Le 23 août 1944, à 11 heures du matin, deux hommes, revolver au poing, font irruption chez Sacha Guitry. Sans même lui laisser le temps de s’habiller et de prendre quelques affaires, ils le conduisent, à pied, en pyjama, à la mairie du VIIe arrondissement de Paris avec trois autres soldats. C’est ainsi que commence une douloureuse détention qui va durer deux mois. Olivier Lejeune a adapté ce récit de Sacha Guitry sous la forme d’une pièce de théâtre qu’il propose dans toute la France.
À l’issue de la présentation du programme de la saison 2025-2026 d’Atlantia, le 1er septembre prochain, Olivier Lejeune interprétera sa pièce pour le public baulois.
Kernews : Cette pièce est issue du livre témoignage de Sacha Guitry. Il faut préciser qu’il s’agit de faits véridiques…
Olivier Lejeune : C’est un texte qu’il a publié en 1947, deux ans après ces malheurs. Quand j’ai lu cela, j’ai été halluciné par ce récit kafkaïen, avec cette plume si magistrale. La libération de Paris en 1944 est une page d’histoire vue par l’un des grands maîtres de l’humour et c’est de l’humour désespéré, parce qu’on lui a craché au visage. On lui a dit qu’il serait fusillé ! C’était d’une totale injustice. Il a été arrêté en pyjama chez lui et, les dix premiers jours de son incarcération, on l’a trimbalé en pyjama de Drancy au Vel’ d’Hiv’, en passant par Fresnes. Il raconte comment tous les people de l’époque ont été dénoncés et arrêtés, parfois injustement. Il a vu des exactions et des fusillades. C’était l’époque où, dans la rue, n’importe qui pouvait abattre quelqu’un au prétexte que c’était un collabo. C’est là que des femmes ont été tondues et certaines marquées au fer rouge. Cette libération de Paris a été terrible, on a trop tendance à l’oublier.
Cette pièce est terriblement d’actualité. On a oublié ce que signifie une foule haineuse, c’est-à-dire des gens qui dénoncent, répandent des rumeurs ou insultent, sans même connaître le fond du sujet. Lorsqu’un groupe commence à s’exprimer de façon aussi agressive, cela devient très vite incontrôlable…
Votre démonstration est très juste. C’est aussi la démonstration de Sacha Guitry. Effectivement, cette situation est très moderne. Il y a une surenchère permanente, avec des bruits qui courent. C’est un thriller. On a monté cette pièce comme un film où l’on évoque les vedettes de l’époque comme Arletty. Sacha Guitry notait tout ce qui lui arrivait au jour le jour et il apprenait par cœur ses notes, par crainte qu’on les lui retire. Il a été blanchi deux ans plus tard. Cependant, on continue de dire qu’il était misogyne, alors qu’il aimait tellement les femmes. Les femmes l’ont cocufié parce qu’il préférait son travail. Il couvrait les femmes de cadeaux. L’autre étiquette qu’on lui colle, c’est celle de collabo, alors qu’il a été blanchi par la justice. En réalité, quand les généraux allemands venaient à Paris, on leur disait qu’il fallait voir la tour Eiffel, le Louvre et Sacha Guitry… Le seul reproche qu’on peut lui faire, c’est qu’il ait continué de jouer ses pièces pendant l’Occupation. Bien entendu, des Allemands sont venus lui demander des autographes et il a fait quelques photos. Mais il n’a jamais pactisé avec eux.
De grands résistants ont pu accomplir des actes héroïques parce qu’ils ont donné l’impression de collaborer…
Sans oublier que Sacha Guitry a pu faire libérer des juifs emprisonnés, notamment Tristan Bernard. La seule qui lui a été vraiment fidèle jusqu’au bout, c’est Pauline Carton. Elle lui a écrit régulièrement. Même son meilleur ami n’osait pas lui écrire, par crainte d’être incarcéré. Les jeunes FFI allaient abattre les gens au coin des rues en rigolant. C’était d’une violence terrible. Cela fait partie des sombres heures de notre histoire. Sacha Guitry était très amoureux d’Arletty et il parle beaucoup d’elle. Mais Arletty avait vraiment la trouille et elle est allée se réfugier à Belle-Île-en-Mer avec son officier allemand. Sacha Guitry avait demandé en mariage Arletty, qui lui a répondu : « Comment veux-tu que je t’épouse, tu t’es déjà épousé toi-même ! »
Grâce à des témoignages et à des études sociologiques, on a découvert que c’étaient souvent les résistants de la dernière heure qui étaient les plus vindicatifs et les plus haineux, alors que les vrais résistants ont tenté de calmer les choses…
C’est exactement ce qu’il dit dans son texte : « Les véritables résistants sont impuissants et désarmés, et les autres veulent faire coffrer tous ceux dont ils ne veulent pas croiser le regard, parce qu’ils savent qu’ils étaient vendus à la solde des Allemands pendant la guerre, et ils ont pu faire cette pirouette finale pour sauver leur peau. » Certains ont été dénoncés par leurs amis. Il faut le voir pour le croire.
Pour rester dans la sphère sociale et ne pas être marginalisés, beaucoup de gens s’agrègent à un collectif majoritaire qui se constitue, sans même en connaître le motif…
C’est une manière de se protéger et c’est d’une lâcheté totale. C’est un Sacha Guitry inattendu. Ce n’est pas le Guitry des adultères et des comédies. C’est un Guitry profond, avec des réflexions incroyables sur l’humanité et l’injustice. À la suite de cela, il a fait une déprime, pendant un an et demi.






