Sept ans à Bercy, de nombreux sommets face à Donald Trump, Vladimir Poutine ou Xi Jinping : Bruno Le Maire publie « Le temps d’une décision ». Dans cet entretien sans langue de bois, l’ancien ministre de l’Économie reconnaît que les résultats n’ont pas été à la hauteur, revient sur le référendum européen contourné, qu’il qualifie de « tache sur la démocratie » et concède que l’État n’est pas fait pour choisir les technologies gagnantes. Un échange où il est aussi question de Koutouzov, de Tchekhov… et d’un thermos récalcitrant. Bruno Le Maire se livre dans un entretien exceptionnel accordé à Yannick Urrien.
Homme politique et écrivain, Bruno Le Maire a notamment été ministre de l’Économie et des Finances de 2017 à 2024.
« Le temps d’une décision » de Bruno Le Maire est publié chez Gallimard.
Kernews : Votre livre rappelle les témoignages d’anciens ministres sur l’évolution de leur époque, comme ceux d’Alain Peyrefitte sur la période gaullienne ou de Roland Dumas sur le basculement du monde en 1989. Certes, il y a eu d’autres ouvrages, comme celui de Jean-François Poncet, mais on ne connaissait alors pas de grands bouleversements sous Valéry Giscard d’Estaing, alors que vous racontez les très importantes mutations que nous subissons et votre livre permettra sans doute de mieux comprendre ces événements dans quelques décennies…
Bruno Le Maire : L’objectif du livre est de montrer effectivement les bouleversements auxquels nous devons faire face et d’essayer aussi d’apporter des réponses. Ces bouleversements sont aussi profonds que les bouleversements historiques que l’on a connus au moment de l’arrivée de l’imprimerie, au lendemain de la Première ou de la Seconde Guerre mondiale, mais ils sont tous combinés ensemble. Nous avons une révolution technologique qui va totalement transformer les rapports humains et le fonctionnement de notre économie. Nous avons une accélération du réchauffement climatique qui amène des réponses très radicales. Nous avons enfin une explosion de l’ordre international tel que nous le connaissions depuis 1945, avec le retour de la force brute comme seul mode d’organisation des relations internationales, notamment entre la Chine et les États-Unis. À partir de là, toute la question est de savoir comment la France et l’Europe peuvent tirer leur épingle du jeu. Cela suppose d’abord d’avoir un regard lucide sur la période que nous vivons, qui crée une angoisse légitime chez nos compatriotes. Nous vivons un moment de bouleversement historique, comme cela se produit tous les deux ou trois siècles.
Au début de cet ouvrage, vous racontez la manière dont les gens vous abordent, parfois de façon peu diplomatique, en vous reprochant l’état de notre pays. Un jour, un cuisinier vous a déclaré : « Les politiques ne décident plus de rien » et c’est ce qui a donné lieu à ce livre.
C’est la vraie interrogation du livre. En trente années de vie publique, j’ai été ministre de l’Agriculture de Nicolas Sarkozy, conseiller de Jacques Chirac, ministre de l’Économie et des Finances. J’ai toujours essayé de donner le meilleur de moi-même, de faire le mieux possible, mais je reconnais bien volontiers que les résultats ne sont pas à la hauteur de nos attentes. Nous allons finir l’année 2026 avec un chômage qui va repartir à la hausse, une désindustrialisation qui repart et des inquiétudes qui n’ont jamais été aussi profondes chez nos compatriotes. L’une des explications que j’apporte, c’est que les politiques ne décident plus, ne veulent plus décider, ou ne savent pas suffisamment jouer avec les autres forces en présence, que sont les autres États européens, les géants de la tech et les puissances financières. Tout mon livre est un appel à reprendre en main la décision politique, puisqu’elle peut véritablement avoir un effet positif sur la vie de nos compatriotes. Cela suppose d’arrêter avec les petites réformes qui ne donnent jamais aucun résultat et donc de repenser un modèle économique, politique et social qui soit infiniment plus efficace que ce qui existe aujourd’hui. Je donne un exemple concret : un gouvernement avec 40 ou 45 membres, c’est l’assurance d’avoir un gouvernement inefficace. Il faut un gouvernement avec 10 ministres, dont le nombre serait fixé dans la Constitution. Si on laisse aux parlementaires toute liberté pour déposer des amendements de dépenses supplémentaires à chaque examen du budget, c’est l’assurance que l’on ne rétablira jamais l’équilibre de nos finances publiques. Il faut encadrer le pouvoir d’amendement des parlementaires sur les discussions budgétaires. Ce sont des exemples concrets qui peuvent changer la donne pour avoir, au bout du compte, un modèle plus efficace.
