C’est un chiffre qui devrait faire tousser bien au-delà du seul monde des buralistes. Selon le dernier rapport KPMG cité par Philip Morris France, 53,6 % des cigarettes consommées en France en 2025 ne proviendraient plus du réseau légal des buralistes. Mais l’étude comporte un autre enseignement, plus proche de nous : d’après la carte régionale diffusée avec ces données, les Pays de la Loire apparaissent comme la région la plus touchée par le phénomène.
Le signal est loin d’être anodin. Dans une région où le réseau des buralistes reste très présent dans les centres-bourgs, les quartiers, les communes littorales et les petites villes, la progression du marché parallèle n’est pas seulement une affaire de fiscalité nationale. Elle touche aussi au commerce de proximité, à la sécurité économique des points de vente et à la capacité de l’État à faire respecter ses propres règles.
Selon les données nationales avancées dans le rapport KPMG, 26,54 milliards de cigarettes auraient été achetées en dehors du réseau français des buralistes en 2025. Ce marché parallèle recouvre deux réalités différentes. Il y a d’abord les achats réalisés légalement à l’étranger, notamment dans les pays frontaliers. Mais il y a surtout les cigarettes issues de circuits illicites : contrebande, contrefaçon, ventes sous le manteau, réseaux sociaux, épiceries de nuit ou filières organisées.
Ce dernier point est le plus préoccupant. Toujours selon le rapport cité par Philip Morris France, près de 21 milliards de cigarettes illicites auraient été consommées dans le pays en 2025. La contrefaçon représenterait désormais près d’une cigarette sur cinq. La France concentrerait une part très importante des volumes illicites observés en Europe. Et, à l’intérieur même du territoire national, les Pays de la Loire se détacheraient en tête sur la carte de l’étude.

Comment expliquer cette exposition régionale ? Il faut être prudent : une carte ne dit pas tout. Mais les Pays de la Loire cumulent plusieurs caractéristiques favorables au développement de circuits parallèles : un tissu urbain dense autour de Nantes, Angers, Le Mans ou Saint-Nazaire, des zones périurbaines très mobiles, un littoral touristique très fréquenté et de nombreux axes routiers. À cela s’ajoute un facteur plus général : l’écart de prix entre le tabac légal et les cigarettes vendues hors réseau.
L’histoire économique l’a montré à plusieurs reprises : lorsque la fiscalité crée un différentiel de prix trop important, le marché légal recule et le marché gris ou noir avance. Ce fut vrai pour l’alcool pendant la Prohibition américaine, pour certains produits pétroliers aux frontières, et cela se vérifie aujourd’hui avec le tabac. La hausse des prix a sans doute contribué à réduire une partie de la consommation. Mais elle a aussi ouvert un espace considérable à des vendeurs qui ne paient ni taxes, ni charges, ni loyers commerciaux.
Les données de l’OFDT confirment, de leur côté, que les ventes dans le réseau légal continuent de reculer. En 2025, les ventes de cigarettes chez les buralistes ont diminué de près de 9 % par rapport à 2024. Cette baisse peut traduire une diminution du tabagisme, ce qui demeure l’objectif de santé publique. Mais elle peut aussi, en partie, révéler un déplacement des achats vers des circuits moins contrôlés.
Pour les buralistes ligériens, le sujet est donc très concret. Ils subissent à la fois la baisse de la consommation, la concurrence des achats parallèles et la montée de produits vendus hors de tout contrôle. Dans les communes moyennes ou rurales, le bureau de tabac n’est pas seulement un point de vente : il fait souvent office de commerce de service, de relais presse, de point de paiement, parfois de lieu de passage essentiel dans la vie quotidienne.
Xavier Puech, président de Philip Morris France, plaide pour un renforcement des contrôles et des sanctions, notamment contre les ventes en ligne et les circuits organisés. Son propos doit être lu avec la distance nécessaire, puisqu’il émane d’un industriel du tabac. Mais le problème soulevé dépasse l’intérêt d’un fabricant. Si les chiffres sont confirmés dans leur ampleur, c’est toute la politique publique du tabac qui se trouve devant une contradiction : faire reculer la cigarette sans abandonner le terrain aux trafics.
Dans les Pays de la Loire, région placée en tête par l’étude, cette question devient locale. Elle concerne les commerçants, les consommateurs, les finances publiques et les forces de contrôle. Le marché parallèle du tabac n’est plus seulement une fraude discrète. Il devient un phénomène économique de masse, installé au cœur des territoires.
Sources : rapport KPMG 2025 sur le marché parallèle des cigarettes en Europe, cité par Philip Morris France ; déclaration de Xavier Puech, président de Philip Morris France ; Observatoire français des drogues et des tendances addictives, bilan 2025 du tabagisme et des ventes dans le réseau des buralistes ; carte régionale transmise avec l’étude.
