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Régis Le Sommier : « Cette Union européenne est en train de devenir la Russie soviétique. »

Régis Le Sommier est grand reporter. Il a été directeur adjoint de Paris Match et il dirige aujourd’hui le média Omerta. Nous revenons sur la polémique qui a suivi l’interview de Vladimir Poutine par Tucker Carlson et nous évoquons avec lui le métier de journaliste et la liberté d’expression.

Régis Le Sommier est l’invité de Yannick Urrien 

Extraits de l’entretien

Nos compatriotes commencent-ils enfin à avoir conscience que tout est imbriqué et que ce qui peut se passer à des milliers de kilomètres a des conséquences directes sur notre vie quotidienne, comme notre pouvoir d’achat ?

Il y avait une attitude très française consistant à faire la distinction entre ce qui se passait à l’international et ce qui se passait au national. Maintenant, avec la révolte du monde agricole, beaucoup de gens ont compris les implications des événements ayant lieu à l’international, des guerres, mais aussi au niveau de l’Europe, sur l’économie française et le train de vie de nos concitoyens. Le monde est interconnecté et, si l’on n’agit pas sur des choses supranationales, on en paie les conséquences.

Vous enseignez le journalisme aux étudiants : que leur dites-vous ?

En préambule de mes cours et de mes conférences, je dis toujours que quand on est journaliste, on doit avoir comme principe de ne jamais se dire qu’il y a un endroit au monde où l’on ne peut pas aller. Si l’on commence à se dire qu’il ne faut pas aller en Corée du Nord, ou obtenir l’interview de tel ou tel, comme Vladimir Poutine, c’est une mauvaise chose. Le fondement du journalisme, c’est de promener son regard sur la planète, donc se rendre sur place, car on a oublié cela avec toutes ces chaînes d’info qui prennent des images livrées, avec des commentateurs dessus. Si vous prenez une chaîne comme LCI, la plupart des gens qui sont sur le plateau depuis deux ans, et qui analysent la guerre en Ukraine, n’ont jamais mis un pied en Ukraine ! Cela en dit long sur la fabrique de l’opinion aujourd’hui. Les éléments sont disséqués par des gens qui n’ont aucune idée de ce qui se passe sur place et qui ne font que reprendre un argumentaire, souvent orienté, issu d’un cercle de réflexion, et l’expérience du terrain importe peu. Quand on se rend sur place, on s’aperçoit, du côté ukrainien et du côté russe – puisque j’ai eu le privilège de couvrir les deux côtés – qu’il y a des choses qui n’ont rien à voir avec le matraquage que l’on subit sur les ondes depuis deux ans.

Le réel devient suspect, parce qu’il contrarie une certaine façon d’expliquer les choses

D’ailleurs, lorsque l’on se rend sur place, on peut le vérifier dans de nombreux conflits, il y a parfois de grosses différences avec ce qui est dit sur les plateaux…

Il m’est arrivé de revenir de zones de conflit et d’avoir un interlocuteur qui m’explique que ce que je dis est faux. J’explique que je ne suis payé par personne, que je n’ai aucun intérêt, et une personne assise sur sa chaise m’explique que ce que je dis est faux… Le réel devient suspect, parce qu’il contrarie une certaine façon d’expliquer les choses. Il faut être dans une sorte de moule pour ne pas se retrouver mis à l’écart et c’est ce qui se passe dans notre pays aujourd’hui. C’est assez clair. La plupart des médias qui pratiquent cet ostracisme sont des médias de service public. On m’explique que France Inter manque de pluralité, tout comme des émissions comme « C dans l’air », qui n’acceptent pas de voix dissidentes, mais on me rétorque qu’il y a CNews, une chaîne de droite contrôlée par Bolloré. Mais il y a une grosse différence, puisque CNews c’est l’argent de Bolloré, alors que France Inter c’est notre argent ! Il suffit de regarder les dernières élections : 59 % des gens ont voté pour Emmanuel Macron et 41 % pour Marine Le Pen. Vous avez 41 % de gens dont la voix n’est pas représentée sur un service public qu’ils paient. CNews est une chaîne privée, ce n’est pas de l’argent qui sort de votre poche. C’est quand même très différent.

Le vrai problème de ces médias, c’est qu’ils vous expliquent comment il faut penser.

