Marina Yaloyan : « On ne peut pas comparer une société qui est centrée autour de l’argent et des valeurs matérielles, et une autre qui est centrée autour des valeurs spirituelles. »

Les mémoires d’une petite fille qui a vécu la chute du Mur de Berlin.

Marina Yaloyan a eu un parcours incroyable : elle a connu le choc de la chute du Mur de Berlin quand elle habitait à Erevan, elle a vu ses parents devoir brûler des livres pour se chauffer. Elle a passé son enfance et son adolescence entre Erevan et Moscou. Ensuite, elle est partie vivre aux États-Unis, où elle est sortie major de l’université de Columbia à New York et d’UCLA à Los Angeles. Elle est devenue journaliste pour la télévision française (France 24, M6), puis éditrice déléguée à l’UNESCO. Elle est aujourd’hui directrice des Affaires internationales au Journal du Parlement et aux Nouvelles Diplomatiques, chargée des Relations internationales au Comité de l’Europe et professeur à HEC.

« La Petite Pianiste d’Erevan » est son premier roman. Elle y raconte l’histoire de Verochka, qui grandit dans une famille d’intellectuels communistes au milieu des livres, des certitudes idéologiques et de la musique qui lui ouvre un autre horizon. Mais lorsqu’en 1991 l’Union soviétique vacille, son univers se fissure et l’Histoire s’invite dans chaque foyer. Verochka se raccroche alors à un espoir fragile : réussir le concours qui lui permettra d’intégrer une prestigieuse école de musique moscovite.

« La Petite Pianiste d’Erevan », de Marina Yaloyan, est publié chez Albin Michel.

Kernews : Vous avez passé votre enfance entre Moscou et Erevan, et vous habitez maintenant à Paris. Vous portez un regard d’enfant sur la période communiste. Pour quelles raisons ?

Marina Yaloyan : Je ne voulais pas faire un livre politique. Ce qui m’intéressait, c’était de transmettre ce que les gens ressentaient à cette époque. Nous avons traversé cette période avec des millions de personnes qui vivaient la même chose de l’autre côté du Mur. J’ai voulu évoquer ce que ces gens ressentaient de l’intérieur. Je viens de faire une signature à La Baule. J’ai rencontré des lectrices russes et biélorusses, mais aussi ukrainiennes, et tout le monde m’a dit que cette histoire leur rappelait leur propre enfance. Cela me touche infiniment, parce que cela veut dire que le livre touche vraiment le cœur des lecteurs.

Parfois, on imagine d’une façon assez caricaturale que la vie derrière le rideau de fer n’était que misère et oppression. Or il y avait aussi de bons moments, avec un excellent niveau culturel et éducatif…

Les priorités étaient vraiment différentes. C’est vrai, le matériel ne comptait pas beaucoup. Il y avait le même salaire pour tout le monde et les appartements étaient donnés gratuitement par le gouvernement. Donc, personne n’était réellement préoccupé par sa survie matérielle. Ce qui nous préoccupait, c’était d’abord notre survie spirituelle. C’est après la chute du Mur que tout s’est effondré. Les parents de la petite fille se sont retrouvés face à la nécessité de gagner de l’argent, de trouver un travail, alors qu’avant il y avait les emplois à vie. La précarité matérielle s’est installée pour une bonne dizaine d’années. Ce fut un traumatisme pour beaucoup.

Vous racontez l’histoire de cette petite fille. Vous soulignez qu’il s’agit d’une fiction, mais on peut deviner qu’il existe beaucoup de points communs avec ce que vous avez vécu. Vous évoquez la tristesse d’une grand-mère lors de la chute du Mur. Elle en voulait énormément à Gorbatchev, comme à Eltsine…

Oui, la grand-mère incarne exactement cela. Elle était nostalgique de ce monde qui s’effondrait. C’est une figure tragique. Elle a cru à ce monde, elle a cru à ce communisme, et le voir disparaître lui a fait énormément de mal. Elle a essayé de sauver les derniers roubles qu’elle pouvait trouver, car elle était profondément bouleversée par l’effondrement de ce système. On voit apparaître tout un nouveau monde, par exemple avec des banques. Dans quinze pays, c’est le désarroi le plus total. Je me souviens qu’il y a quarante ans, à Moscou, on pouvait acheter des immeubles pour une bouchée de pain. C’était une période incroyable.

Ce qui est aussi incroyable, c’est de constater que le prix du mètre carré est passé de quelques euros à plus de dix mille euros aujourd’hui, dans certains quartiers de Moscou…

C’est ce qui a permis la fortune des oligarques. Avec mille dollars, à l’époque, on pouvait acheter un immeuble entier, des restaurants et même des entreprises. Tout était à privatiser à l’époque !

Vous décrivez l’état de blocus énergétique dans lequel se retrouve l’Arménie au moment de la chute du Mur : est-il exact que vous ayez dû brûler des livres pour vous chauffer ?

