La Baule+

la baule+ 16 | Juillet 2025 Parcours ► Les révélations de l’économiste franco-suisse sur sa jeunesse Michel Santi : « Notre absence de spiritualité fait de nous des marginaux pour la plus grande partie du monde. » Le franco-suisse Michel Santi est économiste, ancien banquier et conseiller de plusieurs banques centrales. L’année dernière, il avait confié à Yannick Urrien quelques anecdotes sur sa jeunesse, avec le projet de raconter son parcours dans un livre. La réalité dépasse parfois la fiction. Rares sont les adolescents qui ont été invités à La Mecque par le futur roi d’Arabie Saoudite, qui ont fait la guerre au Liban dans les milices chrétiennes, qui ont déjeuné et pris l’avion avec l’ayatollah Khomeini, ou qui ont été sauvés à Jérusalem par le Mossad ! Cet ouvrage sur son adolescence incroyable vient de paraître. « Une jeunesse levantine », préface de Gilles Kepel, de Michel Santi est publié aux Éditions Favre. La Baule+ : Vous avez vécu une adolescence surprenante : vous avez côtoyé le futur roi d’Arabie Saoudite et l’ayatollah Khomeini, qui vous a même invité dans l’avion qui le ramenait à Téhéran. Pourquoi avoir attendu autant de temps pour relater cela ? Michel Santi : Probablement l’âge. C’est une période de ma vie tout à fait particulière. Le récit démarre avec le déclenchement de la guerre civile au Liban, le 13 avril 1975, et il s’achève en septembre 1982 lorsque je suis exfiltré de Jérusalem par Shimon Peres. Entre 12 et 19 ans, j’ai vécu des choses incroyables pendant sept ans, puisque j’ai rencontré des personnages extrêmement charismatiques, notamment l’ayatollah Khomeini qui m’avait pris sous son aile. J’étais un gamin et j’ai pris des décisions qui ont eu des conséquences lourdes sur cette époque. Par exemple, mon père était diplomate français à Djeddah, en Arabie Saoudite. Il était spécialiste des pays arabes au Quai d’Orsay et il parlait parfaitement l’arabe. Lors d’un dîner avec un prince de la famille royale saoudienne, le prince propose à mon père d’aller en pèlerinage avec lui à La Mecque. Mon père refuse poliment, parce qu’un diplomate ne peut pas aller à La Mecque sans se convertir à l’islam et sans autorisation de sa hiérarchie. Le prince Abdallah se tourne vers moi en me proposant de l’accompagner. J’ai spontanément répondu oui. On ne m’a pas demandé de me convertir, parce que j’étais jeune, mais aussi parce que j’étais fils de diplomate. Je me suis rendu compte, après avoir été mis en état de purification - c’était nécessaire avant de pouvoir entrer à La Mecque - que cette personne était entourée de plusieurs gardes du corps et je me suis dit que c’était quelqu’un de très important. C’est à ce moment-là que l’on m’a dit qu’il s’agissait du frère du roi et c’est sans doute la raison pour laquelle on ne m’a pas demandé de me convertir. Trente ans plus tard, ce monsieur est devenu le roi d’Arabie Saoudite. Je suis cousin par alliance d’un grand terroriste Ce n’est qu’une anecdote parmi tant d’autres. Un an plus tard, vous rejoignez votre mère libanaise à Beyrouth pour intégrer une milice chrétienne radicale… Effectivement, j’ai rejoint les Gardiens des cèdres, une milice qui avait pour objectif de bouter les Palestiniens hors du Liban. Et c’est à ce moment-là que j’ai aussi rencontré Iskandar Safa… Khomeini me regarde et me dit : « Je n’aime pas le peuple palestinien». Grâce à lui, trois ans plus tard, vous vous retrouvez avec l’ayatollah Khomeini en France… Oui, c’est grâce à Iskandar Safa, décédé en janvier 2024, qui a été le propriétaire de Valeurs Actuelles et du chantier naval de Cherbourg. C’est lui qui était intervenu, avec Charles Pasqua, dans les années 80 pour la libération des otages français au Liban. À l’époque, il s’appelait Sandy, c’était