France Inter répondra que le pluralisme est respecté, en publiant une comptabilité des personnes invitées. Peut-être estiment-ils respecter la voix du pluralisme, mais les chroniqueurs sont sur une voie qui leur permet ensuite d’être différents…

C’est une manière de dire que l’on reçoit Jordan Bardella. Mais, après, il y a une heure d’analyse pour descendre complètement ce qui aura été dit, avec des experts ou des gens supposés neutres, qui ne le sont pas et qui vont expliquer comment il faut penser… Le vrai problème de ces médias, c’est qu’ils vous expliquent comment il faut penser. On entend souvent le terme de journalisme militant et, à l’inverse, la version soft, c’est journalisme citoyen. J’ai beaucoup de respect pour les gens qui font du militantisme. C’est de la politique, mais ce n’est pas du journalisme. On peut être journaliste, on peut être militant, mais on ne peut pas être les deux. Le militantisme consiste à mettre en valeur les points forts du candidat que vous défendez et rendre invisibles ses points faibles, c’est-à-dire ne pas dire la vérité. La notion de journalisme militant, qui est incarnée par des gens comme Hugo Clément, avec cette tendance citoyenne et écologiste, c’est de la foutaise. Un journaliste doit être capable de dire du mal de gens pour lesquels il a de la sympathie a priori. Parfois, on est témoin privilégié de l’histoire qui sort de terre. On n’atteindra pas la neutralité, on ne possédera pas la vérité, on peut évidemment vous mentir, mais en allant sur place on en sait forcément un petit peu plus par rapport à celui qui ne se déplace pas. Un journaliste se déplace. Il regarde les choses qui se présentent devant lui et il rend un travail qui vise le plus possible à être neutre, ou d’une vérité la plus juste possible.

Le système est usé jusqu’à la corde

Évoquons l’interview de Vladimir Poutine par Tucker Carlson. Dès que l’on veut écouter quelqu’un qui n’est pas dans le prétendu camp du bien, on se fait traiter de propagandiste…

Les personnes qui disqualifient quelqu’un en le traitant de propagandiste, c’est comme si vous l’accusez d’être un sympathisant d’Hitler. Donc, après, il n’y a plus de discussion possible. Il y a une grande différence entre l’interview faite par Tucker Carlson et celle faite par Oliver Stone il y a quelques années, car Stone était vraiment admiratif de Poutine, mais il n’est pas journaliste. Tucker Carlson est journaliste à la base. Il sait qu’il est là pour poser des questions, et pas forcément des questions qui vont satisfaire Poutine. J’ai eu le même problème avec Bachar al-Assad. Laurent Fabius m’avait insulté sur Europe 1 en disant que j’avais fait un publi-reportage pour la Syrie, alors que je travaillais pour Paris Match. Pour Laurent Fabius, le problème n’était pas l’interview de Bachar al-Assad, mais c’était de le voir dans un journal français, en mettant un point d’honneur à abattre l’homme qui avait interviewé le président syrien. On a un peu le même phénomène avec Tucker Carlson : il se fait presque plus exécuter par ses pairs journalistes, que par les hommes politiques qui regardent quand même son interview. Tout cela parce que ces gens sont à court d’arguments et que le système est usé jusqu’à la corde. Grâce à Dieu, nous ne sommes plus sous une chape de plomb. La sphère médiatique a beaucoup évolué et il y a plein de relais aujourd’hui… Récemment, je suis allé à un salon du livre à Cosne-sur-Loire. J’ai pu discuter avec des dames du Rotary club, donc des gens très installés, et ces dames m’ont dit qu’elles ne regardaient plus la télévision et qu’elles prenaient leurs sources d’information sur YouTube. J’ai été le premier surpris ! La religion du journal de 20 heures, c’est fini. D’ailleurs, ces chaînes sont à la peine, donc on n’a plus vraiment besoin de ces chaînes. La reconstruction des médias s’opère de cette façon et la saturation idéologique dont on a été victime pendant tant d’années s’assouplit d’une certaine façon. Les gens savent faire la part des choses. Maintenant, au Parlement européen, il y a Thierry Breton ou Madame von der Leyen qui veulent réguler les réseaux sociaux, mais vous avez de l’autre côté des gens comme Elon Musk… C’est le danger avec ces instances européennes non élues. Cette Union européenne est en train de devenir la Russie soviétique.

