Christophe Bourgois-Costantini : « Les gens n’ont plus de philosophie de vie. »

Christophe Bourgois-Costantini est coach de vie. Formé à HEC, il accompagne de nombreuses personnalités du monde de l’entreprise, du sport et de la politique, notamment Rafael Nadal, Jean Todt, Thierry Marx et bien d’autres. Conférencier et intervenant en écoles de management, il est également l’auteur des ouvrages « Les 100 meilleurs exercices d’autocoaching » et « Devenez 10 x plus intelligent ! ».

Dans son dernier livre, il explique que « nous avons tous en nous une richesse insoupçonnée, une force extraordinaire que l’on a oubliée. Dès notre plus jeune âge, on nous apprend à séparer le corps de l’esprit, comme si le « mental » et la « volonté » opéraient indépendamment du reste. Pourtant, nous possédons des compétences et une intelligence plurielle, des mad skills que nous avons dû taire pour nous conformer aux attentes de la société. Mais il n’existe pas qu’une seule et unique forme d’intelligence, nous sommes en réalité dotés de multiples aptitudes qui se complètent et se renforcent. »

« Ces 10 intelligences qui changent tout ! – Apprenez à développer vos compétences atypiques » de Christophe Bourgois-Costantini est publié aux Éditions Diateino.

Kernews : Selon certaines personnes, quelqu’un d’intelligent, c’est celui qui a fait de grandes études. Pour d’autres, c’est celui qui n’a pas fait d’études et qui a réussi dans la vie. On confond souvent l’intelligence avec la culture générale, le fait d’avoir bien appris toutes ses leçons, ou encore le fait d’être débrouillard. Qu’est-ce que l’intelligence ?

Christophe Bourgois-Costantini : Quand je fais des conférences dans les entreprises, je pose toujours cette question et j’ai autant de réponses différentes que d’individus. J’ai fait Maths sup et Maths spé, on pourrait penser que je suis intelligent, mais j’ai fait mon premier stage chez un paysan et j’ai appris énormément de choses. Un soir, vers 23 heures, il se lève pour aller semer. Je suis surpris, mais il m’explique que c’est la pleine lune ascendante et qu’il va avoir 15 % de rendement en plus. En agro, j’ai appris beaucoup de choses, mais pas le vivant. Si ce paysan avait fait un test de Q.I., il aurait probablement été complètement dans les choux… L’intelligence, cela ne veut rien dire. C’est une idée très cartésienne. Descartes a encensé une intelligence mathématique, elle s’est transformée en culte de la performance, alors qu’il y a différentes formes d’intelligence. Nous sommes venus au monde avec différentes formes d’intelligence et les chercheurs sont catégoriques là-dessus. Lorsque nous étions Homo sapiens sapiens, il y a seulement quelques milliers d’années, on se trimbalait par groupes de 60, c’est le fameux nombre mythique de la collaboration maximum, avec un chef et une organisation. On avait déjà une intelligence de la nature, puisque l’on savait quelles plantes manger ou non. On avait une intelligence kinesthésique, puisque l’on savait marcher, tailler des objets et se battre. Notre première intelligence, c’est l’écoute. On écoutait déjà les bruits de la nature pour ne pas se faire dévorer. On avait l’intelligence spirituelle, puisqu’on priait déjà des dieux. Nous avons toujours eu un bagage. De quel droit l’aurait-on perdu ? Tout simplement parce que l’école nous place dans un moule. Sur les dix intelligences, il y en a qu’une qui est quantitative, c’est celle de la logique et des mathématiques. Les autres intelligences ne sont pas mesurables. Comment puis-je mesurer le rythme et le son ? Je m’occupe de champions et de politiques, et je vois bien, dans notre vie quotidienne, qu’ils doivent s’accrocher à des aptitudes qui sont uniquement qualitatives et non quantitatives.

Je fais une référence à l’actualité parce que le gouvernement vient de publier un manuel de survie. Imaginons qu’il y ait une coupure générale d’Internet et d’électricité pendant quinze jours. Après cette panne géante, on retrouvera des gens perdus, des personnes malades, des gens affolés, mais aussi d’autres qui se seront très bien organisés. Celui qui sortirait indemne d’une telle situation, est-ce un parano qui aura prévu cela à l’avance, quelqu’un qui aura trop regardé de vidéos complotistes ou simplement quelqu’un d’intelligent ?

