la baule+ 20 | Juillet 2025 La Baule+ : Quelles raisons vous ont amené à travailler sur les mécanismes de propagande et de désinformation ? Éric Verhaeghe : Notre slogan sous-jacent est «Osez penser par vous-même» et cela justifie que l’on s’intéresse à la compréhension des techniques de manipulation qui existent aujourd’hui sur Internet et qui sont assez redoutables. Tout le monde connaît les vieilles techniques de propagande. Tout le monde a entendu parler de la Pravda et tout le monde sait que le Canard enchaîné est né dans la contestation de la censure militaire qui existait au cours de la Première Guerre mondiale en France. Beaucoup de gens sont restés sur ces vieilles techniques, sans apprendre à décoder les techniques mises en place sur les réseaux sociaux et dans l’univers d’Internet. Cette propagande est industrialisée depuis une quinzaine d’années avec des méthodes visant à manipuler les esprits à leur insu, notamment à travers des termes barbares comme la segmentation psychométrique. À partir de 300 «J’aime » on connaît mieux quelqu’un que son époux ou son épouse... Certaines de ces techniques sont maîtrisées depuis des décennies. Il s’agit de comprendre comment fonctionne le cerveau humain, avec le besoin d’être en groupe, la reconnaissance sociale, la validation par une autorité… Nous avions une vieille technique franco-allemande, la psychanalyse, en parlant de Freud ou de Lacan, pour comprendre les structures psychiques. Parallèlement, depuis le XIXe siècle, les Anglo-Saxons ont développé d’autres techniques. Sir Francis Galton a inventé l’analyse des traits de personnalité. Ces techniques ont été industrialisées aux États-Unis et elles ont aujourd’hui libre cours sur Internet. Tout cela est aujourd’hui documentable et vérifiable. Dans les années 70, certains ont prouvé que les techniques de l’époque ne fonctionnaient qu’à 30%. Maintenant, l’évaluation des nouvelles techniques sont performantes à 75 %. Il s’agit d’une industrie pour anticiper vos comportements, notamment à partir des données que l’on peut collecter sur vous sur Internet. Ce n’est pas simplement votre nom, votre métier ou votre adresse, mais ce que vous aimez et ce que vous n’aimez pas, et aussi l’intérêt de vos amis sur ce que vous aimez et ce que vous n’aimez pas. Si vous regardez une vidéo de petits chats et que vous l’aimez, si 80 % de vos amis aiment aussi cette vidéo, on sait qu’ils appartiennent à la même communauté. C’est un exemple caricatural, mais on considère qu’à partir d’une dizaine de « J’aime » on peut anticiper 70 % des comportements de quelqu’un. À partir de 300 «J’aime » on connaît mieux quelqu’un que son époux ou son épouse... Ce que vous dites, ou ce que vous croyez ne pas dire, permet d’anticiper à 75 % vos comportements, notamment vos préférences politiques et sociétales. Lorsque nous voulons rétablir les libertés, il s’agit de comprendre les modèles utilisés, par exemple sur Facebook, pour déduire les anticipations de comportement que vous pouvez avoir. Un simple clic sur Facebook, ou le temps que l’on peut passer sur un profil Facebook ou Instagram, constituent une indication pour le réseau social. Tout cela permet de vous envoyer des messages ciblés. Tout cela est automatisé et mathématisé grâce à l’intelligence artificielle. Désinformation ► Pourquoi certains groupes de population sont-ils plus manipulables que d’autres ? Éric Verhaeghe : « Nous vivons une époque demilitarisation de l’information et les réseaux sociaux servent à réduire l’ouverture d’esprit. » Éric Verhaeghe, énarque, est un ancien haut fonctionnaire, essayiste et il dirige la publication « Le Courrier des Stratèges ». Il s’intéresse de près aux processus de manipulation de l’information et de désinformation, un sujet passionnant. Après avoir analysé des centaines d’études, notamment sur le rôle de Facebook, les campagnes de Donald Trump ou en faveur du Brexit, il est arrivé à la conclusion que ce sont ceux que l’on appelle les patriotes ou les souverainistes qui sont le plus facilement manipulables. Les réseaux sociaux sont un phénomène relativement récent et les techniques de manipulation qui y sévissent restent encore mal connues ou mal identifiées par les utilisateurs. Pourtant, nous commençons à disposer d’une importante documentation. C’est par exemple le cas avec l’affaire Cambridge