son nom de guerre quand il était un membre important des Gardiens des cèdres. C’est un nom qui lui a collé à la peau jusqu’à sa mort. C’était le jeune amant de ma maman, il était beaucoup plus jeune qu’elle. J’avais une forte amitié pour cet homme, qui m’a emmené dans les différents quartiers de Beyrouth, notamment entre Beyrouth Est et Beyrouth Ouest. Un jour, nous allons voir ma cousine Georgina, qui a été élue Miss Univers au début des années 70, et cette jeune fille très belle, qui a eu beaucoup de prétendants, a fini par épouser par amour Ali Hassan Salameh qui n’est autre que le cerveau des attentats des JO de Munich. C’est du lourd ! Donc, je suis cousin par alliance d’un grand terroriste. Un jour, Sandy dîne chez ma cousine à Paris. Je suis là et il me propose d’aller rencontrer un personnage très important. Il vient me chercher le lendemain. Nous arrivons dans un petit village des Yvelines, nous entrons dans un pavillon et je rencontre Khomeini dans un petit salon. On partage un petit repas ensemble et ensuite je reste tout l’après-midi à discuter avec lui. Sandy lui explique que je suis le cousin de Georgina, l’épouse d’Ali Hassan Salameh. Il me regarde et me dit : « Je n’aime pas le peuple palestinien ». Je lui réponds : « Moi non plus, parce qu’ils ont envahi mon pays, le Liban. » Khomeini reprochait cet activisme aux Palestiniens Ce qui est paradoxal, c’est que cette phrase de rejet du peuple palestinien, on l’entend dans tout le monde arabe… C’est vrai, mais je rappelle que Khomeini a fait de la défense du peuple palestinien un cheval de bataille en arrivant au pouvoir. Avant la création du Hezbollah, les Palestiniens qui occupaient le sud du Liban bombardaient sans interruption le nord d’Israël, et les Israéliens, pour se défendre, bombardaient le sud du Liban qui était occupé par les Palestiniens, mais aussi par les chiites libanais. Khomeini reprochait cet activisme aux Palestiniens. Je lui ai répondu que les chiites du Liban représentaient la dernière classe sociale De quoi avez-vous parlé avec lui ? Il m’a beaucoup interrogé sur le Liban, en me demandant de lui expliquer comment les chiites étaient traités au Liban. Je lui ai répondu que les chiites du Liban représentaient la dernière classe sociale, les chauffeurs ou les femmes de ménage. Il m’a dit que son objectif était de rentrer en Iran - nous étions en octobre 78 - mais aussi de rendre la fierté à tous les chiites. Vous avez même fait partie de ceux qui ont pu l’accompagner lors de son dernier voyage en avion entre Paris et Téhéran… À l’époque, mon père était ambassadeur de France en Turquie. Je vais voir ma cousine à Paris fin janvier 1979. Elle était triste, parce que son terroriste de mari venait d’être assassiné par le Mossad en plein Beyrouth. À ce moment-là, je reçois un appel de Sandy qui m’annonce que l’ayatollah Khomeini va définitivement rentrer à Téhéran et qu’il ne reviendra plus jamais en Europe. Il me propose d’aller le saluer à Roissy avant son départ. On vient me chercher et je me retrouve dans le salon avec l’ayatollah Khomeini. La première chose qu’il me dit, c’est que mon cousin a été assassiné par les Israéliens. Je suis un peu déstabilisé. Il me propose de monter avec lui dans cet avion spécialement affrété par Air France pour l’accompagner jusqu’à Téhéran, en me disant que je reviendrai par le même avion avec l’équipage. Je suis tétanisé, je réponds oui spontanément et je monte dans l’avion. Lors du vol, je discute avec lui, mais aussi avec son assistant, Bani Sadr, qui allait devenir quelque mois plus tard le premier président de la République islamique. Je précise que Bani Sadr était parfaitement francophone. C’était un événement historique.

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