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Pol Quadens : « Nous avons été désincarnés par cette société de la marchandise. »

L’artiste belge décrit la société de la marchandise comme une pieuvre qui dévore tout sur son passage…

Pol Quadens est un designer et sculpteur belge qui a son atelier à Bruxelles. Il a publié un livre dénonçant les mécanismes de la surconsommation prônée dans une société décadente. Il nous rappelle d’anciens préceptes qui conservent tout leur sens dans une société contemporaine qu’il juge abîmée par le profit. Il propose ainsi de soustraire les valeurs, les besoins, les biens, tout en regardant la société de la marchandise comme une pieuvre qui engloutit tout sur son passage.

« Philosophie de la soustraction » de Pol Quadens est publié aux éditions Les Impliqués (L’Harmattan)

Kernews : Vous avez publié ce traité philosophique de 400 pages alors que vous êtes connu et que vous fréquentez des milieux mondains. Vous vous doutiez bien qu’en sortant cet ouvrage, certains vous accuseraient d’être complotiste ou hors norme. Comment vous est venue cette idée folle, bien qu’il n’y ait eu que des coups à prendre ?

Paul Quadens : Je suis à un niveau dans le design et dans la sculpture, je suis un peu désabusé et je peux me permettre vraiment de me lâcher. J’ai atteint un certain stade dans ma carrière et dans ma vie. Je peux transmettre ce que j’ai à dire par d’autres médias que la matière et les matériaux. J’ai beaucoup réfléchi. Je me rends bien compte que mon livre ne va pas dans le sens de la plupart de mes clients, qui sont plutôt des capitalistes mondialistes, des gens bien dans le système… Mais je me suis posé cette question. Petit à petit, je transmets mon livre à des clients et à des collectionneurs et j’y trouve un certain écho. Ils le prennent plutôt bien. Ce sont des gens qui sont ouverts à beaucoup de choses, des gens curieux, ouverts à la philosophie, et cela me fait très plaisir.

Pourquoi évoquez-vous la philosophie de la soustraction et quelle est la différence avec la décroissance ?

Pour qu’une idée soit forte, elle doit rester dans la pensée et elle doit se transmettre par la philosophie. Ce n’est pas pour rien si l’on cite encore aujourd’hui Héraclite et Parménide, qui datent de 550 avant Jésus Christ : c’est parce que leur pensée traverse les époques. Pour qu’une pensée dure, elle ne peut absolument pas s’inscrire dans un mouvement. Je crois que les mouvements, les courants ou les partis politiques sont des systèmes prévus par le système de la marchandise qui récupère automatiquement tout cela. On voit d’ailleurs cela avec les courants politiques extrêmes, le complotisme ou les Gilets jaunes. C’est digéré et c’est éteint. Quand on ne fait pas partie d’un courant, on garde cette liberté. Pour moi, la décroissance est un courant parmi tant d’autres.

Contrairement aux partisans de la décroissance, vous n’incitez pas le lecteur à ne plus rien acheter, mais à acheter mieux, plus local, et de beaux produits qui vont durer davantage…

J’essaye de faire comprendre qu’il faut agir par mesure et non pas par excès. Je sais que le capital, l’argent et le système du commerce dans le monde sont basés sur l’excès. Si, dès le départ, on avait eu un peu plus de mesure et moins d’excès, nous n’en serions pas là. J’invite les gens à faire preuve de mesure. Pas de sobriété, mais simplement une remise en question des besoins. Le besoin est une méthodologie sociale. On nous a inventé des besoins, on nous séduit avec ça, on nous donne l’envie de les posséder et, quand on a mordu à l’hameçon, cela devient indispensable. Les envies de départ se transforment en besoins qui se transforment en obligations et c’est là où commence la soumission à l’égard du système. Il faut faire très attention à cela.

Votre métier de designer induit un bel emballage qui confère une image haut de gamme à un produit et qui peut créer aussi un besoin… Ne vous situez-vous pas aussi dans cette matrice ?

