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Michel Santi : « Tout ce petit monde s’est embourgeoisé avec les cryptomonnaies et cette jeunesse n’a plus que ses yeux pour pleurer aujourd’hui. »

Une analyse sur la chute des cryptomonnaies et la disparition programmée des règlements en espèces

Des millions d’investisseurs qui spéculaient sur les cryptomonnaies se sont retrouvés ruinés en quelques jours. Parmi eux, beaucoup de jeunes d’une vingtaine d’années qui y avaient placé toutes leurs premières économies, mais aussi des épargnants plus aguerris qui ont parfois perdu plusieurs centaines de milliers d’euros. Après les propos chocs de Christine Lagarde sur les cryptomonnaies qui « ne valent rien », l’économiste Michel Santi a lui aussi défrayé la chronique pour avoir écrit que « les cryptomonnaies, c’est la spéculation pour les pauvres ! »

Michel Santi est économiste et financier franco-suisse. Il conseille depuis 2005 plusieurs banques centrales et il est l’auteur de différents ouvrages. Ancien membre du World Economic Forum et de l’IFRI, Michel Santi est membre fondateur de l’ONG Finance Watch. Spécialiste des marchés financiers et des banques centrales, il est le fondateur et directeur général d’Art Trading & Finance. Il vient de publier « Fauteuil 37 », préfacé par Edgar Morin. Il est également l’auteur du « Testament d’un économiste désabusé ».

Kernews : Récemment, dans une analyse, vous avez qualifié les cryptomonnaies de « spéculation pour les pauvres ». Pour quelles raisons ?

Michel Santi : J’ai fait le rapprochement avec la crise des subprimes, qui avait démarré aux États-Unis en 2007. À l’origine, c’étaient des familles pauvres, c’est-à-dire la classe moyenne inférieure américaine, qui n’avait pas les moyens d’emprunter de l’argent pour acheter sa résidence, mais qui a quand même pu obtenir des prêts généreux de la part des banques américaines. On a appelé cela à l’époque les subprimes pour évoquer ces personnes sous-qualifiées qui s’endettaient. J’ai le sentiment que les cryptomonnaies – je ne parle pas de la technologie blockchain, mais du bitcoin ou de l’ethereum, bref tout cet arsenal qui a fait l’objet d’un engouement quasiment irrationnel de la part de toute une génération qui, à l’aide de son téléphone portable, ne cesse de zapper, de communiquer et de spéculer, sur des millièmes de bitcoin, puisque l’on peut acheter cette monnaie en fractions – c’est la spéculation pour les pauvres. Cette génération se retrouve aujourd’hui coincée parce qu’elle a acheté des cryptomonnaies au plus haut, alors que l’on assiste à un effondrement général de cette classe d’actifs à la faveur de la hausse des taux d’intérêt dans le monde. Je me dis que c’est un vrai gâchis. C’est la raison pour laquelle j’ai fait cette analyse un peu provocante.

Vous rappelez que lorsque l’on investit en bourse, même quand il y a une forte baisse, il reste toujours quelque chose de concret, comme une part d’une entreprise réelle qui a pignon sur rue et qui vend des produits… Or, avec les cryptomonnaies, il n’y a plus rien…

Il n’y a pas que les jeunes qui ont connu cet engouement pour les cryptomonnaies, mais toute cette frange de la population qui s’est beaucoup excitée sur les cryptomonnaies était mue par une tentation libertarienne, parce que c’est une façon idéale d’échapper à l’emprise de l’État ou du système bancaire. J’ai reçu un message qui illustre bien ce que je viens de vous dire : une personne m’a expliqué qu’elle était interdite bancaire depuis quelques années en France et qu’elle finançait sa vie courante uniquement grâce aux cryptomonnaies… Bien sûr, il y a eu un côté spéculatif, mais cet engouement traduit aussi une volonté des investisseurs de se dégager de l’emprise du système bancaire qui, il est vrai, a commis énormément d’abus ces dernières décennies.

Vous êtes plutôt étatiste, mais cet esprit libertarien ne traduit-il pas finalement une raison plus noble que la simple volonté de spéculer ?

Oui, mais beaucoup de libertariens sont en train de sortir de ce marché qui s’est effondré. Je suis en contact avec certains d’entre eux. Ce sont des gens intelligents et certains veulent quand même rester dans cet univers, ne pas vendre, en se disant que dans quelques années on retrouvera le niveau passé. Il y a déjà eu un indice ces derniers mois qui n’a trompé personne : on pouvait calquer le graphique du bitcoin sur le graphique du Nasdaq, c’est-à-dire les valeurs technologiques américaines.

Certes, mais les valeurs technologiques américaines perdent de l’argent…

Bien sûr. Il y a une corrélation, quasiment à 100 %, entre le Nasdaq et le bitcoin, ce qui veut dire que ce marché des cryptomonnaies s’est embourgeoisé, avec un afflux de spéculateurs et d’investisseurs qui allaient sur les bourses. Tout ce petit monde s’est embourgeoisé avec les cryptomonnaies et cette jeunesse n’a plus que ses yeux pour pleurer aujourd’hui. Ils peuvent vendre aujourd’hui, avec une perte de plus de 80 %. Sinon, attendre d’avoir quarante ans…

Vous êtes favorable à la disparition des paiements en espèces. Le libertarien, cohérent avec son idéologie, ne devrait-il pas plaider pour le maintien de l’argent liquide ?