Vous venez de donner une définition de l’intelligence : l’adaptabilité. L’adaptation porte sur un instant, alors que l’adaptabilité demande un effort supplémentaire, puisqu’il faut être tout le temps sur le qui-vive. C’est fatiguant, mais c’est la clé de tout. Pendant la crise sanitaire, on a vu des gens qui ont su s’adapter parce qu’ils étaient dans un état permanent d’adaptabilité. Il faut être curieux de soi-même et des autres. C’est aussi un trait d’intelligence. Avant d’être curieux de l’autre, il faut d’abord être curieux de soi-même, puisque la première des intelligences est de savoir qui je suis. La personne la plus importante au monde, c’est d’abord vous. Si vous allez bien, tout le monde ira bien. Je trouve affolant que la probabilité que nous soyons sur Terre soit exceptionnelle, mais les gens ne font pas l’effort de comprendre pourquoi ils sont là.

Pour comprendre les autres, l’histoire, la sociologie, l’évolution du monde, il faut s’interroger, questionner les autres et parfois même aller vers des chemins interdits. Toutefois, aujourd’hui, il faut être dans la norme…

Tout le monde se ressemble. Une étude passionnante vient d’être publiée aux États-Unis. On distingue le monde en deux parties. 80 % des habitants de notre planète sont des séquentiels. Une séquence doit être logique, comme l’appartenance à une case, par exemple en considérant qu’il est normal d’être augmenté et de gravir des échelons. Et vous avez 20 % d’arborescents, c’est-à-dire des gens qui ont besoin de manier plusieurs choses pour faire quelque chose. L’idée est toujours de rapprocher l’arborescent du séquentiel et l’inverse. Mais il est beaucoup plus compliqué de faire le voyage du séquentiel vers l’arborescent. Tout ce que l’on invente, en informatique, en satellite, ou en guerre, c’est fait par des séquentiels. Il n’y a pas un arborescent qui va passer des heures sur Internet.

Pourquoi considérez-vous que la mesure de l’intelligence par le Q.I. est dangereuse ?

Parce qu’elle a sélectionné des êtres humains pour les envoyer au front. Ceux qui venaient d’une bonne famille avaient un bon Q.I., mais, ceux qui venaient d’une famille modeste n’avaient pas un bon Q.I. mathématique et on les a envoyés dans les tranchées.

Quels sont les obstacles qui empêchent les adultes de retrouver ces différentes formes d’intelligence, alors qu’elles sont innées ?

Le premier obstacle, ce sont les parents, la famille et l’ascension sociale. Il faut montrer que l’on a réussi. Donc, il y a des gens qui ne font pas le métier qu’ils aimeraient faire, ils ont passé des diplômes, mais ils sont malheureux ensuite. La moitié des gens que je coache changent de travail après mon coaching. Ils font enfin ce qu’ils veulent faire et ils sont heureux. Le but, ce n’est pas de réussir dans la vie, mais de réussir sa vie. Ensuite, il y a l’école. C’est l’art de la mesure, donc on met des notes. Mais à part les mathématiques, tout ce qui est sensible, on ne le mesure jamais. Tout cela a été pensé par des séquentiels. En Finlande ou au Danemark, l’école a été pensée par des arborescents et les résultats sont différents, puisque l’on met des élèves en groupes. Ils font plusieurs disciplines différentes et, que je sache, ils ne sont pas plus idiots que nous.

Vous consacrez une place importante à l’intelligence existentielle et spirituelle. Pour quelles raisons ?

Cette intelligence existentielle est fondamentale. C’est celle qui structure un individu. C’est celle des valeurs. Je me rends compte que les gens n’ont plus de philosophie de vie. Un entrepreneur doit donner une philosophie à son entreprise et la partager avec ses collaborateurs. Pourquoi sommes-nous sur Terre ? Quelle empreinte devons-nous laisser ? Les gens sont malheureux parce qu’ils ne trouvent pas leur place. Il faut aussi faire un effort. Un vrai coach n’est pas un gourou. C’est simplement quelqu’un qui aide une personne à grandir. D’ailleurs, les gens ne connaissent même pas la différence entre une question fermée et une question ouverte ! On devrait apprendre cela à l’école.

