La Baule+

la baule+ 24 // Septembre 2023 Faut-il être parfois un peu hors normes ? Je ne me sens pas du tout hors normes. Mon seul carburant, ce sont mes rêves de gamin. Aujourd’hui, je rêve du trophée Jules Verne et c’est pour cette raison que je fais l’Ocean Fifty. C’est ce qui me donne mon énergie aujourd’hui. On est comme des dingues avec l’arrivée de ce nouveau bateau. Nous sommes tous épuisés. Mais, ce qui nous donne cette énergie, c’est le rêve d’après. Quelqu’un qui va au bout de ses rêves est déjà un peu hors normes… C’est ce que j’essaie de dire à tous les jeunes que je rencontre. On n’a pas le droit de garder un rêve enfoui. Cela ne fait pas partie de mon schéma mental. On n’a qu’une vie et, en plus, on ne vit pas très longtemps, donc il faut y aller à fond. Si l’on se plante, ce n’est pas grave, allons-y gaiement ! Je n’ai aucun problème avec l’échec et je n’ai aucun problème avec le fait de ne pas atteindre ses objectifs. J’ai plutôt un problème avec le fait de ne pas essayer. On a l’obligation d’essayer, sans avoir une obligation de résultat. C’est ma manière de faire et c’est de cette manière que j’éduque mes enfants. Je suis un pur produit de l’échec scolaire Ce mental est essentiel et c’est ce que l’on devrait apprendre aux jeunes… C’est pour cela que je reproduis cela avec mes enfants, parce que je pense que c’est la chose la plus importante que m’ont transmise mes parents. C’est aussi important que d’apprendre à dire bonjour, merci et au revoir. Je ne pourrai jamais assez remercier mes parents de m’avoir inculqué de telles valeurs. Je suis un pur produit de l’échec scolaire. Mon parcours scolaire a été une catastrophe du début à la fin. J’ai loupé deux fois mon BEPC et j’ai eu mon bac par miracle... Mais, finalement, c’est vraiment loin d’être le plus important. Au final, j’ai aujourd’hui accès à des gens auxquels des gens qui sortent de HEC n’auront jamais accès. Donc, cela prouve bien que cela n’a rien à voir. Pour avoir de bonnes notes, il peut suffire d’apprendre par cœur. On est en réalité dans l’apprentissage de la docilité et l’on forme des cadres qui seront de bons exécutants : n’estce pas cela l’enseignement supérieur d’aujourd’hui ? Si j’avais été un bon élève, je ne serais probablement pas ce que je suis aujourd’hui, je serais cadre ou directeur général dans une grande entreprise parisienne. Mais combien de cow-boys pour combien d’Indiens ? Heureusement que nous n’avons pas tout cette ambition, sinon on serait amené à tous se faire la guerre, car l’ambition se fait forcément au détriment d’autres choses. Je ne sais pas vivre autrement. J’imagine que la majorité de la poSébastien Rogues : « J’ai aujourd’hui accès à des gens auxquels des gens qui sortent de HEC n’auront jamais accès. » l’ergonomie ou la position. Notre sport est devenu très homogène en termes de niveau et, comme dans tout secteur qui s’homogénéise, on fait la différence sur les détails. On a voulu sortir ce bateau pour que chaque détail soit celui qui nous convienne. Par exemple, nous avons utilisé les moules d’un bateau qui a déjà plus de deux ans, parce que nous pensons que ce sont les détails qui font aujourd’hui la différence. On a positionné certains éléments d’une certaine manière et, comme on joue avec les éléments, il faut avoir une certaine protection, car aujourd’hui la performance passe par la protection des marins. Ainsi, au moment du départ, je serai dans une bulle étanche. Je ne vais plus vraiment toucher l’air ou l’eau, puisque nos bateaux peuvent aller à plus de 40 nœuds (74 km/h) et prendre une vague à 40 nœuds peut nous assommer. La protection est donc aussi un élément de performance. Avant, pour être un bon marin, il fallait y aller à la dure en étant contre les éléments. Je pense plutôt que, maintenant, on doit épouser les éléments en se protégeant des embruns et du vent. Ce bateau est unique parce qu’il a été fabriqué dans un chantier incroyable qui s’appelle Multiplast, à Vannes. C’est aussi un rêve. N’importe quel professionnel rêve d’un bateau qui sort de chez Multiplast. D’ailleurs, je n’ai pas demandé un devis à un autre chantier, mais seulement à Yann Penfornis. Ce bateau sera aussi unique dans la manière dont on va l’utiliser, le faire grandir et s’en occuper. Ce qui est également unique, c’est la manière dont nos bateaux sont gérés par une association, puisque nous avons