Vous avez cité les réactions après votre interview de Bachar al-Assad. Quelques années plus tôt, lorsqu’un journaliste allait voir quelqu’un d’infréquentable, prenons l’exemple de Saddam Hussein, la réaction dans les rédactions était : « Il a fait un beau coup ! » Comment expliquez-vous ce changement de mentalité ?

Autrefois, en 1979, un journaliste de CBS était allé rencontrer l’ayatollah Khomeiny. Quelques années plus tard, Christiane Amanpour de CNN était allée interviewer Mahmoud Ahmadinejab.  Barbara Walters avait aussi interviewé Bachar al-Assad. Jamais les institutions américaines ne leur avaient mis des bâtons dans les roues pour ne pas réaliser ces interviews, qui étaient considérées comme des scoops. Cela donnait une vision du camp d’en face pour essayer de comprendre. Aujourd’hui, nous sommes dans un processus où le libéralisme, l’occidentalisme, est devenu une valeur en perte de vitesse. Les autres pays ne pensent pas comme nous. Nous n’avons pas réalisé cela et nous sommes dans une situation où les deux tiers de l’humanité n’adhèrent pas à ces valeurs d’ouverture et de progressisme. Que vous preniez l’Afrique, le Maghreb, le monde arabo-musulman ou la Russie, dans tous ces pays, l’horizon indépassable de l’activité humaine, c’est un homme et une femme. À partir du moment où l’Occident propose d’autres possibilités sur l’avenir de l’humanité, cela ne leur va pas du tout. Il y a aussi cette prétention à dire au monde ce qu’il doit penser. Quand j’étais étudiant, on me parlait des pays émergents, comme le Brésil ou l’Inde. On disait cela en pensant que ces pays devaient devenir comme nous. En réalité, ces gens n’ont pas envie de devenir comme nous et c’est vraiment une erreur d’analyse que nous commettons. Nous avons des élites très excluantes et quasiment totalitaires dans leur vision de l’information et du pouvoir, qui constatent que la marche du monde ne va plus dans notre sens. On est en train d’assister au « Tous contre l’Occident ». Regardez les grandes alliances, on voit se dessiner un monde qui nous mettrait à la remorque des États-Unis, face à une sorte d’unité qui est en train de se constituer. Malgré tout, il n’est pas trop tard pour l’Occident de suivre cette marche du monde, à condition d’avoir une vision différente des choses et d’avoir cette ouverture d’esprit. Il faut apprendre à regarder l’autre côté du monde et, à travers l’autre, on décèle un imitateur de notre génie ou une personne totalement diabolique, c’est-à-dire un nouvel Hitler. Il n’y a pas de demi-mesures. Regardez, quand vous lisez Le Monde, il y a toujours une critique de l’aspect non démocratique de la Russie. On nous explique que Poutine truque les élections, tout cela est juste, mais ce côté antidémocratique est tout le temps pointé du doigt quand il s’agit de la Russie. En revanche, quand on parle du Qatar, de l’Arabie saoudite ou des Émirats arabes unis, pays avec lesquels nous avons des relations, même militaires, jamais ce côté antidémocratique n’est pointé du doigt. C’est toujours à géométrie variable et l’on a toujours le même schéma de pensée qui consiste à se créer un ennemi absolu et à voir le monde à travers le bien et le mal.

C’est presque une forme de racisme que de vouloir que l’autre nous ressemble…

Totalement. Récemment, j’étais un salon du livre de Toulon, en conférence avec un ancien ambassadeur de France en Russie, Jean Maurice Ripert. Nous n’avons pas du tout la même vision des rapports internationaux. J’ai été surpris de l’entendre dire que la Russie était devenue un camp de concentration à ciel ouvert… J’ai voyagé en Russie de nombreuses fois et on peut critiquer l’autoritarisme de Vladimir Poutine, mais l’usage de ce terme m’a beaucoup choqué. J’ajoute qu’il a été ambassadeur de France en Russie : s’il n’aime pas ce pays, personne ne l’a forcé à accepter ce poste dans ce pays. Un ambassadeur est là pour trouver des solutions. Il n’est pas là pour accabler et considérer que l’endroit où il est censé représenter la France est un camp de concentration à ciel ouvert. Je trouve cela hallucinant.

Écrit par Rédaction

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