Shanhui Zhang est l’une des journalistes vedettes de CGTN (China Global Television Network). Elle est souvent interviewée par les grands médias francophones et notamment pour évoquer l’affaire Mbappé.
À l’origine, le footballeur Kylian Mbappé a réagi à des montages humoristiques le représentant en Mao Zedong en qualifiant ce dernier de « dictateur ». Le Français s’est alors retrouvé au cœur d’une vive controverse. Ses propos ont provoqué en Chine une vague d’indignation et plusieurs marques chinoises ont décidé de mettre fin à leur collaboration avec lui. Ce sont des contrats de plusieurs dizaines de millions de dollars qui sont en jeu et l’affaire dépasse largement le territoire chinois. Afin de ne pas froisser le public chinois, de grandes marques mondiales effacent aussi le nom de Mbappé de leur communication. Dior, Hublot ou Adidas ont ainsi supprimé les contenus liés au capitaine de l’équipe de France.
L’affaire Mbappé a fait le tour du monde et il nous a semblé intéressant de l’évoquer sous un angle culturel et géopolitique. Comment les Français doivent-ils se comporter pour entretenir de bonnes relations avec la Chine ? Pourquoi le fait de qualifier Mao de « dictateur » est-il considéré comme une offense gravissime à l’histoire chinoise ? Shanhui Zhang a accordé une interview exceptionnelle à Yannick Urrien. L’objectif n’est pas de revenir sur l’histoire du communisme ou sur le personnage de Mao, mais de comprendre les faits et la position de la Chine, surtout à une époque où de plus en plus d’entreprises françaises veulent commercer avec ce pays.
Kernews : Avant d’évoquer l’affaire Mbappé, je voudrais souligner que vous parlez parfaitement le français. Comment avez-vous appris notre langue ?
Shanhui Zhang : J’ai appris le français pendant deux ans et demi en France, en passant beaucoup de temps à Paris, mais aussi à Lille, où j’ai suivi une formation en école de journalisme. J’ai également fait un stage de journaliste dans un hebdomadaire de la Manche, ainsi qu’à l’agence Chine Nouvelle à Paris et à France Télévisions.
Depuis Pékin, comment avez-vous analysé la polémique actuelle autour de Kylian Mbappé ?
Cette information a attiré mon attention dès que de grandes entreprises chinoises, des géants des boissons et des produits laitiers, ont annoncé le retrait de leurs partenariats. J’ai tout de suite compris que cela aurait une énorme influence en France, mais aussi dans tout le monde francophone. Le retrait de ces très grosses entreprises chinoises a eu un impact sur des marques internationales. Par exemple, tous les contenus promotionnels liés à Mbappé ne sont plus accessibles sur les sites de Dior. Cela montre bien que la répercussion dépasse les seuls partenaires chinois. Pour mesurer la visibilité de Mbappé en Chine : début octobre, avant cette affaire, j’ai passé quelques jours de vacances à la campagne et j’ai même vu des autobus à l’effigie de Mbappé dans de petits villages. Sa présence est très forte et c’est quelqu’un qui compte vraiment en Chine. Or, en Chine, quand quelqu’un a de l’importance, il doit se montrer exemplaire. Beaucoup de stars connaissent le marché chinois. Mais, jusqu’à présent, Mbappé est le seul à avoir franchi cette ligne rouge, celle du respect de l’histoire de la Chine et de la mémoire collective des Chinois. Les médias chinois ont suspendu la diffusion de tous les matchs impliquant Mbappé. Les supporters chinois ne sont pas qu’un marché. Leur confiance se mérite et le talent ne dispense pas du respect. Cette personne est peut-être un génie du football mais à partir du moment où le public se sent blessé, il ne veut plus soutenir cette star. Mbappé a présenté ses excuses, mais les internautes chinois restent sceptiques. La blessure a été forte. Ils se demandent si Mbappé ne s’est pas excusé en raison des conséquences commerciales. Personnellement, je pense que ses excuses sont un premier pas. Construire la confiance entre deux parties, en l’occurrence Mbappé et le public chinois, prend du temps. Mais lorsque quelque chose se brise, on ne peut jamais revenir en arrière. Sur le marché chinois, beaucoup de stars souhaitent profiter des opportunités qu’offrent 1,4 milliard de personnes.
