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Patrick Malvezin : « Ce n’est pas le peuple qui fait le souverain, mais le souverain qui fait le peuple. »

Histoire. Dans la pensée de l’intellectuel qui impressionne encore les intellectuels contemporains.

Joseph de Maistre a fasciné et fascine encore les grands intellectuels. Emil Cioran ou Roland Barthes lisaient ses œuvres avec passion, mais sans adhésion, Charles Baudelaire disait que c’était son maître à penser, Philippe Sollers ne cachait pas sa fascination pour Joseph de Maistre…

Joseph de Maistre (1753-1821) est à la fois le plus brillant et le plus énigmatique penseur de la contre-Révolution. Comment un jeune magistrat savoyard, initié à la franc-maçonnerie sur ses trente ans, a-t-il pu devenir l’adversaire résolu des Lumières et de la Révolution, en même temps que le plus pénétrant philosophe de l’histoire en marche ?

Patrick Malvezin nous invite à décrypter l’homme et l’œuvre sur le mystère encore actuel d’une vie et d’une pensée. Après sa thèse à la Sorbonne intitulée : Joseph de Maistre, les conditions ontologiques du recours à la tradition, dirigée par Pierre Boutang, il devint professeur, notamment en Afrique, puis directeur de lycée. À travers son étude sur Joseph de Maistre, cet entretien pourrait figurer dans la rubrique Histoire, Littérature et même Actualités.

« Joseph de Maistre ou le mystère du gouvernement. Parcours d’une œuvre et d’une vie. » de Patrick Malvezin est publié aux Éditions de Chiré.

Kernews : Joseph de Maistre est méconnu du grand public. Toutefois, son nom est resté dans la mémoire collective, particulièrement chez les intellectuels et les politiques. Tous les grands ont lu Joseph de Maistre, sans oser le dire : quelles raisons vous ont incité à vous intéresser à ce personnage historique ?

Patrick Malvezin : Mon professeur de terminale, Pierre Boutang, qui était un homme extrêmement cultivé, m’a ouvert des horizons politiques et philosophiques considérables. Ensuite, j’ai fait des études de philosophie et d’histoire à la Sorbonne. J’ai découvert le thomisme, la philosophie de Saint Thomas d’Aquin. Quand Pierre Boutang est devenu professeur de métaphysique à la Sorbonne, il m’a incité à présenter une thèse sur la tradition. Je me suis intéressé aux philosophes traditionalistes, dont le plus brillant est évidemment Joseph de Maistre. J’ai étudié les conditions du recours à la tradition. Ensuite, un éditeur m’a demandé de faire un recueil de textes de Joseph de Maistre. Il n’a pas été publié. J’ai conservé le manuscrit et j’ai décidé de reprendre ce dossier.

Joseph de Maistre est-il le plus élitiste de nos auteurs ? Dans certains dîners, c’est presque un signe de reconnaissance de prononcer le nom de Joseph de Maistre. J’ai vu de grands industriels ou des politiques de premier plan citer Joseph de Maistre en privé, mais faire semblant d’ignorer son nom en public…

C’est vrai. Il y a des phrases célèbres connues de l’élite, mais il est méconnu du grand public. Il a une réputation sulfureuse car on n’a pas réellement saisi la cohérence et la profondeur de ce qu’il étudie.

Philippe Sollers a dit que c’était « l’auteur le plus maudit » et, pour Cioran, il a eu le triste honneur de prononcer l’éloge de l’Europe civilisée… N’est-il pas finalement le plus contemporain de nos auteurs ?

On peut voir les choses ainsi. Il est dans l’actualité à travers les débats que nous connaissons aujourd’hui et il apporte un point de vue radicalement réaliste, notamment sur la question de la souveraineté.

Le personnage intrigue parce qu’il était franc-maçon et il est passé d’un camp à l’autre rapidement au moment de la Révolution française… N’est-ce pas le plus surprenant ?

Il était déjà sincèrement catholique, tout en étant franc-maçon, mais on accordait peu d’importance aux condamnations de l’Eglise à cette époque. Il était sincèrement catholique et il avait aussi la plupart des idées fausses de son temps. Son ambition était de restaurer l’unité chrétienne. Il comptait sur la franc-maçonnerie pour cela, ce qui était incompatible. Il y a eu la Révolution française, ce qui l’a amené à défendre la monarchie et, en constatant l’évolution déconcertante des événements, il a eu ce qu’il appelle une illumination. Il a écrit : « Nous avons cru que la Révolution était un événement, nous avions tort, c’était une époque. » Ensuite, dans l’œuvre qui a fait sa célébrité, il a développé cette idée qui est quand même présente dans la première partie de sa vie. Il évoque la relation entre le gouvernement temporel des hommes et le gouvernement temporel de la Providence. Dans la Révolution, il voit un événement regrettable, mais il voit aussi que la Providence mène les choses les plus déconcertantes. Il est dans l’idée que la Providence peut tirer d’un mal un bien.

Comme s’il y avait une guerre entre le bien et le mal qui nous dépasse : elle peut se produire sur Terre en étant le rayonnement de ce qui peut se passer dans l’invisible…

Absolument, en reprenant cette phrase de Saint-Paul d’une manière particulière : « Ce monde est le système des choses invisibles manifestées visiblement ». Cela veut dire que ce n’est pas simplement un monde d’apparence, mais que c’est le système des choses invisibles qui se manifeste dans notre monde. Cela pose une métaphysique extrêmement profonde.

