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Michel Geoffroy : « La réalité est en train de dépasser la fiction, puisque nous vivons de plus en plus dans un monde post-totalitaire. »

Il y a quelques années, certains évoquaient déjà une volonté de remettre en cause la propriété privée, la mise en place d’une économie de la location, la disparition de l’argent liquide avec un système de contrôle des dépenses, ou le triomphe des idées de décroissance… Ce n’était pas du complotisme puisque c’est exactement ce qui est en train de se préparer, qu’il s’agisse du domaine du logement ou de la liberté de disposer de son argent. Michel Geoffroy explique que nous sommes dans le Meilleur des Mondes et que cette réalité dépasse la fiction.

Michel Geoffroy, énarque, essayiste, et contributeur régulier de Polemia, a notamment publié « Le Dictionnaire de Novlangue », ainsi que « La superclasse mondiale contre les peuples », « La Nouvelle Guerre des mondes » ou encore « Le crépuscule des Lumières ».

« Bienvenue dans le meilleur des mondes : Quand la réalité dépasse la science-fiction » de Michel Geoffroy est publié aux Éditions de La Nouvelle Librairie.


Kernews : Ce qui était qualifié de complotiste devient une réalité quelques mois plus tard, comme la fin de la maison individuelle, à croire que les complotistes sont des prévisionnistes…

Michel Geoffroy : C’est exactement le thème de cet essai. J’ai essayé de montrer qu’une multitude de grands auteurs de science-fiction avaient vu juste. C’est une expression qui peut étonner, parce que la science-fiction a longtemps été considérée comme un genre mineur. Mais avec le recul du temps, nous nous rendons compte que leur futur est en train de devenir notre présent. Vous avez cité le dictionnaire de Novlangue. Ce terme a été inventé par George Orwell, dans son roman « 1984 », publié en 1948, mais aujourd’hui ce terme fait partie du langage commun parce que l’on a compris qu’il y avait une différence entre le discours officiel et la réalité. J’ai voulu montrer, en prenant quelques exemples, que ces auteurs ont prévu les dérives de notre temps. Leur futur qu’ils ont conçu dans notre passé est en train de devenir notre présent, pour le meilleur, mais surtout pour le pire. Il y a une science-fiction utopique et très optimiste – on pourrait dire que c’est une science-fiction progressiste – et il y a aussi la dystopie, qui est le contraire de l’utopie, avec toute une série d’auteurs qui ont eu une vision pessimiste de notre temps. Ce n’est pas du complotisme, c’est de l’analyse. Ces gens ont eu la capacité de prévoir ce qui était en cours dans la société occidentale. Je me suis intéressé aux auteurs anciens, parce qu’on ne peut pas les suspecter d’avoir projeté ce qu’ils voyaient déjà. On voit bien que l’on est en train d’évoluer vers une société de plus en plus orwellienne. La réalité est en train de dépasser la fiction, puisque nous vivons de plus en plus dans un monde post-totalitaire.

Ces auteurs avaient prévu l’inimaginable, notamment que la dictature ne viendrait pas de l’oppression, mais du peuple formaté, qui défend toujours une bonne cause en traitant les autres de complotistes…

George Orwell a projeté une sorte de monde soviétique. « 1984 » est une sorte de super dictature égalitaire, avec la police de la pensée, la police tout court, une sorte de synthèse étrange entre l’Union soviétique et la Chine, avec des choses qui n’étaient pas dans l’univers communiste. C’est en 1948 qu’il publie « 1984  » et il explique que dans la société futuriste, la télévision n’est jamais éteinte, dans les pays anglo-saxons, c’est la télévision qui vous regarde. En 1948, la télévision est vraiment embryonnaire et, pourtant, il réussit à décrire ce que nous voyons aujourd’hui, ces écrans qui ne s’éteignent jamais, mais également Internet qui est un écran qui vous regarde puisque les données de connexion sont conservées. On vous explique que l’on conserve vos données pour des raisons commerciales, mais cela pourra très bien être demain pour des raisons de traçage politique. Il y a aussi le quart d’heure de la haine, avec les gens que l’on met périodiquement au bûcher médiatique. Il y a l’autre versant, celui d’Aldous Huxley, qui publie  « Le meilleur des mondes  » en 1932. C’est l’époque où le fascisme se développe, le stalinisme s’installe, et Huxley dit tout à fait le contraire d’Orwell en expliquant que pour dominer une population, on n’a pas besoin de fouets et de chiens policiers, on peut le faire par la douceur, les produits pharmaceutiques, le plaisir et la suggestion… C’est l’autre versant, dans lequel nous sommes déjà. Nous sommes dans un système post-totalitaire, on n’a pas besoin de goulag. On est dans la propagande permanente, ce qui est un excellent moyen de contrôle. Huxley a refait un autre livre en 1958, en expliquant qu’il avait raison et que le monde qu’il avait décrit était en train de devenir une réalité. Évidemment, cela va beaucoup plus loin que notre situation présente, puisqu’il explique que les enfants sont conditionnés dès leur plus tendre enfance – d’ailleurs, ils sont fabriqués en laboratoire –  et l’on apprend la haine des livres aux enfants des classes populaires. Cette vision des choses enrichit beaucoup l’analyse orwellienne et nous vivons dans un monde qui emprunte aux deux auteurs en quelque sorte. Le monde de la police de la pensée, c’est le monde de George Orwell, celui du politiquement correct, celui de la propagande permanente, de la suggestion et de la dictature sanitaire, c’est celui d’Huxley. Ce sont deux formes d’enfermement que ces gens ont été capables de comprendre. Ces gens ont vraiment une grande capacité d’analyse. On pourrait aussi citer Jules Verne, qui nous met en garde en permanence contre la dérive technologique.