J’ai apprécié votre réflexion sur l’exigence de s’engager en faveur de la défense de notre langue. Malheureusement, y compris au sein des récents gouvernements, on a toujours capitulé au profit de l’anglais…
Merci de le souligner, parce que c’est l’un des combats fondamentaux. Il ne peut pas y avoir d’unité de la nation française si l’on ne parle pas la même langue. Les derniers résultats PISA montrent tout simplement que les Français comprennent et maîtrisent de moins en moins bien leur propre langue. Ils lisent beaucoup moins. Ce combat pour la lecture et la langue française doit être un combat fondamental. Il y a quelques jours, j’ai fait une proposition volontairement provocante qui a fait couler beaucoup d’encre, tout simplement pour amener le débat. Il faut offrir une solution de garde à tous les enfants. Dès l’âge d’un an, il faut une solution de garde. Et j’ai évoqué la maternelle à partir d’un an… On a dit que je voulais imposer la maternelle aux enfants d’un an. Ce n’est évidemment pas mon objectif. Mon objectif, c’est que l’on puisse garantir à tout enfant d’un an, dans les villes ou dans les campagnes, dans les endroits reculés comme dans les quartiers difficiles, un droit à une modalité de garde qui lui permette de développer sa sociabilité et son rapport aux autres, et d’entendre la langue française dès son plus jeune âge, dans les meilleures conditions possibles. Cet enfant sera face à quelqu’un qui s’exprimera en français, qui lui racontera des histoires en français, et c’est la garantie que, dès le moment de l’éveil, nous aurons des enfants qui pourront être familiarisés avec la langue française. Ce combat pour la langue, c’est un combat pour l’unité de la Nation. C’est un combat pour notre culture et c’est aussi un combat pour la paix sociale, car je suis convaincu que quand on ne s’exprime pas avec les mots, on finit par s’exprimer avec des gestes et des coups.
On l’observe à travers l’appauvrissement du débat intellectuel et politique. C’est la caricature permanente dès que l’on veut traiter certains sujets. Tout est ostracisé. C’est le signe d’une réduction de la langue et de la pensée…
Exactement. Il suffit de regarder les archives qui sont diffusées par l’INA et qui sont toujours très intéressantes. Quand on regarde les entretiens avec des petits Français dans les années 1960, on découvre leur niveau de maîtrise du français. C’est totalement stupéfiant. Cela ne doit pas se perdre et nous devons impérativement retrouver ce niveau de maîtrise et de connaissance de notre langue.
À un moment, vous discutez avec un proche conseiller de Joe Biden, un homme visiblement brillant, et vous réfléchissez à l’avenir. Mais tout cela ne sert à rien, puisqu’il est parti et que vous êtes aussi parti… Cela me rappelle la notion nécessaire de temps long. Je me souviens de Tarek Aziz, qui était probablement le ministre des Affaires étrangères qui connaissait le plus de monde sur cette planète, parce qu’il a gouverné sur un temps long. Comment est-ce possible sur certains postes très régaliens dans un régime démocratique ?