Je ne suis pas Philippe Starck. J’ai toujours travaillé dans le minimalisme et l’abstraction. Ce n’est pas en ne faisant rien que l’on arrive à poser une critique un peu sérieuse du monde. C’est en observant et en proposant des choses, avec des images et des objets qui font réfléchir. Je ne travaille pas de manière narcissique pour essayer d’être connu et de gagner de l’argent. Évidemment, il faut de l’argent pour vivre. Depuis les années 80, je fais un travail minimal, j’essaye de remettre en question l’usage même d’un objet. C’est assez difficile à expliquer sans image. Par exemple, j’ai fait une sculpture de 4,50 mètres de haut pour un parc en Suisse. Le cairn est pour moi la première sculpture de l’homme, c’est le moment où l’homme déposait des graviers le long de son chemin, comme le Petit Poucet. Après, il a fait des constructions verticales, pour dire aux suivants que l’homme était passé par là. Je reviens avec ce cairn en acier inoxydable poli, qui est pour moi le degré zéro du matériau, puisqu’il reflète le monde. Ce n’est qu’un miroir du monde, donc c’est un beau message philosophique et artistique. Je travaille sur les premières sculptures de l’homme. Ensuite, je travaille sur de grands silex, les premiers outils de l’homme. J’essaye de rappeler d’où vient l’homme, pour tenter de faire comprendre ce que nous sommes par rapport à nos racines.

D’ailleurs, dans ce traité philosophique, vous évoquez l’homme et l’amour. Avec cette déconstruction généralisée, l’avachissement intellectuel affecte même l’amour vrai et sa définition…

J’évoque l’amour vrai et l’amour faux, la beauté vraie et la beauté fausse, la musique aussi… Tout a été transformé en marchandise. Il faut retrouver le vrai amour, l’amour simple, et pas l’amour de complaisance, de connivence, l’amour calculé. Évidemment que l’amour est à retrouver de toute urgence et c’est peut-être par l’amour que nous arriverons à nous reconnecter avec notre âme et notre esprit. Nous avons été désincarnés par cette société de la marchandise et l’on doit retrouver cette union entre l’âme et le corps, entre l’esprit et l’enveloppe. Ce n’est qu’à ce moment-là que nous serons délivrés et que nous serons dignes et capables de nous assumer. Il faut aussi retrouver la peur universelle, car l’animal a une peur ontologique et sa peur lui permet justement de survivre, pour échapper au danger. La peur ontologique de l’homme a été complètement supprimée au profit d’une peur sociale. La peur naturelle n’a plus lieu d’être dans notre société super protégée. Des murs de la maison aux codes secrets de l’ordinateur, on nous a empêchés d’avoir peur. La peur sociale a remplacé cela, c’est-à-dire la fausse peur.

Justement, c’est cette peur instillée au moment de la crise sanitaire qui vous a incité à écrire ce livre. Peut-on dire qu’il y a eu une vraie fracture depuis et que les comportements ne sont plus les mêmes ?

On le voit quand on se promène dans la rue. Avant, quand on portait le regard sur quelqu’un que l’on croisait, il nous retournait son regard. Aujourd’hui, c’est terminé, surtout dans les grandes villes. J’ai commencé à écrire en 2019 après avoir attaqué la Phénoménologie de l’esprit de Hegel. J’ai mis trois ans à lire ce livre et je ne suis plus le même homme depuis. La crise de la Covid m’a posé des problèmes personnels assez importants. Ce qui m’a frappé, c’est l’excès de pouvoir des gouvernements. Ils ont pris les pleins pouvoirs pour nous confiner et nous interdire de sortir. À ce moment-là, j’ai compris qu’il y avait un problème. Je ne pensais pas que cela irait aussi loin. C’est sur des idées de quelques spécialistes, des présomptions, que l’on a empêché les gens de sortir de chez eux. Les choses ont vraiment changé. Ce qui est important, c’est le déterminisme. Je suis un Spinozien et je pense que le libre arbitre est une illusion. Il y a une organicité et ce ne sont pas les hommes qui décident des choses qui se font, c’est le système en lui-même qui génère des hommes qui vont prendre des décisions. C’est un concept central.