D’ailleurs, en parlant de l’actualité, de plus en plus de gens évoquent le combat du bien contre le mal, comme si une guerre invisible se traduisait sur Terre…

Ce qui est intéressant, notamment dans ces considérations sur la France, c’est qu’il écrit : « Quand la Providence efface, c’est pour écrire. » Donc, à travers la Révolution, la Providence se sert de quelque chose de terrible, pour autre chose qui nous dépasse. Dans sa dernière œuvre, il évoque le gouvernement temporel de la Providence. On sait bien que les voies de la Providence sont impénétrables, donc mystérieuses, mais on peut essayer de décrypter cela. Les trois personnages, dans un jeu de rôle tout à fait subtil, mènent cet entretien en découvrant des éléments essentiels, notamment sur la question du péché originel et sur ce qui se passe au niveau des gouvernements.

Pourquoi le mystère du gouvernement chez Joseph de Maistre ?

D’abord, il n’emploie pas cette expression, mais c’est la trame qui donne la cohérence de l’ensemble de sa vie et de son œuvre. Dans la première partie de sa vie, il a l’ambition de jouer un rôle en utilisant la franc-maçonnerie, mais la Révolution le bouleverse. Il prend conscience, à travers ce qui se passe dans la Révolution, que le gouvernement divin est toujours là, mais la relation entre le gouvernement divin et les gouvernements humains n’est pas facile à établir. Il fait apparaître à quel point les gens qui mènent la Révolution sont médiocres. Ils sont plutôt menés qu’ils ne mènent, avec des succès incroyables que l’on ne peut pas comprendre. Il écrit : « Nous sommes attachés au trône de l’Etre suprême, dans une chaîne souple, c’est la liberté que nous avons dans certaines limites, mais, quand les hommes veulent nier cette relation, la chaîne se raidit et c’est la Providence, avec la violence des événements, qui reprend les événements pour faire régénérer les choses. » Ces œuvres sont toutes liées à cette question du rapport entre le gouvernement divin et le gouvernement des hommes.

Il écrit : « Les gouvernements d’Europe ne sont que des pièces rapportées sans unité politique, résultat fortuit du choc de différents intérêts, mélange informe des débris du colosse féodal heurté par la puissance royale ». Cette phrase est terriblement d’actualité…

Certaines choses sont tellement d’actualité, effectivement, avec une pensée tellement radicale, que les gens n’oseraient même pas exprimer. Il explique que le peuple ne peut pas gouverner et qu’il ne peut pas être souverain, comme Jean-Jacques Rousseau d’ailleurs, il considère que la démocratie est impossible.

« Ce mot de peuple est une expression relative qui n’a de sens que dans son rapport avec celle de souverain. Seul, il ne signifie rien. Comme l’idée de fils ne peut subsister séparée de celle de père… » Donc, le fils ne peut pas être le père.

Exactement. Ce n’est pas le peuple qui fait le souverain, mais le souverain qui fait le peuple. Il présente le cas de la France comme illustration. D’ailleurs, il y a un vieux chant royaliste de l’Action française : « Les Rois ont fait la France, elle se défait sans Roi ». On peut en faire le constat. Il connaît des Italiens ou des Allemands, mais il ne connaît pas l’homme, en évoquant la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Cela signifie que chaque Nation a un génie propre, qui a une origine divine, et la Nation n’existe que dans la fidélité à des lois fondamentales non écrites qui font son génie. Lorsqu’elle s’en éloigne, elle ne peut qu’en souffrir.

Il évoque les crimes nationaux contre la souveraineté qui seront punis de manière terrible : cela signifie-t-il que nous ne connaissons pas encore la fin de notre histoire ?

Cette phrase peut avoir des répercussions. D’ailleurs, la citation est ambiguë. On essaye d’entrevoir un grand mouvement vers l’unité et Joseph de Maistre, avec des positions catholiques solides, fait des hypothèses aventureuses.

Enfin, ce qui nous ramène à l’actualité, c’est la géante Russie qui le fascine…

Le cas de la Russie illustre bien cette question : le retour à ses fondements fait la force d’une Nation. Ce qui est arrivé à la Russie après, Joseph de Maistre n’imaginait pas cela, mais on a presque l’impression qu’il entrevoit ce qui va se passer. Après ce qui est arrivé pendant 70 ans à la Russie, on observe aujourd’hui un retour à la religion orthodoxe, qui est vraiment un élément de retour aux traditions de la Nation, puisque l’on peut reprendre cette phrase que tout le monde connaît : « La contre-révolution n’est pas la révolution en sens contraire, mais l’inverse de la révolution. » Le contraire de la révolution, c’est la tradition, qui est effectivement l’inverse de la table rase. Joseph de Maistre avait bien compris que la révolution n’était pas finie avec la Restauration et que les Bourbons allaient de nouveau être chassés. À l’époque, cela surprenait ses interlocuteurs. Le retour à la tradition, c’est revenir à l’expérience, aux préceptes, aux idées fondatrices de la connaissance. Il faut commenter cette phrase pour bien la comprendre, car ce n’est pas un simple jeu rhétorique. Aujourd’hui, ce retour vers la tradition n’est pas évident quand on considère l’évanouissement de nos sociétés occidentales. Mais il peut y avoir une surprise.

Écrit par Rédaction

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