Pendant très longtemps, la France a eu une vision gaullienne des relations internationales, consistant à cultiver l’amitié et les relations entre les peuples sans se soucier des affaires intérieures, car le général de Gaulle disait que la France n’avait pas de relations avec des régimes, mais avec des États. Puis est apparue une sorte de doctrine Kouchner, visant à entretenir des relations avec les États que l’on estime fréquentables et à rejeter ceux que l’on considère comme infréquentables. Vous évoquez aussi votre vision de l’histoire en disant qu’elle doit être respectée parce qu’elle est la vôtre et qu’elle forme un tout. En Russie, on observe la même démarche. Ainsi, tous les personnages de l’histoire russe, qu’ils soient perçus positivement ou négativement chez nous, sont intégrés au sein d’un récit patriotique global. En France, nous avons une vision différente et, selon le cas, nous rejetons par exemple les personnalités de la Révolution ou les rois de France, comme si chaque camp voulait découper l’histoire… Comment voyez-vous cela ?
Il est important et sage de revenir sur ce que le général de Gaulle a proposé à la France : une voie d’indépendance dans les choix diplomatiques. C’est aussi ce qui a fait la grandeur de Charles de Gaulle. En 1964, alors président de la République, il a été le premier chef d’État occidental à reconnaître la Chine. Pour la Chine, c’était très important. Le général de Gaulle a posé les bases d’une amitié solide entre la Chine et la France, puisqu’il a refusé de suivre les États-Unis. Il a fait un choix sage en défendant toujours l’indépendance et la non-ingérence dans les affaires des autres. Chacun doit s’occuper de ses propres affaires et les affaires d’une famille doivent rester dans la famille. De l’époque de Mao jusqu’à aujourd’hui, ce principe a forgé la stratégie internationale de la Chine, à savoir la non-ingérence. Il est important de revenir sur la place de Mao car, pour les Chinois, il est ce que le général de Gaulle est pour les Français. Il fait partie de la mémoire collective chinoise. En 1949, c’est lui qui a fondé la République populaire de Chine. On parle beaucoup de la Longue Marche pour l’indépendance nationale, pour davantage de liberté, et ce fut un succès. Tout ce qu’il a fait n’avait qu’un seul but : rétablir la souveraineté nationale après une longue période de guerre et de colonisation.
Surtout face au Japon…
Oui. La Chine a connu quatorze ans de guerre contre le Japon, avec des dizaines de millions de morts. Ce fut une longue période de lutte contre le colonialisme, le fascisme, l’ingérence étrangère et l’humiliation. Cette dimension explique l’attachement du peuple chinois à la personne de Mao. Il y avait le sentiment qu’avec cette nouvelle Chine, le pays pouvait enfin décider lui-même de son avenir. Nous avons été l’un des premiers pays à réaliser des avancées technologiques pour nous protéger : la bombe atomique, la bombe à hydrogène, les missiles, les satellites… Dans les années 1950, une chanson très célèbre, « L’Orient est rouge », célébrait Mao comme le grand sauveur du peuple. Cela permet de comprendre la force de ce symbole. Je comprends très bien ce que peut penser le public français, mais il ne faut pas plaquer sur la réalité des autres pays ce que l’on a appris dans le système français. En France, on associe toujours le nom de Charles de Gaulle à la Résistance et à l’indépendance nationale. Mais, pour les Chinois, Mao représente quelque chose de plus, car nous avons connu plus de cent ans d’humiliation et de colonisation, et cette dimension est très forte. On dit que Mbappé a des origines camerounaises et algériennes, or il ne faut pas oublier que la Chine a soutenu des mouvements de libération, notamment au Cameroun et en Algérie. La Chine se comporte en pays qui respecte le droit et la politique intérieure des autres pays.
