la baule+ Juillet 2025 | 15 On s’aperçoit que toutes ces organisations, qui se sont battues contre Bachar el-Assad, sont islamistes Pourquoi qualifiez-vous d’islamiste le nouveau pouvoir de Damas ? Ahmed al-Charaa est arrivé avec ses milices pour reconstituer une nouvelle armée syrienne et l’on s’aperçoit que toutes ces organisations, qui se sont battues contre Bachar el-Assad, sont islamistes. Je rappelle que le nouveau président syrien a passé cinq ans dans les prisons américaines. Il est reçu par les Occidentaux, l’Allemagne vient de lever les sanctions économiques contre la Syrie, et je trouve que l’on se précipite un peu pour donner la bénédiction à ce pouvoir dont on ignore encore les actions futures. Vu ce qui s’est passé dans l’ouest de la Syrie en janvier dernier, les Kurdes ont décidé de ne pas abandonner leurs armes, surtout face à des milices pro-Turcs, sunnites et proches des Frères musulmans. Nous parlons du Hezbollah, qui est le bras armé de l’Iran, un pays chiite, qui combat les sunnites turcs. Enmême temps, les Turcs sont alliés à l’Azerbaïdjan, alors que l’Azerbaïdjan est un régime laïc, avec une population essentiellement chiite, et c’est un état allié à Israël… Par ailleurs, l’Iran et le Hezbollah ont aidé l’Arménie, pays chrétien, à combattre l’Azerbaïdjan… Reconnaissez que c’est quand même difficile à comprendre ! Effectivement, c’est compliqué. Le patron de la Turquie, c’est Erdogan, un Frère musulman, main dans la main avec l’Azerbaïdjan en raison d’une autre dimension, celle de l’Empire ottoman qu’il faut reconstituer. Donc, l’autre véhicule de son pouvoir, c’est l’Empire ottoman. D’où cette alliance avec l’Azerbaïdjan. Vous avez d’autres populations de langue turque, comme les Ouïghours chinois, puis vous avez des Turkmènes au nord de la Syrie, ce ne sont pas des Arabes, mais des gens de langue turque. L’armée syrienne libre comprend des pro-Turcs de langue turque, mais aussi de langue arabe, tout comme des djihadistes qui espèrent récupérer des armes en Turquie. L’Iran et la Turquie ne sont pas d’accord, parce que la Turquie voudrait profiter de l’affaiblissement de la Syrie pour contrôler ce territoire, avec la bénédiction des États-Unis. En même temps, l’Iran a aidé Bachar el-Assad, dont les miliciens ont commis pas mal d’atrocités, et aujourd’hui ils n’ont plus le droit d’être en Syrie. Pour revenir à votre question, l’Iran a aidé l’Arménie par opposition à la Turquie et surtout à l’Azerbaïdjan, parce que, pour les chiites iraniens, les Azéris sont des mécréants qui boivent de l’alcool. Nous devrions nous occuper de tous ces jeunes Iraniens et Iraniennes qui font tout, au péril de leur vie, dans des conditions effroyables, pour s’opposer à ce régime Aujourd’hui, il y a la guerre, que faudrait-il faire pour aider le peuple iranien qui est majoritairement hostile au régime des ayatollahs ? Nous devrions nous occuper de tous ces jeunes Iraniens et Iraniennes qui font tout, au péril de leur vie, dans des conditions effroyables, pour s’opposer à ce régime. Dans mon histoire ancienne, j’ai dirigé une école de ski au Liban et deux écoles de ski en Iran. Donc, j’étais très souvent en Iran. J’ai toujours pu constater que les Iraniens sont des gens très cultivés et très intelligents. Ce qui est incroyable, c’est la façon dont ils sont tombés entre les mains de ce régime moyenâgeux. Revenons au Liban : qu’en est-il de ce pays actuellement ? Il y a un nouveau président, Joseph Aoun, ancien patron de l’armée libanaise. C’est un homme de poigne et il a bien l’intention de désarmer le Hezbollah, au moins dans la partie sud. Ses actions sont appréciées par la communauté internationale. Il renforce considérablement l’armée libanaise grâce aux finances internationales. Donc, la dynamique est positive. Il bénéficie du fait que le Hezbollah ne peut plus se réapprovisionner en armes depuis la Syrie. On est toujours impressionné car, dès la sortie de l’aéroport de Beyrouth, on est immédiatement dans les quartiers tenus par le Hezbollah, avec des portraits de Khomeini, tandis que dix minutes plus tard on se retrouve presque à Los Angeles face au bord de mer… C’est un vrai changement de civilisation. J’habitais rue Badaro, à Beyrouth, dans le quartier chrétien, et c’était l’un des points les plus chauds au moment de la guerre. Pour aller à l’aéroport, il fallait passer par les responsables du Hezbollah pour savoir si vous aviez le droit de continuer votre périple. 80 000 chrétiens ont dû fuir la Syrie récemment Quid des chrétiens dans la région ? La situation est de plus en plus difficile pour eux. 80 000 chrétiens ont dû fuir la Syrie récemment. Au Liban, la communauté chrétienne est relativement à l’abri. La communauté chrétienne est reconnue par les autres communautés comme l’une des communautés fondatrices du Liban, au même titre que les Druzes, les chiites et les sunnites. C’est le pacte de 1943. En Irak, après la chute de Mossoul, ce fut une réelle catastrophe pour les chrétiens, mais aussi pour les chiites. On est continuellement dans les changements d’alliances. C’est ce qui est compliqué dans ce Moyen-Orient En résumé, vous nous incitez aussi à prendre du recul à l’égard des caricatures médiatiques… Il faut se méfier de l’idéologie occidentale quand on regarde le Moyen-Orient. Par exemple, au moment de la guerre civile libanaise, on disait que les chrétiens étaient les nantis et que les Palestiniens étaient les pauvres qu’il fallait soutenir. C’était le discours de la gauche française. Au Liban, ce n’est pas parce que vous étiez arrêté par des miliciens chrétiens que vous aviez affaire à des gens sympathiques. Vous aviez des miliciens chrétiens pro-syriens et d’autres anti-syriens, donc le fait d’appartenir à une communauté ne signifiait pas grand-chose. Dans les années 80, Yasser Arafat faisait la part belle aux organisations laïques marxistes et c’est pour cela que beaucoup de chiites ont débuté leur carrière dans des organisations marxistes. Ce sont les Iraniens qui ont commencé à venir au Liban pour transmettre la bonne parole et apporter la révolution iranienne dans les pays chiites. Tout est compliqué. Dans la communauté druze libanaise, une partie de la communauté était pro-syrienne et une autre partie était anti-syrienne, mais il y avait trois camps politiques et, quand un camp est devenu pro- syrien, les deux autres se sont mis anti-syriens... Tout cela pour un problème de clientélisme. On est continuellement dans les changements d’alliances. C’est ce qui est compliqué dans ce Moyen-Orient. Propos recueillis par Yannick Urrien.
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