Le temps long est la garantie de l’efficacité en politique. Imaginez, demain, un ministre de l’Éducation nationale : son action sera à zéro s’il ne reste pas entre cinq et dix ans. Il ne fera que gérer l’ensemble des fonctionnaires, sans avoir absolument aucun impact sur la transformation indispensable de notre modèle économique. Par exemple, donner de l’indépendance aux écoles et aux collèges, aux chefs d’établissement, améliorer la gestion des personnels et surtout valoriser davantage les enseignants, qui doivent redevenir essentiels dans notre République. Tout cela suppose un ministre qui restera au moins cinq ans. Je fais la proposition qu’un ministre ait la garantie de rester en poste s’il réussit, qu’il parte s’il échoue, mais qu’il ne passe pas d’un poste à un autre comme une grenouille qui saute d’une pierre à l’autre sur un ruisseau. Vous avez des ministres qui changent de poste alors qu’ils n’ont même pas fait leurs preuves à leur poste précédent. C’est vraiment une façon de se moquer des Français. La stabilité est gage d’efficacité. C’est encore plus vrai dans un moment de grands bouleversements géopolitiques, financiers et climatiques. Vous avez besoin d’inscrire votre action dans des décennies, beaucoup plus que dans des mois. Nous sommes face à une révolution technologique qui est la révolution industrielle la plus importante depuis le XIXe siècle. Jamais une révolution technologique, économique et industrielle n’aura autant transformé notre façon de voir le monde, notre espace cognitif et les rapports de puissance entre les grandes nations. C’est un bouleversement qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire humaine. Nous devons choisir le temps long et nous, Européens, faire massivement le choix de l’intelligence artificielle, du digital, des semi-conducteurs et des data centers. Il faut des règles, évidemment, mais les nouvelles technologies doivent être la priorité absolue de la France, qui a tous les atouts pour réussir dans ce domaine. Il faut quand même se demander pourquoi la Chine en est là où elle est aujourd’hui. Il y a une quarantaine d’années, la Chine avait un niveau de développement bien inférieur au nôtre. On disait que c’était un grand pays agricole et qu’il lui faudrait des siècles pour sortir de son sous-développement chronique. Aujourd’hui, c’est la deuxième puissance mondiale derrière les États-Unis. Ils ont fait des choix stratégiques et ils s’y sont tenus pendant trente ans. Ils ont fait le choix du véhicule électrique, ils ont fait le choix des batteries, ils ont fait le choix des panneaux solaires, ils ont fait le choix du nucléaire et l’ont maintenu sans jamais varier. C’est la raison du succès chinois. Il y a des erreurs dans le modèle chinois, bien entendu, mais nous devons nous demander pourquoi la Chine a émergé comme grande puissance : c’est à cause de la stabilité et de la constance dans les choix de politique publique.
Si je vous écoute, on serait resté au Minitel ou à la norme D2-MAC pour la télévision en haute définition ! Heureusement, nous avons parfois su évoluer et sortir de ces choix étatiques…
Vous avez parfaitement raison de le souligner. C’est un grand risque. Si c’est l’État qui décide tout seul, vous êtes sûr de vous planter. L’État n’est pas outillé pour choisir la technologie qui va gagner. C’est même l’assurance d’aller droit dans le mur en klaxonnant. On doit simplement se dire que l’on doit mettre la priorité absolue sur les innovations technologiques, sur les semi-conducteurs, car ils seront dans tous les objets de la vie quotidienne. Ensuite, que le meilleur gagne : c’est l’entreprise qui aura la meilleure technologie qui gagnera le marché. Nous pouvons garantir que dans les iPhone, les télévisions et les voitures, il y aura 20, 30 ou 40 % de composants européens. C’est la règle que nous pourrions fixer au niveau européen. Pour les choix technologiques, que le meilleur gagne. Ce n’est certainement pas au gouvernement de dire que telle technologie va marcher et pas une autre. Je propose un choix de stabilité sur le long terme, avec une méthode dans laquelle le gouvernement fixe des règles et les entreprises privées se font concurrence pour avoir la meilleure technologie.
On a longtemps associé la puissance économique à la liberté, puisqu’elle permet de contester l’État ou les choix d’une entreprise, de se remettre en question et d’avancer. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’URSS s’est effondrée. Or, cette théorie semble être contredite par la puissance de la Chine. Qu’en pensez-vous ?