Analytica et son impact sur le mouvement des patriotes, identitaires et souverainistes de toutes sortes. Une vision caricaturale est développée par des marchands de peur Vous avez étudié ce phénomène en profondeur et vous concluez que les patriotes et les souverainistes sont les personnes les plus faciles à manipuler. Pourquoi ? D’abord, j’ai grandi aux marches du grand Empire de Bonaparte, en Belgique. Je suis Français et je me considère comme un patriote. Je ne dis pas que tous les patriotes sont manipulables ou sont des imbéciles. On peut être rationnel dans la vie. On va sortir la morale de cette analyse. Si l’on est patriote, c’est parce que l’on pense que la France peut être un grand pays, ou parce que l’on est travaillé au corps par des passions obscures que certains esprits malins manipulent. Parfois, ce sont les deux simultanément. Ce qui est certain, c’est que le profil habituel du patriote est quelqu’un qui a une passion émotionnelle pour son pays et cela l’expose à des faiblesses. C’est quelqu’un qui parfois aime son pays parce qu’il ne connaît pas beaucoup d’autres choses. Donc, il a une vision faussée de ce qui se passe ailleurs. Par exemple, j’habite à Paris dans un quartier mélangé, du côté de Belleville, où les chrétiens de souche sont minoritaires, puisqu’il y a en majorité des musulmans et des juifs. J’ai parfois des conversations surréalistes. Un maire d’une banlieue chic de la région parisienne m’a récemment demandé : «Il y a encore des juifs qui se promènent dans ton quartier avec une kippa sans se faire agresser ? » Une vision caricaturale est développée par des marchands de peur, des marchands d’angoisse, des marchands de mensonges, qui expliquent que plus aucun juif ne peut se promener dans Paris. Dans la réalité, je constate que les juifs vivent normalement et, dans mon quartier, il y a des synagogues et des écoles Loubavitch. Autour, il y a des barres d’immeubles habitées par des musulmans. Donc, il y a une différence extraordinaire entre la représentation populaire des juifs qui vivent tous les jours dans la peur et la réalité des gens qui, comme moi, vivent dans des quartiers mélangés. Je constate tous les jours que les musulmans et les juifs ne se tapent pas dessus. Des juifs en kippa croisent des musulmans le vendredi en djellaba et il n’y a aucune forme de regard haineux entre eux. C’est la réalité que vous connaissez et la manipulation vise à faire passer tous les quartiers où vivent des musulmans comme des coupe-gorges… Je partage aussi mon temps à Abbeville et il y a des gens qui me disent : « Les blancs ne peuvent plus sortir parce qu’ils se font agresser par des musulmans ». Lorsque j’explique que ce n’est pas ce que je vis, on me répond: « Vous dites qu’il n’y a pas de violence à Paris ? » Bien entendu, il y a de la violence à Paris, avec des agressions anti-chrétiennes, des agressions antisémites et des agressions islamophobes, mais elles sont loin d’être monnaie courante. Simplement, on a fabriqué une mythologie. Pour les gens qui ont une faible ouverture d’esprit, dans le modèle psychologique qui sert de base à l’instrumentalisation sur Internet, ce modèle vise à convaincre les gens qui ont une faible ouverture d’esprit. Je connais des gens qui n’ont jamais quitté Abbeville de leur vie et qui sont convaincus que Paris c’est le Far West où les musulmans égorgent à chaque coin de rue des gens qui n’ont rien fait. J’explique que c’est une propagande ciblée. Un groupe de populations a été ciblé et travaillé au corps pour les convaincre que Paris est une ville dangereuse. Ce sont des techniques qui ont fait l’objet d’études universitaires. Dans mon quartier, il y a probablement des agressions et de la violence, mais cela n’a rien à voir avec la violence généralisée et systémique que l’on a mis dans la tête des gens pour leur faire peur et les conditionner. L’intérêt d’Internet, c’est qu’il permet, à votre insu, de collecter des données personnelles À l’opposé du spectre politique, il y en a qui sont convaincues que tous les petits patrons et les commerçants gagnent des tonnes d’argent. Ainsi, les clichés perdurent depuis toujours… Il faut retenir que l’intérêt d’Internet, c’est qu’il permet, à votre insu, de collecter des données personnelles. À une époque, si vous disiez
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