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Marc Alpozzo :« Sandrine Rousseau, Alice Coffin ou Clémentine Autain sont devenues les nouvelles éducatrices du peuple en faisant à longueur de temps des leçons de morale à tout le monde. »

Marc Alpozzo est philosophe et écrivain. Il est professeur de philosophie et il a mené en parallèle une activité de critique littéraire dans Le Magazine des livres, La Presse littéraire et Livr’Arbitres. Il est aussi animateur d’émissions philosophiques à la radio.

L’invité de Yannick Urrien du 12 octobre 2022 : Marc Alpozzo

Kernews : Lorsque l’on écoute les interventions de certaines personnalités, comme Sandrine Rousseau ou Alice Coffin, il est parfois difficile de comprendre leurs allusions ou certains mots employés. Peut-on aussi parler d’une fracture sémantique ?

Marc Alpozzo : Si elles ne sont pas comprises par nos concitoyens, c’est parce qu’elles utilisent une novlangue qui détourne les mots de leur définition première, pour faire passer des idées, des doctrines et des théories. Maintenant, je ne vais pas dire que ces femmes sont des penseuses, elles n’ont pas de pensée en réalité, elles ont surtout des slogans. Mais elles utilisent des mots sous un slogan nouveau et cela, évidemment, nous détourne du sens profond des choses. Par exemple, quand Sandrine Rousseau s’attaque au barbecue, elle explique qu’il est scientifiquement prouvé que la viande est consommée par les hommes et que c’est donc une expression de la virilité. Quand on plane à ce point, quand on mange du soja ou du quinoa, on n’imagine pas que l’on puisse avoir besoin de manger de la viande pour retourner la terre ou pour faire un travail physique ! Les gens ne se comprennent plus, mais c’est une décision idéologique. Cette nouvelle génération de femmes veut démolir la rationalité des Lumières et démolir le langage commun pour construire un nouveau langage et une nouvelle rationalité. On entend des néo-féministes expliquer qu’il faut en finir avec les Lumières et revenir aux sorcières. Nous avons aussi l’écrivaine Mona Chollet qui met au pinacle les sorcières. C’est un grand succès de librairie, elle considère que la rationalité des Lumières relève du patriarcat. Je note la contradiction interne de ces femmes, puisque Sandrine Rousseau affirme que la viande rouge relève de la virilité en se basant sur des résultats scientifiques. Donc, ces femmes combattent la rationalité avec une dialectique marxiste et, de l’autre côté, elles recourent à la rationalité des Lumières.

Les gens normaux disent qu’il fait jour quand il fait jour et qu’il fait froid quand il fait froid. Cependant, avec cette nouvelle approche, on doit respecter l’autre lorsqu’il dit qu’il fait jour, alors qu’il fait nuit… Comment gérez-vous cela avec vos élèves ?

Je suis dans un lycée très ouvert aux nouvelles lunes de notre époque. J’ai un groupe d’élèves très différents, avec des élèves très à gauche mais aussi des élèves suspicieux par rapport à tout cela. Ce que vous dénoncez n’est pas nouveau : c’est-à-dire expliquer qu’il fait beau alors qu’il pleut et attaquer celui qui n’est pas d’accord en lui disant qu’il est d’extrême droite ou passéiste. Ce n’est pas nouveau. Si on lit «1984 » de George Orwell, on voit bien le discours de Big Brother et que c’est une technique utilisée par les révolutionnaires de gauche afin d’appauvrir la langue et détruire les mots pour amener une nouvelle vérité et une idée unique. Sandrine Rousseau, Alice Coffin ou Clémentine Autain sont devenues les nouvelles éducatrices du peuple en faisant à longueur de temps des leçons de morale à tout le monde. Elles sont éducatrices des masses. Elles utilisent la novlangue à travers l’écriture inclusive. C’est un nouveau paradigme qui consiste à faire passer l’homme blanc de plus de 50 ans pour un homme des temps passés. On doit arriver à un homme nouveau, qui ne serait plus viril, qui ne voudrait plus le pouvoir et qui ne voudrait plus exprimer sa puissance, pour laisser la place aux femmes. Un journal a récemment mis en couverture uniquement des hommes blancs et cela a été immédiatement dénoncé. Imaginez la même couverture avec des femmes, personne n’aurait rien dit… D’ailleurs, quand il y a plus de femmes, on se félicite en disant que c’est le progrès. C’est un progressisme qui ne voit plus le point aveugle de sa pensée. On retourne la parité, c’est-à-dire l’égalité entre les hommes et les femmes, en une haine du sexe mâle et une guerre des sexes. Au-dessus, il y a le ministère de la vérité qui nous dit que la vérité que l’on voit n’est pas la réalité.

