la baule+ 22 | Juin 2025 Lorsque vous étiez jeune, pensiez-vous devenir chanteur avant d’être aspiré par le cinéma ? Pas du tout... Nous faisions beaucoup de musique dans ma famille. Mon père, Georges Wilson, était directeur d’un théâtre national et acteur. Il aimait beaucoup nous réunir autour des partitions de jazz et des grands classiques. J’ai commencé la musique de cette manière. C’est à l’école de théâtre que j’ai faite en Angleterre que l’on nous a appris à interpréter des chansons. J’avais une vingtaine d’années et l’on nous a fait interpréter des chansons avec un personnage. Cela pouvait être une chanson de Jacques Brel ou autre. J’adorais cet état d’acteur chanteur qui est une tradition plutôt anglo-saxonne, puisque c’est celle de la comédie musicale. C’est ainsi que j’ai vraiment commencé à m’intéresser à la technique vocale en ayant le désir de m’exprimer par la musique. J’ai fait des premiers pas un peu chaotiques. J’ai pris des cours de chant classique. Je suis monté sur scène pour chanter du classique, notamment du Mozart, et j’avais très peur, parce que je n’ai pas fait le Conservatoire, mais simplement une école de théâtre. J’ai compris que cette technique vocale que j’avais acquise, je pouvais la mettre au service du travail d’acteur qui chante. J’ai eu la chance de faire quelques comédies musicales sur scène, à Londres ou au Théâtre du Châtelet, et je trouve vraiment mon équilibre. Quand on est avec un personnage, en racontant une histoire, et que subitement on peut s’exprimer en musique, cela vaut tout, parce que l’on provoque une expression beaucoup plus directe. C’est le pouvoir de la musique. C’est comme une drogue et l’on a envie de retrouver cette sensation le plus souvent possible. Lorsque l’on interroge des gens d’une trentaine d’années en leur disant que vous allez interpréter des grands standards du cinéma comme « Les demoiselles de Rochefort », on constate que leur culture musicale est bien plus large que celle des trentenaires des années 70 à 90. À cette époque, les jeunes remontaient très peu le temps… Vous savez pourquoi ? C’est Internet ! Il y a une activité que l’on ignore, c’est la consultation d’Internet en permanence... Et je connais des jeunes d’une trentaine d’années qui connaissent très bien le répertoire des années 70, oumême duXIXe siècle, ou qui connaissent même des pièces de théâtre avec Jacqueline Maillan. Je leur demande comment ils peuvent connaître Jacqueline Maillan : c’est tout simplement grâce à YouTube... Je ne vais pas me plaindre d’Internet pour cette raison, car le monde entier est accessible et cela éveille une curiosité. Les jeunes deviennent très vite spécialistes d’un genre et ils connaissent même toutes les versions. Donc, c’est la spécialisation qui est permise par ce moyen de communication qu’est Internet. Évoquons le cinéma. Vous nous avez beaucoup émus dans votre rôle dans le film « Des hommes et des dieux » sur les moines de Tibhirine… Moi aussi. C’est une rencontre, avec un personnage, un metteur en scène et une histoire. Malheureusement, ces scénarios sont très rares. Les très beaux personnages ne courent pas les rues. C’est un hasard. C’est le résultat de qui l’on est, c’est pour cela que l’on peut proposer un tel rôle, mais on ne peut rien faire pour obtenir un tel rôle. C’est un peu le destin. C’est effectivement un personnage qui revient régulièrement. Heureusement, j’ai fait des choses très variées et je suis associé à des personnages radicalement différents, notamment à travers des films comme Matrix ou Palais Royal. Donc, le public a une perception multifacette de ce que je suis. C’est drôle, parce que je rencontre des générations très différentes. Il y a des jeunes qui adorent Matrix ou les comédies, et puis des gens qui me citent des films plus sérieux, que j’ai notamment pu faire avec André Téchiné. À chaque fois, les gens ont leurs films préférés. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas le film du passé, c’est le film du lendemain. Le film qui me plaît le plus, c’est celui qui va arriver. J’ai besoin de changer d’air, j’ai besoin de déménager, j’ai besoin de changer de style C’est aussi votre force et c’est assez rare. Quand on évoque, par exemple, Christian Clavier, on l’identifie toujours dans un domaine spécifique… Je suis responsable de cela, parce que je m’ennuie rapidement dans un genre. J’ai besoin de changer d’air, j’ai besoin de déménager, j’ai besoin de changer de style. Si je fais une comédie, j’ai ensuite envie de faire une tragédie sur scène et j’ai envie de passer de la musique au cinéma. Je cherche touLambert Wilson: « Le film qui me plaît le plus, c’est celui qui va arriver.» jours à me diversifier pour lutter contre l’ennui et démultiplier la vie. La vie est courte et il faut vivre des choses très différentes pour la rendre intéressante. Les modèles que j’ai pu avoir, après mes études de théâtre, sont passionnants, car en Angleterre j’ai vu des acteurs qui changent de style tout le temps. Par exemple, quand on pense aux acteurs qui ont joué dans Harry Potter, ce sont des acteurs de théâtre qui ont fait de grands rôles shakespeariens sur scène en costume,mais aussi des films d’action. J’ai eu la chance incroyable de travailler avec l’immense Judi Dench qui jouait M dans les James Bond. C’est une artiste qui peut passer très aisément de James Bond à Shakespeare. J’ai joué une comédie musicale avec elle pendant neuf mois à Londres. Il y a une mobilité beaucoup plus grande chez les acteurs anglo-saxons, parce qu’il y a une proposition de films ou de spectacles qui est très variée. En France, le champ est plus réduit. Les acteurs américains peuvent très bien passer d’un film réaliste sur la réalité du monde à un truc complètement farfelu où ils vont être en collants et voler dans les airs. Nous n’avons pas trop cette possibilité en France. Je cherche à vivre ces expériences très différentes. C’est amusant : vous citez Judi Dench qui a un type de physique assez proche de celui de Jacqueline Maillan, ce qui signifie que celle-ci aurait pu jouer M dans un James Bond… Oui, c’est cela, parce que c’était une immense actrice, comme Judi Dench. Les acteurs anglo-saxons ont la chance d’avoir l’universalité de la langue anglaise. On ne peut pas lutter. Les acteurs anglais, comme les acteurs américains, peuvent avoir accès aux meilleurs projets mondiaux grâce à cette langue qui est définitivement la langue du monde moderne. Une actrice comme Judi Dench aura eu accès à des films beaucoup plus importants que des actrices françaises de sa génération qui sont aussi douées qu’elle. C’est une injustice. Nous sommes aussi bons que les Américains ou les Anglais, mais nos œuvres voyagent beaucoup moins à cause de la langue. Les jeunes acteurs anglais, irlandais, écossais, australiens ou américains peuvent avoir accès à des films et des rôles extraordinaires parce que le vecteur, c’est la langue anglaise. J’aurais préféré connaître La Baule à l’époque de Proust Vous avez fait vos premiers pas de chanteur à La Baule : que représente cette ville pour vous ? Quand j’étais enfant, puis adolescent, j’ai beaucoup fait d’équitation. J’étais absolument obsédé par les concours hippiques et le saut d’obstacle. Historiquement, pour moi, La Baule c’est le grand rendez-vous du saut d’obstacle. C’est vraiment la ville des concours internationaux, car le concours hippique est absolument sublime. Ensuite, c’est un lieu exceptionnellement beau. J’aurais préféré connaître La Baule à l’époque de Proust, c’est-à-dire à l’époque des hôtels particuliers, plutôt que des grands ensembles sur la mer. Mais je vis avec mon époque. Pour moi, c’est un lieu qui m’a donné carte blanche. À Atlantia, j’ai eu la possibilité de réaliser ce rêve, un spectacle chanté, avec 15 musiciens, et c’est grâce à La Baule que j’ai pu me lancer dans le chant. Propos recueillis par Yannick Urrien.
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