La Chine est un modèle qu’il faut regarder de très près. C’est un modèle totalement incompatible avec nos valeurs démocratiques occidentales et la Chine repose sur deux piliers qui semblent contradictoires. En raison de sa très longue histoire de centralisation, elle a réussi à faire fonctionner cela. Vous avez, d’un côté, un régime ultra-autoritaire où le pouvoir est concentré comme dans aucun autre pays au monde. Xi Jinping est là pour plusieurs années encore. Il a 72 ans, il aura un nouveau mandat qui sera probablement renouvelé, et le pouvoir est entièrement concentré entre les mains du Parti communiste chinois. C’est un régime autoritaire avec une très forte concentration du pouvoir, mais cela est associé, et c’est toute l’originalité du modèle chinois, à un capitalisme sauvage. La rivalité est féroce entre les entreprises. Vous pouvez avoir des dizaines et des dizaines de constructeurs automobiles qui naissent et, dès qu’il y en a un qui tombe, il est éliminé. Les plus faibles disparaissent. C’est un système autoritaire dans un modèle de capitalisme sauvage qui n’existe quasiment nulle part ailleurs et, pour cette raison, ce modèle n’est absolument pas transposable. En Europe, nous sommes attachés à la démocratie et nous ne croyons pas au capitalisme sauvage. À partir du moment où ce modèle ne respecte pas nos règles, notamment en matière de subventions publiques (puisqu’il y a des filières entières qui ont été lourdement subventionnées par le gouvernement chinois, notamment les panneaux solaires, les véhicules électriques, les batteries ou les éoliennes), nous, Européens, nous devons rétablir une concurrence équitable en disant que tous les biens largement subventionnés par le gouvernement chinois ne peuvent être vendus sur le sol européen qu’à condition de payer un droit de douane très élevé à l’entrée. Tout cela pour rétablir l’équilibre commercial entre la Chine et l’Europe. Je rappelle que le déficit commercial entre l’Europe et la Chine atteint maintenant un milliard d’euros par jour. La Chine est en train de tuer l’industrie européenne. Si nous ne prenons pas la mesure de ce qui se passe, en rétablissant immédiatement l’équilibre commercial avec une préférence européenne et des tarifs douaniers sur les biens largement subventionnés, nous serons morts. Il y a urgence à réagir. Quand j’étais ministre de l’Économie, j’avais exigé et obtenu la mise en place de droits de douane de 34 % sur les véhicules chinois électriques. Il faut aller beaucoup plus loin.
Il y a beaucoup d’anecdotes amusantes dans votre livre, notamment celle de la bouteille isotherme de Xi Jinping…
J’en ai d’autres sur Donald Trump et Vladimir Poutine. Je considère que les anecdotes sont révélatrices d’un régime politique. Xi Jinping est à Paris et donne une conférence avec le président de la République. Il est sur une estrade et, devant lui, est posé un thermos de thé avec un gobelet. Il faut savoir que Xi Jinping ne boit jamais d’eau du robinet. Il ne boit ni l’eau minérale ni le thé que vous lui servez. Il a avec lui un porteur d’eau qui l’accompagne, avec une petite mallette contenant différents thermos d’eau, de thé et d’autres boissons. Le porteur d’eau a posé le thermos sur la table. Xi Jinping essaye d’ouvrir le thermos, mais il n’y arrive pas. Il se débat avec le thermos et je vois, au pied de l’estrade, la panique totale des conseillers et des officiers de sécurité de Xi Jinping qui se demandent s’ils doivent intervenir ou pas. Finalement, c’est une jeune femme qui intervient pour ouvrir le thermos de Xi Jinping, au grand soulagement de toute la délégation chinoise. Cette panique est révélatrice du caractère totalement autoritaire du régime chinois. Quand le chef n’arrive pas à ouvrir le thermos, c’est la panique dans la délégation !