un numerus clausus de dix bateaux. Aujourd’hui, il ne peut plus y avoir un nouveau Ocean Fifty, notamment pour des raisons environnementales. On veut mieux construire nos bateaux, réduire nos émissions, donc nous avons décidé de stopper la construction de ces bateaux. Aujourd’hui, tous les bateaux ont une moyenne de quatre ou cinq ans, mais on voit que cela peut durer jusqu’à quinze ans. C’est une décision dure que nous avons prise avec l’ensemble des skippers de la classe Ocean Fifty. C’est une association qui est gérée par les skippers. Nous avons un règlement technique qui fait que nos bateaux sont compétitifs pendant quinze ans. Il n’y a pas de recette magique. Aujourd’hui la performance doit se faire sur d’autres choses que sur le coût environnemental. Nos bateaux sont des machines incroyables que l’on veut montrer au public et, avec une dizaine de bateaux, nous sommes dans l’équation parfaite entre le nombre et la place qui est prise. Nous arrivons encore à aller dans des ports de centre-ville comme Toulon ou La Rochelle pour communier avec les gens qui aiment nos bateaux. On va continuer de prendre des décisions importantes car, si l’on est trop, l’intérêt individuel primera sur le collectif. Nous devons donc rester une petite famille et continuer à prendre des décisions, comme celle que nous avons prise sur le numerus clausus. Enfin, évoquons vos partenaires, notamment la ville de La Baule… C’est l’armature, c’est la structure de nos bateaux et de nos équipes. Cette histoire ne vit que grâce à eux. C’est un peu dingue d’aller voir des gens en leur disant: « On va traverser l’Atlantique en solitaire, avec des monocoques qui peuvent chavirer, et on va mettre le nom de votre entreprise dessus ! » Je pense que ce sont des gens qui ont les mêmes valeurs que nous et qui ont le même fonctionnement mental dans leur métier. Du coup, ils se retrouvent à travers nos projets. Mais, vraiment merci, c’est grâce à eux que je me lève tous les matins avec une banane d’enfer ! Nous sommes fiers de porter leurs couleurs et d’essayer de faire les plus beaux résultats avec leurs couleurs. C’est une équipe, avec des techniciens, des sportifs et des partenaires qui nous apportent beaucoup plus qu’un simple aspect financier. Évidemment, l’argent est le nerf de la guerre, mais c’est comme pour un couple: un couple, ce n’est pas simplement un virement tous les mois sur le compte joint, ce sont des bons ou de mauvais moments. C’est une vraie famille et j’ai vraiment de la chance. Propos recueillis par Yannick Urrien. L’équipe travaille à la préparation du bateau, avant les premiers essais en mer pulation est heureuse, mais c’est en étant ambitieux que je trouve mon bonheur, en portant le maximum de projets, en essayant de découvrir le maximum de choses. C’est très tourné sur les sensations. Maintenant, avec les grands trimarans, je suis drogué à l’adrénaline. J’ai cette escalade de l’adrénaline à travers mes projets, avec ce besoin d’aller toujours plus loin, et j’aime ce côté entrepreneurial qui grossit. C’est aussi un projet humain, car on est responsable de son équipe. Je connais toutes les familles qui sont derrière tous ceux qui sont derrière moi. J’aime le rôle sociétal que peut avoir une entreprise. Il n’y a pas plus collaboratif qu’une entreprise. Parfois les gens critiquent les patrons, mais des patrons qui créent cent mille emplois ? Aujourd’hui la performance passe par la protection des marins En quoi ce nouveau bateau Primonial 2 est-il unique ? Ce bateau est unique pour plusieurs raisons. D’abord, il est né d’une réflexion que nous avons mis quatre ans à construire, à partir de notre ancien projet, un bateau d’occasion qui avait treize ans. Au bout des treize ans de fonctionnement, ce qui est énorme pour un bateau de course, nous avons quand même gagné la Transat Jacques Vabre 2021 et nous étions troisième pour la Route du Rhum 2022. On s’est dit que c’était lemoment de passer sur une machine toute neuve, parce que nous sentions que nous avions la légitimité de le faire. La singularité de notre projet, c’est l’ADN de l’équipe et des quatre années d’expérience que nous avons eues. D’ailleurs, pour les courses au large, la différence ne se fait plus sur les formes de coque ou sur la partie très visible du bateau, mais sur des petits sujets, notamment

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