Vous évoquez aussi le chaos dans lequel le monde occidental est maintenu…

C’est la saturation des marchés qui nous mène à cette impasse, au chaos et à la fin terminale du capital, comme Marx a su l’expliquer. On en a peut-être pour cinquante ans maximum. Ensuite, cela va imploser. Donc, nous sommes dans une période où les monstres apparaissent. En même temps, les cultes disparaissent, avec une destruction de l’Eglise et des religions. On est dans la désincarnation, on est traité comme des objets de consommation. En plus, il y a une déification de la jeunesse, les gens sont transformés en dieux, les gens ont le pouvoir de tout décider, les enfants peuvent même décider de leur sexe… On est dans un écueil incroyable. On est dans le monde de l’ignorance et, face à cela, il faut absolument lire les vrais textes et sortir de ce monde du grand capital pour essayer de survivre bien, en étant moins impacté par ce système.

Lorsque vous citez le grand capital, vous n’incluez évidemment pas les petits commerçants, ni les patrons de PME et de TPE…

Marx est d’abord un philosophe de haut niveau, avant d’être responsable d’un parti politique qui a été galvaudé par le bolchevisme. Donc, c’est quelqu’un d’assez important. Je suis pour l’apprentissage. La société a tendance à nous mettre dans des catégories afin de pouvoir nous utiliser en bons clients. Je veux retrouver l’homme à tout faire. Je voudrais que les gens soient un peu moins spécialisés, qu’ils apprennent des choses, qu’ils s’ouvrent à d’autres disciplines, comme savoir s’occuper d’un cheval, planter un arbre, coudre un vêtement… C’est une manière de sortir de cette société, sans en sortir réellement, mais en ouvrant les possibilités que nous avons en nous de pouvoir faire des choses très différentes. Je le prouve en écrivant un livre de philosophie, tout en continuant à être un artisan et un artiste. L’homme à tout faire, c’est l’homme de l’avenir.

En fait, vous estimez que le système capitaliste fait tout pour nous plonger dans l’ignorance, parce que cela lui profite…

Je confirme. Il y a une volonté d’abrutissement qui est vraiment sensible. On le voit à l’école, on supprime des cours, on modifie la langue française, on va vraiment dans le sens de l’abrutissement. Et, en plus, on spécialise de plus en plus. Donc, on nous pousse à accepter tout ce que l’on veut nous fourguer, sans essayer de comprendre. J’entends souvent cette expression « pas de prise de tête » : cela signifie que les gens ne veulent plus réfléchir. Ils ont peur de réfléchir, ils se demandent presque si leurs facultés cognitives arriveront au bout de la réflexion. Cela devient socialement acceptable de dire que l’on ne veut pas comprendre et que l’on ne veut pas réfléchir. J’ai expliqué à ma sœur, qui est très conventionnelle, au moment du confinement, que dans un pays comme la Suède, il n’y avait pas de confinement, pas de masques, et que les gens se portaient très bien. Elle ne me croyait pas et elle mettait ses mains sur ses oreilles pour ne pas entendre ce que je disais, car elle ne pouvait pas imaginer que c’était réel… Maintenant, mon message est très positif. J’invite les gens à prendre conscience de ce que signifie l’en-soi de la soumission, le pour-soi de la désaliénation. L’en-soi, c’est l’état de l’enfance, on ne pense qu’à soi, cet état est maintenu par la société tout au long de notre vie. La plupart des gens que nous connaissons sont dans l’en-soi jusqu’à la fin de leur vie. Récemment, je proposais une mandarine à un ami et il attendait que je la lui découpe : cet homme a plus de quarante ans et il m’expliquait que sa maman lui découpait encore sa mandarine…

Vous évoquez cette partie de la population qui ne veut pas se prendre la tête, alors qu’il y a quelques années, il y avait ans les dîners des moments où la conversation alternait entre des sujets sérieux et des sujets frivoles, telle une mélodie. Maintenant, tout est futile et les gens sont incapables de prendre du plaisir à discuter de sujets sérieux…

J’évoque la maïeutique de Socrate, l’art d’accoucher les esprits, de leur faire enfanter la vérité. Ça signifie en quelque sorte : Parle, crache ta Valda, dis-moi ce que tu as à dire… C’est quelque chose que l’on faisait encore dans les années 2000, mais beaucoup moins maintenant. Il y avait des discussions dans les bars et dans les soirées. C’était la belle vie de la contradiction. C’est dans l’échange que l’on arrive à évoluer. Aujourd’hui, on est chacun chez soi et l’on a intérêt à aller bien voter.

Écrit par Rédaction

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