Pour la première fois, on interdit des colloques avec l’argument suivant : il pourrait s’y dire des choses interdites. Cela alors que les personnes qui organisent la rencontre n’ont jamais été condamnées. Je ne fais pas de rapprochement avec Dieudonné car il avait été condamné à de multiples reprises. Dans des cas récents, on a interdit des colloques au motif que ce qui pourrait se dire serait politiquement incorrect… N’est-ce pas là une préfiguration de  « Minority Report  » ?

C’est exactement « Minority Report » de Philip K. Dick qui a publié son roman en 1956 et ensuite il y a eu le film avec Tom Cruise. La police du pré-crime, c’est Orwell. On évoque le crime par la pensée, donc le fait d’avoir de mauvaises pensées, sans le moindre acte derrière. Ce sont des gens qui arrêtent des gens qui n’ont rien fait, au prétexte qu’ils risquent de commettre des crimes, tout cela étant fondé sur les prémonitions de certains individus. Un rapport minoritaire, c’est quand les gens ne voient pas la même chose, alors il y a un doute, mais le doute ne joue pas en faveur des victimes que l’on arrête. Nous sommes bien dans ce monde et c’est pour cette raison que la réalité dépasse la fiction.

On pourrait imaginer que, demain, un homme se retournant sur une femme dans la rue serait immédiatement arrêté au prétexte qu’il avait sans doute l’intention de la suivre…

Cela signifie bien que nous sommes dans un monde de surveillance. La logique de « Minority Report » c’est qu’il n’y a plus aucun espace qui doit échapper au contrôle et c’est non seulement le contrôle de ce que vous avez fait, mais cette fois-ci nous sommes dans le contrôle de ce que vous pouvez faire. C’est aussi une vision soviétique. Quand les communistes sont arrivés en Pologne, à la fin de la guerre, ils ont arrêté tous les membres de l’armée de libération polonaise pour les éliminer. D’ailleurs, c’est dans une scène du film consacré à Jean-Paul II. Un membre de l’armée polonaise demande : « Pourquoi voulez-vous me tuer ? » Le commissaire politique lui répond : « Tu peux demain être contre nous, puisque tu as eu le courage de lutter contre les nazis pendant la guerre, et tu peux demain avoir le courage de lutter contre nous. Donc, à titre préventif, je préfère te tuer. » D’une certaine façon, nous sommes dans cette logique. Dieu merci, on ne tue pas les gens, mais on commence à dire : « Il faut se méfier de ces gens, parce que l’on ne sait pas ce qu’ils pourront dire ou faire demain… » Aujourd’hui, on parle d’ordre public immatériel, donc c’est le monde de l’idéologie pure et simple. C’est vraiment l’un des aspects du totalitarisme. On ne s’intéresse plus vraiment à ce que vous faites objectivement, mais à ce que vous êtes susceptible de faire, tel qu’on le conçoit dans une logique de lutte contre la sorcellerie. On vit finalement un remake des procès en sorcellerie. On peut être brûlé au bûcher médiatique. Rappelons-nous les dissidents soviétiques qui sont passés à l’Ouest dans les années 70. Ils ont été reçus à bras ouverts, puisqu’ils critiquaient l’Union soviétique en jetant de fait les bases de la nouvelle idéologie des Droits de l’homme. Mais, d’un seul coup, les dissidents se mettent à découvrir avec horreur – rappelons-nous ce qu’a dit Soljenitsyne – que les Occidentaux étaient sur la même pente que les Soviétiques, à la différence près que les Occidentaux aiment leur servitude. C’est différent de la science-fiction, mais cela montre bien que des regards extérieurs ont été capables de voir les dérives de notre société. Aujourd’hui, nous sommes assez proches d’un monde orwellien. Vous pouvez être diabolisé si vous avez de mauvaises pensées, vous pouvez être victime d’interdits professionnels, peut-être même que votre banque va résilier votre compte et que vos enfants auront des problèmes à l’école. George Orwell disait que la liberté c’est l’esclavage et c’est pour cela qu’il est intéressant de lire les anciens auteurs de science-fiction.

On observe que c’est aussi une partie de la population qui est toujours prête à dénoncer, comme ce fut le cas lors du confinement…

Toute tyrannie suppose une collaboration d’une partie de la population. Ce n’est pas une nouveauté, cela a toujours été le cas. Il y a toujours des gens, pensant être du côté du bien, qui sont dans la collaboration. Il peut y avoir des tyrannies imposées de l’extérieur, comme le coup de Prague, mais cela ne peut durer que parce que globalement la population ne se révolte pas. Il est très difficile de se révolter contre une tyrannie. Par définition, le comportement naturel des gens consiste à adhérer à un système, même du bout des lèvres, parce que la vie l’emporte toujours. Dans le bloc soviétique, il y a des gens qui sont morts, d’autres ont été victimes de la répression, mais ce sont les résistants de l’intérieur qui ont gagné. Les idéologies passent et les nations peuvent subsister. Évidemment, il y a la dénonciation des voisins. Il faut savoir que la plupart des victimes de la Terreur ne sont pas des aristocrates, mais des gens du peuple désignés par la vindicte de leurs voisins. Pensons aussi aux règlements de comptes à la Libération. Malheureusement, les dictateurs sont rarement seuls. Mais il faut garder l’espoir.

Écrit par Rédaction

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