Vous citez aussi Vladimir Poutine et le peuple russe en expliquant qu’il est impossible de comprendre la pensée d’un peuple sans en maîtriser sa langue. Regardez comme nous sommes maintenant incompris en Afrique et dans le monde arabe. Je me souviens d’André Janier, que vous avez évidemment connu puisque vous étiez au Quai d’Orsay à cette époque. Il était ambassadeur de France à Bagdad. En me promenant avec lui, j’ai toujours été bluffé par sa parfaite maîtrise de l’arabe et par ses relations avec les autorités irakiennes. Il arrivait presque à lire dans leurs pensées. Or, c’était un pied-noir. Nous avons perdu cette génération de diplomates pieds-noirs qui connaissaient parfaitement ce milieu, au profit de gens certes talentueux, mais qui ont tout appris dans les livres…
C’est une conviction très forte, celle d’un littéraire et d’un amoureux des langues. Je suis aussi un ancien diplomate. Vous ne pouvez pas comprendre un pays si vous ne maîtrisez pas sa langue. Vous pouvez observer, voir comment fonctionne son modèle économique et social, mais la compréhension intime passe par la langue. J’ai beaucoup de proximité avec l’Allemagne, chacun le sait, et je pense qu’il est très compliqué de comprendre l’Allemagne si l’on ne parle pas la langue allemande. Cela permet de comprendre la structure mentale. Un pays dont la langue rejette le verbe d’action à la fin de la phrase est un pays qui pense l’action différemment d’un pays comme la France, où la phrase est structurée avec le sujet, le verbe et le complément. On n’a pas le même rapport à la réalité et à la décision. Je le dis pour la Russie. J’aime beaucoup son peuple et sa culture, même si je suis en opposition frontale avec la politique de Vladimir Poutine, mais je n’ai pas la prétention de comprendre parfaitement ce pays, parce que je ne maîtrise pas sa langue.
Vous pouvez le comprendre aussi en vous intéressant à sa culture et à son histoire. Lorsque vous voyez ce que Koutouzov a été capable de faire face à Napoléon, cela résume tout…
On comprend la culture slave, mais je n’ai pas la prétention de parfaitement comprendre la culture slave. Je suis allé un nombre incalculable de fois à Moscou ou à Saint-Pétersbourg. J’ai beaucoup lu la littérature russe. Je suis un fan absolu de Tchekhov. Je connais peu de livres aussi beaux et aussi poignants qu’Anna Karénine. J’ai été plongé dans Dostoïevski, comme beaucoup de Français, parce que cela nous ouvre un monde complètement étranger. Mais je fais cela avec les traductions, donc avec une petite part de décalage et de distance qui empêche d’être au plus près de la réalité de l’âme russe.
Vous écrivez qu’en Europe, la décision politique est l’exception, la procédure technocratique est la règle et que nous sommes les champions hors concours des règlements et des directives. Nos adversaires et nos voisins se moquent de nous et caricaturent cette Europe comme une sorte de nouvelle URSS du XXIe siècle en raison du poids des normes… À partir de ce constat, comment pouvons-nous encore revendiquer être les défenseurs du monde libre face à une autre partie de la planète qui regarde avec amusement ce déferlement de normes ?
