chiffres de British Petroleum de 2021 indiquent que l’Europe importait à peu près 300 milliards de mètres cubes de gaz, je dis cela à la louche, alors que les Américains en exportaient 2 milliards et les Russes 250 milliards. Donc, on ne peut pas remplacer le gaz russe par le gaz américain, puisque l’Amérique du Nord est juste auto-suffisante. En Allemagne, les entreprises qui utilisent du gaz sont en train d’étudier leur délocalisation aux États-Unis. De nombreuses personnalités tiennent en privé le même discours, mais on a le sentiment que pour pouvoir l’exprimer en public, il faut être à la retraite : sinon, on est traité de complotiste et on peut perdre son travail… Oui, ce n’est pas quelque chose de gauche ou de droite. Depuis Nicolas Sarkozy, les présidents sont des gens qui ne sont pas formés à la géopolitique et aux intérêts de la France. Avant, que ce soit Jacques Chirac ou François Mitterrand, tout le monde avait connu la guerre. On doit prendre en compte beaucoup de choses pour défendre un pays : la défense, l’économie, la technologie… Ces gens se sont entourés de personnes à leur image. Nous avons unhéritage extraordinaire, puisque nous sommes la seule nation européenne qui ne risque rien pour sa sécurité en raison de la dissuasion nucléaire. Les autres pays européens ont confié leur défense aux ÉtatsUnis. Le seul qui a dit non aux États-Unis, c’est Jacques Chirac, au moment de la guerre en Irak. La première guerre était tout à fait justifiée, puisque Saddam Hussein avait envahi le Koweït, mais la seconde guerre s’est faite sur des mensonges. Regardez ce qui s’est passé en Syrie. J’ai écrit dès le début que nous n’arriverions pas à renverser le président syrien. J’ai même écrit un livre à ce sujet. Tout cela parce que les conditions géopolitiques n’étaient pas présentes et l’on voit bien qu’il est toujours en place. Entre temps, on a perdu tout ce que l’on avait et nous n’avons plus aucune influence au MoyenOrient, tout cela pour suivre les Américains qui avaient leurs propres intérêts économiques. La guerre en Irak ne s’est pas faite pour libérer l’Irak d’un dictateur, mais parce qu’il fallait maintenir le baril de pétrole aux environs de 100 dollars, alors qu’il était à 50 dollars, tout simplement parce que les Américains investissaient dans le gaz de schiste à cette époque. Il fallait donc supprimer le pétrole irakien. Et c’est ce qu’ils ont fait. Il faut toujours rechercher l’aspect économique dans les décisions américaines. Aujourd’hui, le but des Américains est de faire durer cette guerre pour créer un nouveau mur de haine entre l’Europe de l’Ouest et la Russie, parce que si l’on utilise les matières premières russes, l’Europe devient la première puissance économique mondiale. Ils défendent leurs intérêts et je ne leur reproche pas cela. L’histoire jugera cela très sévèrement. Malheureusement, l’Europe ne sortira pas indemne de cette guerre en Ukraine. Que pensez-vous des récents propos de Nicolas Sarkozy sur ce sujet ? Il fait un peu du « en même temps » : un jour, il tient un discours, l’autre jour, un autre discours… Effectivement, tous ceux qui disent que cette guerre n’est pas la nôtre et qu’il faut trouver le plus rapidement possible un cessez-le-feu ont raison. L’Ukraine ne peut pas gagner cette guerre, donc on sacrifie des générations de jeunes Ukrainiens. Pourtant, on nous explique à la télévision, notamment sur LCI, que la Russie est en passe de perdre cette guerre et qu’elle utilise des machines à laver et des sèche-linges pour bricoler des armes… J’ai bien connu Francis Bouygues, j’ai aussi connu Martin Bouygues et je ne comprends pas pourquoi LCI a pu dire cela. Maintenant, j’entends un petit virage car ce qu’un analyste stratégique moyen pouvait déceler dès le début commence à être entendu. On ne peut pas gagner une guerre à haute intensité et c’est ce que j’ai dit sur LCI le 4 mars 2022. Les Russes n’ont pas les moyens de prendre l’Ukraine, alors que tout le monde disait qu’après ce serait la Pologne et la Roumanie, parce que les Russes ont des moyens très limités. Leur budget de défense est d’environ 2 fois le nôtre, pour défendre un territoire 35 fois plus grand. Ils ont fait des efforts sur l’arme nucléaire et ils sont en avance sur les Américains avec leurs missiles hypersoniques. C’est pour cette raison que les Américains ont la trouille et c’est justement pour cette raison que les Américains n’aident pas l’Ukraine comme ils pourraient l’aider. Pour les Américains, le risque majeur serait que Poutine soit en difficulté et qu’il soit obligé de nucléariser le conflit. Les Américains ne suivront pas Zelensky, parce que Kiev ne fait pas partie de leurs intérêts vitaux et ils ne vont pas risquer une guerre nucléaire pour Kiev. D’ailleurs, quand Zelensky a demandé en mars 2022 que l’OTAN décrète l’Ukraine zone d’exclusion aérienne, ce qui aurait amené les pilotes américains à se confronter aux pilotes russes, Washington a répondu qu’il n’en était pas question. À ce moment-là, comment voulez-vous gagner une guerre à haute intensité, si vous n’avez pas la maîtrise du ciel ? Quand les Ukrainiens tirent 4 000 obus par jour, les Russes en tirent 20 000… C’est dramatique. Je suis catastrophé. On envoie des dizaines de milliers de jeunes se faire tuer, alors que la moindre analyse stratégique montrait, dès mars 2022, que l’Ukraine ne pouvait pas gagner cette guerre. D’ailleurs, aux ÉtatsUnis, tout le monde le sait. Je suis très ami avec un général proche du Pentagone qui m’a dit : « Nous donnons à l’Ukraine ce qu’il faut pour survivre, mais pas assez pour vaincre». Ils disent clairement que leur but est de faire durer la guerre. Pendant ce temps, nos médias continuent de dire qu’il faut aider l’Ukraine jusqu’à la victoire : non, ce sera jusqu’à la mort du dernier jeune Ukrainien. J’ai mis toute ma vie sous la protection de l’archange SaintMichel Quel est le fil conducteur de votre livre ? J’ai fait Saint-Cyr, pour défendre la France, pas pour défendre la Russie ou les États-Unis. J’ai parcouru le monde entier, j’ai mené des missions pratiquement partout, mais mon pays est le plus beau pays du monde. Je crois en Dieu et j’ai mis toute ma vie sous la protection de l’archange Saint-Michel. C’est l’esprit guerrier, c’est en pensant à Saint-Michel que j’ai été protégé. Quand j’ai été blessé, c’était à 10 centimètres de la carotide. Je ne vais pas dire que j’ai de la chance, parce que la chance est l’art de faire attention aux détails, mais j’ai été protégé. C’est pour rendre hommage à l’archange Saint-Michel que j’ai baptisé mon livre « L’Esprit guerrier. » Propos recueillis par Yannick Urrien. Suite de l’entretien avec le général Pinatel : « Les Américains ne suivront pas Zelensky, parce que Kiev ne fait pas partie de leurs intérêts vitaux et ils ne vont pas risquer une guerre nucléaire pour Kiev.»

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