On observe cela sur les questions de sexe, puisque chacun peut définir son genre. On le constate aussi sur des questions de race, avec des personnes qui ne se sentent pas blanches parce qu’elles ont honte : à ce rythme, on retrouvera la même chose sur des questions d’âge… Un homme de 60 ans couchera avec une jeune fille de 14 ans et il expliquera au juge qu’au fond de lui, il a 14 ans…

Si l’on pousse le raisonnement à l’absurde, on en est là. Mais cela fonctionne dans le sens de l’idéologie dominante, c’est-à-dire LGBT. Sur le fond, si l’on considère que ce que l’on ressent est une réalité et que cette réalité s’impose parce que c’est une vérité comme une autre, nous sommes plongés dans le paroxysme de notre époque où toute opinion est une vérité comme une autre. Le sentiment d’être blessé est une vérité comme une autre. Donc, si vous me dites que vous vous estimez être un philosophe du niveau de Kant et que vous êtes blessé parce que, en tant que professeur de philosophie, je ne vous ai pas dit que vous étiez un philosophe du niveau de Kant, alors on rentre dans le totalitarisme généralisé parce que chaque individu devient le totalitaire de l’autre. C’est une vraie question philosophique. On n’a pas le droit de juger ce que pense son interlocuteur. On est face à des enfants de cinq ans capricieux qui ne veulent pas que leurs parents les remettent en cause. Nous vivons cela à l’école, où l’on n’a plus le droit de remettre en cause les élèves. Si l’on reproche à un élève d’avoir copié son texte sur Internet, les parents téléphonent pour demander des comptes. C’est la même chose au sein de la communauté LGBT. Ce n’est pas nouveau dans l’histoire de l’humanité que des gens se sentent dans un mauvais corps, on peut expliquer cela sur le plan médical, ce n’est pas quelque chose que je maîtrise, je sais simplement que ce n’est pas nouveau. Mais je constate qu’aujourd’hui on a une inflation de jeunes de moins de 18 ans qui se sentent dans un mauvais corps. On devrait se questionner sur ce point. On a aussi une inflation de gens qui changent après avoir changé… On est en plein dans la doctrine communiste du début du XXe siècle quand Lénine disait : « Faites-leur avaler le mot, ils avaleront la chose… » Il est normal que les jeunes s’interrogent, mais aujourd’hui on essaye de faire avaler quelque chose à des jeunes qui sont fragiles et qui sont en construction en leur disant qu’ils ne sont peut-être pas des garçons, même si ce sont biologiquement des garçons, c’est ce que l’on appelle l’assignation à la naissance. Donc, il y a une assignation à la naissance et l’on explique à une personne que son genre n’est pas lié à son corps biologique. On trouble des esprits sur cette question. J’aborde souvent cette question avec des collègues. C’est une bonne chose de mettre un peu plus de tolérance et d’égalité entre les êtres humains, car il y a des personnes qui souffrent réellement, mais il faut quand même garder son sens critique. Or, on impose des choses aux gens par des techniques totalitaires.

L’effet de groupe est-il important ? Beaucoup de gens font semblant d’accepter des mesures qu’ils condamnent, tout simplement pour ne pas être exclus du groupe…

Cela s’appelle le suivisme, mais aussi le manque de courage. Effectivement, pour ne pas être écartés du groupe, pour ne pas être diabolisés, pour ne pas être assassinés socialement, beaucoup de gens préfèrent avaler le mot et respecter à l’unisson ce que dit le groupe, plutôt que d’affirmer leurs idées. C’est une attitude qui est totalement condamnable et irresponsable, mais il y a effectivement une obéissance au groupe. On voit aujourd’hui des gens qui veulent éviter toute polémique pour ne pas être tués socialement et l’on voit à quel point l’extrême gauche essaye d’assassiner socialement les gens. Lorsque J. K. Rowling, auteure d’Harry Potter, a osé dire sur les réseaux sociaux qu’un homme ne pouvait pas avoir ses règles, il y a eu une cabale contre elle et on l’a traitée de transphobe. Maintenant, les acteurs du film ne veulent même plus qu’elle soit inscrite au générique ! On est vraiment dans une folie collective. Je comprends très bien ce que veulent dire les LGBT quand ils disent qu’un homme peut avoir ses règles : si l’on considère qu’une personne peut se revendiquer d’un genre et non plus d’un sexe biologique, alors effectivement on pourrait être face à un homme qui a ses règles. Ce sont des idées dans l’air qui peuvent être intéressantes et que l’on peut traiter philosophiquement, donc je ne suis pas fermé à toutes ces idées, mais je reçois souvent des messages de mères, ou des médecins de gauche, qui sont inquiets à l’idée de voir de plus en plus d’enfants qui sont pris là-dedans. Face à ce phénomène de masse de la détransition, il y a vraiment de quoi s’inquiéter, car on va vers un nouveau cataclysme humain. Toutes ces personnes qui sont en détransition actuellement, doivent savoir que c’est irréversible, donc ce sont des personnes qui seront amputées toute leur vie. On voit des adultes qui font des procès à leurs parents qui les ont laissés changer de sexe à l’âge de sept ans… Le philosophe doit avoir l’honnêteté intellectuelle de dire qu’il y a plusieurs vérités. Je ne détiens pas la vérité, Sandrine Rousseau ne détient pas la vérité, donc il faut revenir à un peu plus de raison et, surtout, ne pas être aveuglé par son idéologie.

Tous ces discours sont caricaturés dans le reste du monde, notamment en Afrique, ou dans le monde arabe, et cela donne du grain à moudre aux extrémistes qui disent maintenant que les femmes doivent conserver leur condition parce que, si l’on suit l’Occident, on va transformer les petits garçons en petites filles…

Bien sûr. Même en Iran, on endoctrine les gens, comme chez nous, il y a une langue de bois des pays totalitaires, mais il y a aussi une langue de bois des pays démocratiques. On doit dire la même chose et, dès que l’on n’est plus dans le discours officiel, on est accusé de trahison. Si l’on continue d’aller dans cette guerre des tranchées, ce sera une guerre de tous contre tous, et le philosophe doit aussi essayer de calmer les esprits qui s’échauffent.

Écrit par Rédaction

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