J’essaie de comprendre pourquoi nous en sommes là et d’apporter des réponses qui sont à la hauteur. Je vois dans le débat public actuel que l’on multiplie les propositions pour des programmes qui sont en réalité des programmes de ministres ou de Premier ministre. Je ne vois aucune vision de long terme de la France ou de l’Europe qui traite le fond des problèmes auxquels nous sommes confrontés. C’est ce que j’essaye de faire dans le manifeste que j’ai publié, « Une autre France », qui est disponible sur mon site internet www.uneautrefrance.fr, pour aller au cœur des problèmes. Le problème de l’Europe, vous l’avez parfaitement résumé, ce n’est pas simplement le fait qu’elle ne sait pas décider, c’est qu’elle ne veut pas décider. Pourquoi est-elle aussi réticente à la décision ? La décision, c’est l’imagination de l’avenir. L’Europe, lestée par tout le poids de son histoire, de ses drames et de son passé, a un mal fou à se projeter vers l’avenir. La première responsabilité, demain, d’un chef d’État sera de projeter la France et l’Europe dans l’avenir en affirmant des décisions. Cela veut dire qu’il faut abandonner la règle de l’unanimité sur un certain nombre de sujets pour passer à la règle de la majorité qualifiée. Prenons l’exemple de l’union des marchés de capitaux. Cela veut dire qu’un investisseur pourrait aller à Paris, Rome, Madrid ou Bruxelles pour lever de l’argent dans les mêmes conditions. Donc, au lieu d’avoir 27 marchés financiers différents, avec 27 règles différentes, il y aurait un seul marché et cet investisseur aurait accès aux dizaines de milliards d’euros de l’épargne européenne. Quand on est face à une révolution technologique comme celle que j’ai décrite, les besoins d’investissements se chiffrent en dizaines ou en centaines de milliards d’euros. Pour avoir l’union des marchés de capitaux, il faut une décision à la majorité qualifiée et non plus une décision à l’unanimité. Retrouver le sens de la décision, c’est le cœur de la réflexion de mon ouvrage, c’est retrouver le goût de l’avenir. Je fais un lien direct entre la décision et l’avenir. Vous maîtrisez votre avenir si vous retrouvez le goût de la décision. Ce n’est pas de l’analyse théorique. Cela repose sur trente années d’expérience et sept ans comme ministre de l’Économie et des Finances, où j’ai dû taper du poing sur la table pour que l’on arrête de se réunir pour causer. C’est bien sympathique, mais il faut décider, parce que les Chinois avancent et que les Américains avancent. À chaque fois, cela se soldait par : « On verra à la prochaine réunion. »
Dans notre région, on parle encore de l’affaire Notre-Dame-des-Landes. Le gouvernement était incapable de prendre une décision et il a reculé…
C’est le drame français. En Europe, on a du mal à imaginer un avenir, alors que la France, qui a un long passé, a aussi un avenir exceptionnel devant elle si elle est capable de changer son modèle. L’affaire de Notre-Dame-des-Landes est typique : tout le monde se mêle de tout, personne n’est responsable de rien et, au bout du compte, la décision prise n’est même pas respectée. Lorsqu’une décision a été prise et qu’elle a été approuvée par le peuple français, elle ne doit plus souffrir d’aucune discussion. Sinon, ce n’est pas la peine d’avoir un système démocratique. C’est pour cela que je suis favorable à ce que l’on étende le champ du référendum aux niveaux local et national. À un moment donné, redonner la parole au peuple souverain, c’est une façon de garantir que sa décision sera respectée.
Nous avons eu un référendum, or le peuple avait répondu positivement…
Je le sais bien. C’est un sujet fondamental. Lorsqu’une décision a été prise par le peuple, elle ne doit plus soulever de questions. On abîme la démocratie en ne respectant pas l’expression du peuple souverain. Je le dis en reconnaissant mes erreurs sur ce sujet. Je me suis exprimé sur la Constitution européenne lors du référendum que nous avions perdu au début des années 2000. Ce référendum a été ensuite contourné par la voie parlementaire. Je pense que cela a abîmé l’Europe et la démocratie. C’est pour cela que je propose une nouvelle Europe à six, pas à vingt-sept, et que le peuple français s’exprime dessus pour laver cette tache sur la démocratie française qu’est le référendum contourné sur la Constitution européenne.