Pendant une dizaine d’années, il n’y avait rien, pas de chauffage, pas d’électricité. J’ai connu intimement cette période. Je me souviens encore de l’odeur des bougies et du poêle que l’on devait mettre en marche pour chauffer la soupe ou avoir de l’eau chaude. En Géorgie, c’était la même chose. En Russie, c’était différent. Il y avait de l’électricité, mais il y avait d’autres problèmes, notamment liés à la corruption. La Russie dominait cette partie du monde. Quand j’étais petite fille, j’imaginais Moscou comme le centre du monde, une ville incroyable avec des tours en or. Le Kremlin était le centre de notre monde. Les Arméniens et les Russes ont un passé commun. Il y a une admiration culturelle énorme malgré les différends politiques. Ce lien est toujours fort.

Dans votre enfance, à Erevan, vous attendiez les colis de votre tante qui habitait à Moscou…

C’est du vécu : toutes les familles vivaient grâce aux gens qui partaient à l’étranger, que ce soit aux États-Unis, en Europe ou en Russie. Les familles arméniennes vivaient beaucoup grâce à ces billets reçus de ceux qui étaient à l’étranger. On pouvait très bien vivre pendant un mois en Arménie avec un billet de 100 dollars.

Ces pays semblent avoir conservé la recherche de l’excellence dans le domaine de l’éducation et de la culture. Qu’en pensez-vous ?

C’est possible, même s’il y a eu un léger déclin aussi. Vous savez, on ne peut pas comparer une société qui est centrée autour de l’argent et des valeurs matérielles, et une autre qui est centrée autour des valeurs spirituelles. Maintenant, l’URSS n’existe plus, donc il est difficile d’imaginer ce que cela signifiait. Effectivement, la quasi-totalité des gens, à l’époque de l’URSS, allaient à l’université. Il était aussi important d’avoir une fonction prestigieuse.

Prenons un fait d’actualité récent, comme le vote de la loi dite sur le droit à l’aide à mourir en France. Dans ces pays, une telle information apparaît invraisemblable…

Oui, parce que ce sont des sociétés qui défendent des valeurs traditionnelles sur de nombreux sujets, même sur le mariage pour tous ou l’euthanasie. Il y a une partie du monde qui adhère toujours à ces valeurs. Je ne vais pas dire que c’est bien ou que ce n’est pas bien, c’est une autre question. Mais, dans ces sociétés, ces valeurs viennent de leur histoire et de leur passé. Les pays de l’ex-URSS sont toujours guidés par des valeurs traditionnelles, du moins la plupart. C’est ce qui entraîne ce décalage entre ces deux façons de vivre.

L’Arménie est en train de changer de bloc d’alliance : est-ce une bonne chose pour vous ?

C’est un choix politique, mais cela ne changera rien aux liens qui existent entre les deux communautés. Il y a beaucoup d’Arméniens qui habitent à Moscou, comme beaucoup de Russes qui habitent à Erevan. Personne ne changera cela. Même si l’Arménie devient l’alliée de l’Europe, cela ne changera rien à la proximité culturelle que nous avons avec la Russie. Les choix politiques, c’est autre chose. Maintenant, il y aura sans doute davantage de collaborations économiques avec l’Europe. Nous avons beaucoup de valeurs communes avec l’Europe, mais ce n’est pas du tout la même chose. Quand je suis sur le terrain, je ressens toujours un lien fort entre la Russie et l’Arménie, et j’en suis très heureuse.

Quelle était votre image de la France lorsque vous étiez plus jeune ?

La France était mon pays d’amour. Je suis venue pour la simple envie d’y vivre. C’était vraiment un choix de cœur. Je suis très inspirée, je suis heureuse de faire mon métier, je suis heureuse de partager mon monde. C’est toute une richesse que je tiens à partager avec mon public. Aujourd’hui, je me considère comme étant très française.

Vous avez appris la langue française à New York…

C’est vrai, quand on parle plusieurs langues, c’est une richesse. On découvre des univers différents. On partage un imaginaire différent. Oui, j’ai appris le français à l’université aux États-Unis. Il m’a fallu neuf mois pour parler couramment le français et je suis venue découvrir la France. Déjà, j’étais très inspirée par les écrivains français. J’ai lu les œuvres complètes de Balzac, de Dumas et de Zola. Tous ces livres étaient largement traduits en russe. Ce qui était merveilleux, c’était de pouvoir relire ces livres en français quelques décennies plus tard. Je suis venue m’installer en France parce que je n’aimais pas trop les valeurs des États-Unis, une société très matérialiste et très centrée autour de l’argent. En Europe, on peut encore faire le choix d’avoir des valeurs spirituelles et culturelles. Aux États-Unis, le matérialisme est trop exacerbé et ce n’est pas aligné avec ce que je suis.

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