Lorsque vous dites cela, on vous rétorque que vous travaillez pour la télévision chinoise et que vous êtes donc un agent de propagande… Certains ont tendance à estimer que si l’autre ne pense pas comme eux, soit il est idiot, soit il s’agit d’un agent de propagande…
Regardez ce qui se passe en France. Votre « politiquement correct » n’est-il pas un piège pour la liberté d’expression et la liberté tout court ? Dans le monde, il n’y a pas qu’une civilisation, il y a de nombreuses histoires et, tant que vous n’êtes pas dans la peau d’un Chinois, vous n’êtes pas en bonne place pour juger ce que peut penser un Chinois. Il est important de ne pas plaquer vos schémas sur la vie des autres. Par exemple, nous aimons manger du riz, alors que vous, les Français, aimez la baguette. Si vous n’avez pas votre baguette de pain, vous êtes malheureux. Si les Chinois aiment le riz, cela vient de leur histoire et de leur tradition. Il faut le respecter. L’année dernière, un défilé sur la place Tian’anmen a attiré l’attention du monde entier, car il commémorait le 80e anniversaire de la victoire de la guerre de résistance du peuple chinois contre l’agression japonaise. Pendant que les Français luttaient contre les nazis, à l’autre bout du monde, les Chinois luttaient contre les fascistes japonais. C’est quelque chose que nous devons commémorer et la Chine a beaucoup contribué sur ce front oriental. Or, en analysant tout cela en profondeur, j’ai été choquée de constater qu’en France, beaucoup de gens ignorent totalement cette histoire. Les manuels scolaires français sont sans doute lacunaires sur ce point, mais il faut regarder la réalité en face. Quand je suis arrivée en France comme étudiante, je faisais très attention à la manière de faire à la française, notamment au restaurant. J’observais ce que faisaient les Français. De la même façon, quand les Français viennent en Chine, ils doivent observer ce que font les Chinois pour pouvoir ensuite être adoptés par la société chinoise. Aujourd’hui, énormément d’entreprises françaises veulent profiter de notre grand pays de 1,4 milliard d’habitants. Avec certaines, les choses se passent bien ; avec d’autres, moins bien. J’ai entendu parler de Français qui se sont retrouvés dans des situations très délicates.
Est-ce parce que les Français entretiennent un prisme idéologique qu’ils se débrouillent parfois mal dans certains pays étrangers, notamment sur le plan professionnel ?
Exactement. Je vais être directe. Quand on se considère toujours au-dessus des autres, on commet des erreurs. Quand on considère que la manière française est toujours la meilleure, on tombe automatiquement dans des pièges. Aujourd’hui, quand on évoque le rôle de Jacques Chirac en Chine, on considère qu’il a été un bon président. C’est la même chose pour Charles de Gaulle, car les Chinois ont été très marqués par sa personnalité, et pour Jean-Pierre Raffarin. J’ai rencontré Jean-Pierre Raffarin et, avec mon œil de Chinoise, en observant son regard et ses gestes, on devine sa sincérité. C’est la même chose pour Jacques Chirac, qui avait une curiosité personnelle pour la Chine, ses bronzes, son histoire. C’est ce qui donnait de la substance à ses échanges avec ses interlocuteurs chinois. Jacques Chirac a effectué quatre visites d’État en Chine. Il connaissait déjà le pays avant d’être président et c’est une approche précieuse. Ce qui compte, c’est la curiosité et le respect de l’histoire du pays. Chacun doit arriver vierge, c’est-à-dire sans aucun préjugé. Si vous arrivez en Chine avec des préjugés, les choses se passeront mal. Il faut mettre son ego de côté, écouter et observer les autres. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles j’ai voulu devenir journaliste. Je suis curieuse de comprendre la mentalité des autres. J’aime comprendre ce qui se passe autour de moi et je trouve qu’il y a encore beaucoup d’injustice à l’égard de la Chine et de nombreux pays africains, qui ne parviennent pas encore pleinement à se faire entendre sur la scène internationale.