Vous évoquez les réflexions des géants de la tech qui estiment que la liberté et la démocratie ne sont plus compatibles, car la démocratie est décevante selon eux : elle donne le pouvoir à des gens qui ne le méritent pas. Un jour, un dirigeant chinois a déclaré que les populations ont besoin de sécurité et de prospérité, mais pas de liberté. Souvent, quand je me promène dans des pays autoritaires, je constate différents niveaux. Il y a des pays où la démocratie n’existe pas, mais où le peuple fait à peu près ce qu’il veut tant qu’il ne s’occupe pas de politique. C’est souvent le cas dans les pays arabes. La Chine, c’est très différent, c’est vraiment un pays dictatorial avec le contrôle social de la population. En Russie, c’est autre chose, on se rapproche des pays arabes, on fait à peu près ce que l’on veut tant que l’on ne s’occupe pas de politique. À l’inverse, en France, on peut insulter le président de la République, mais en même temps, dès que la terrasse d’un restaurateur déborde de cinq centimètres, c’est la police qui arrive pour mettre une contravention… Je me souviens des discours de Pierre Messmer qui parlait toujours du bonheur des Français et je sais que vous êtes assez pompidolien. Or, on n’entend plus nos politiques parler du bonheur des Français…
C’est un sujet majeur que vous évoquez. Je reviens sur les gens de la tech. Ce que je dis n’est pas une analyse théorique, je raconte des anecdotes. Quand vous rencontrez les grands patrons de la tech, Altman, Musk et les autres, au bout de quelques minutes de discussion, ils vous disent les choses très clairement : « La démocratie et le gouvernement, c’est complètement inefficace. On n’en veut plus. » Chacun doit prendre conscience de la gravité du moment. Pour que nous puissions lutter à armes égales contre les géants de la tech, la démocratie doit retrouver son efficacité. La démocratie doit montrer qu’elle est aussi capable de décider, de prendre des décisions fortes et radicales pour avancer. Sinon, nous serons submergés par les gens de la tech qui ne nous feront aucun cadeau. Je pense que les politiques n’ont pas à faire le bonheur des Français, mais à créer les conditions pour que les Français soient heureux. Vous évoquez Georges Pompidou, c’est exactement le projet que je porte, car si vous rouvrez des perspectives de grands travaux en France, notamment sur les nouvelles technologies, les réacteurs nucléaires, les barrages hydrauliques, les retenues collinaires ou encore la construction de logements, vous participez au bonheur des Français. Si vous leur laissez le fruit de leur travail, au lieu de les massacrer fiscalement avec des taxes et des impôts qui sont trop élevés, vous participez au bonheur des Français. Si vous leur laissez la liberté d’agir, sans les contrôler de manière tatillonne et exagérée, vous faites le bonheur des Français. J’ai été trois ans ministre de l’Agriculture et je pense que la manière dont sont traités les paysans est indigne de la nation française. Il n’y a pas une profession aussi surveillée, contrôlée et emmerdée tous les jours que la profession de paysan. Tout cela pour des revenus extrêmement modestes. Rendons-leur leur liberté et cessons tous ces contrôles tatillons pour savoir s’il y a une brebis de trop ou un demi-hectare en trop.
Avez-vous déjà tapé du poing sur la table en disant : Arrêtez d’emmerder les Français ?
Cela m’est arrivé à mille reprises ! J’ai tenté de le faire. J’ai parfois eu de bons résultats. Parfois, c’était plus compliqué. Il faut persévérer. Tout est affaire de persévérance dans la vie.
Un jour, Jean-Pierre Fourcade m’a dit qu’il voulait que l’on se souvienne de lui comme étant le dernier ministre à avoir laissé les comptes publics à l’équilibre. Vous êtes évidemment plus jeune qu’il ne l’était alors, aussi j’ai deux questions : que souhaitez-vous que l’on retienne de vous en 2026 ? Qu’espérez-vous que l’on dise de vous en 2050 ?
Je vais être très sincère avec vous. Je projette la France en 2050 à travers les propositions que je fais sur l’innovation et l’organisation politique, mais je ne me projette pas moi-même. Je veux juste que l’on retienne que j’essaye de donner le meilleur, en tirant les leçons de mes succès comme de mes échecs, pour inventer un avenir français et créer de l’espoir. Aujourd’hui, tout le monde est angoissé : entre le prix du carburant qui explose, les loyers qui sont trop élevés et le coût de l’alimentation qui paraît insurmontable pour une famille nombreuse, tout cela crée beaucoup d’embarras. J’essaie d’apporter des réponses à ma mesure. Certaines peuvent être critiquées, mais j’ai la conviction absolue que si nous changeons de modèle sans mettre des rustines, nous pouvons avoir un bel avenir français.