C’est clair, on sait très bien que les espèces vont disparaître. J’ai été un fervent soutien de la disparition du cash et je plaide pour cela depuis une quinzaine d’années. La Covid a accéléré cette tendance inéluctable. Je crois que c’est chose faite. Il ne reste plus que les cryptomonnaies. Aujourd’hui, on paye tout avec sa carte bancaire ou des applications, donc les libertariens doivent se faire une raison. Il ne faut plus compter sur les espèces.

Pourtant, les espèces constituent une zone d’intimité et de liberté. Quand il y a un problème, que ce soit d’ordre informatique, voire une guerre, ceux qui sont sauvés sont ceux qui ont de l’argent liquide sur eux…

Vous ne pouvez pas poser cette question, à partir du moment où vous acceptez de sacrifier votre liberté et votre confidentialité en ayant sur vous un téléphone portable !

Jusqu’à présent, quelqu’un qui veut offrir des fleurs à sa maîtresse peut le faire en payant son bouquet en espèces : cela fait encore partie de ce que l’on appelle la zone d’intimité…

Il faut se faire une raison : le monde que vous évoquez est révolu. S’il y avait encore un doute, la Covid a consacré l’avènement du tout digital. Maintenant, la plupart des compagnies aériennes refusent le paiement en espèces, même pour des petits montants. C’est un changement de paradigme. Les fanatiques des cryptomonnaies ont cru qu’elles allaient remplacer tout cela, mais ce n’est pas le cas, ce n’est qu’une partie du Nouveau Monde qui est en train d’émerger. La Chine est en train de faire des expériences très concluantes sur le yuan numérique. La Banque centrale européenne est aussi en train de faire la même chose. C’est inéluctable.

Derrière cela, il y a aussi un changement de société, avec une nouvelle perception de nos libertés individuelles. Vous êtes né à Beyrouth et vous voyez bien qu’au Moyen-Orient, en Afrique du Nord ou en Afrique subsaharienne, beaucoup de gens survivent grâce à ce que l’on appelle l’économie parallèle. Si les espèces venaient à disparaître, ne risquerait-on pas d’appauvrir des centaines de millions de personnes dans le monde ?

Vous avez entièrement raison. Je parle des économies intégrées, comme l’Union européenne ou les États-Unis. Les faits vous donnent raison puisqu’il y a quelques années, l’Inde a pris des mesures visant à remplacer la quasi-totalité des billets de banque. Cela s’est passé presque du jour au lendemain. L’objectif était de juguler le marché noir ou le marché gris, en forçant les gens à aller dans les banques pour déposer leurs anciennes coupures, afin d’avoir de nouvelles coupures quelques semaines plus tard. Cela a été une catastrophe humanitaire, au sens propre du terme, parce que la population n’était pas préparée, parce que tout le monde n’avait pas de compte bancaire. En plus, pour avoir un compte bancaire, il faut une pièce d’identité, et beaucoup d’Indiens n’ont même pas une carte d’identité. Effectivement, la disparition des espèces va peser lourdement sur les PIB des pays en développement. Cela étant, je vais prendre un autre exemple. Le Kenya est leader depuis dix ans en termes de paiement par téléphone et le Cambodge a également développé cela. Le Kenya est leader dans ce domaine, parce qu’il y avait énormément de cambriolages dans les petites maisons et les baraquements, et, face à cela, l’État et les opérateurs téléphoniques ont mis en place le paiement par téléphone. Tout le monde s’y est mis et, dans le village le plus reculé du Kenya, vous pouvez payer votre épicier avec votre téléphone. À condition qu’il y ait une préparation, on peut quand même éviter des catastrophes humanitaires dans les pays en développement.

Quand on sifflera la fin de la récréation sur les espèces, cela peut-il constituer un bon moyen pour faire rentrer rapidement de l’argent dans les caisses de l’État, car on sait qu’il y a des millions qui dorment sous les matelas ?

C’est vrai, mais le problème le plus aigu ne se pose pas en France, cela concerne surtout l’Italie et l’Espagne. Des calculs très sérieux ont été faits et, si les espèces devaient disparaître de ces deux pays, le PIB pourrait augmenter d’une quinzaine de points, puisque le marché parallèle disparaîtrait. La France est le pays qui utilise le plus la carte bancaire, contrairement à l’Allemagne où vous pouvez aller acheter une Mercedes à 60 000 € avec une valise d’espèces… Le pays de l’Union européenne qui sera le plus réticent à la disparition du cash restera l’Allemagne : pas pour des raisons théoriques, mais parce que ce pays a connu plusieurs traumatismes monétaires, comme l’hyper inflation dans les années 20, jusqu’à la réunification, lorsque Monsieur Kohl a décrété que le Deutsche Mark vaudrait la même chose que l’Ostmark est-allemand. Tout cela s’est imprimé dans les gènes des Allemands et c’est la raison pour laquelle ils sont réticents à la disparition du cash, au cas où…

En résumé, face au danger des cryptomonnaies, vous nous conseillez plutôt d’aller vers la bourse ou l’immobilier…

Je ne donne pas de conseils en termes de placements, mais je constate qu’il y a une corrélation trop intense entre les cryptomonnaies et les marchés boursiers traditionnels. Cela veut dire que les cryptos ne représentent plus une diversification. La clé de la gestion de patrimoine, c’est la diversification. Les cryptos auraient pu représenter une alternative, ou une classe d’actifs, si elles évoluaient de manière indépendante des marchés boursiers traditionnels. Mais ce n’est plus le cas. On assiste à un effondrement boursier, mais aussi à un effondrement des cryptos. Donc ce n’est pas une classe d’actifs qui a su trouver son rythme de croisière.

Écrit par Rédaction

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