Actuellement, dans le débat public, nous n’avons que des questions fermées, alors que la vie est faite de questions ouvertes. On doit se prononcer sur le fait de savoir si Untel est méchant ou n’est pas méchant… Au moment de la crise sanitaire, le débat se faisait aussi entre questions fermées. Sommes-nous en train d’oublier les nuances ?

Cela engendre une problématique de fond qui est que dans notre pays tout le monde discute et peu de gens échangent. Dans les conversations, c’est du ping-pong. L’un veut toujours convaincre l’autre, mais si je veux convaincre l’autre, c’est que je ne suis pas convaincu moi-même. C’est le fameux « C’est celui qui dit qui l’est » : c’est la phrase la plus forte que j’ai entendue lors de ma formation à HEC. L’autre projette sur vous ce qui n’est pas réglé chez lui.

Vous agissez en fait comme un mentaliste qui va essayer de comprendre pourquoi son ennemi s’est comporté de cette manière… Par exemple, si un terroriste va mettre une bombe dans un grand magasin, il est important de comprendre son histoire et l’on va peut-être découvrir que sa famille a été tuée quelques années plus tôt par un bombardement sur un marché en Irak. Ainsi, du point de vue de cet homme, il ne fait que reproduire ce qu’il a vécu…

Vous abordez des notions fondamentales. D’abord, le multiculturalisme, qui n’est pas suffisamment enseigné à l’école. Dans le bassin méditerranéen, on signe un contrat en se tapant dans la main, alors que chez les Anglo-saxons c’est mille pages ! Les gens qui ne savent pas cela ont du mal à se comprendre. Vous avez raison. Je suis passionné par les enquêtes criminelles. On doit savoir pourquoi la personne va mal et si cette personne a été tuée de l’intérieur. Quand j’écoute toutes ces émissions sur les criminels, on entend toujours les psys expliquer que c’est un pervers manipulateur ou autre chose. Or, je pense que l’on ne naît pas criminel, mais qu’on le devient en fonction des circonstances. Il ne s’agit évidemment pas de l’excuser.

Vous évoquez la peur permanente de la mort. Contre cela, nous essayons de remplir notre vie le plus rapidement possible, comme si nous visitions un musée au pas de course. Or, il faut savoir s’arrêter de temps en temps devant une œuvre…

C’est comme si vous goûtiez des centaines de vins différents en deux heures. C’est impossible. Ce n’est pas la quantité qui compte, mais la qualité. J’évoque aussi le rôle du corps, qui est fondamental. Descartes a complètement balayé la formule « Un esprit sain dans un corps sain » par « Je pense donc je suis ». Donc, il a donné une prédominance au mental. Maintenant, on dépose notre cerveau dans un ordinateur et on perd notre corps. Or, tout est dans notre corps. Toutes les émotions se situent dans le corps. Quand vous associez la tête et le corps, vous êtes une antenne et vous captez tout ce qui vient de l’univers. L’univers est toujours prévenant quand on l’écoute.

Comment peut-on cumuler les différentes formes d’intelligence ?

Elles se cumulent naturellement. Quand on fait la cuisine, on en cumule six en même temps. Si vous vous rendez compte en faisant la cuisine que vous avez une intelligence du temps, une intelligence relationnelle ou une intelligence de la nature parce que vous savez choisir les bons produits, cela change tout. Cela signifie que vous pensez que vous êtes beaucoup mieux que ce que vous pouviez imaginer jusqu’à présent. J’ai travaillé avec Rafael Nadal et j’ai découvert qu’il avait une intelligence du rythme de la musique incroyable. En fait, il ne regarde pas la balle. Regarder la balle nécessite 170° de précision. Écouter la balle, c’est 360° de précision. Pour s’intégrer dans cet univers, autant utiliser nos atouts, notamment les oreilles, l’écoute, le rythme ou la musique. Par exemple, on chante des berceuses pour endormir les enfants, c’est quelque chose qui remonte à la nuit des temps. Quand on était Homo sapiens sapiens, l’univers était dangereux. Nous étions des nomades et l’on se réfugiait le soir dans des grottes. Il y avait un guetteur qui avait pour mission de chanter toute la nuit pour éloigner le danger. Pendant qu’il chantait, l’homme pouvait dormir. Cet héritage existe toujours, puisque je peux endormir n’importe quel enfant qui n’est pas le mien uniquement en chantant une berceuse. Cela réveille des tissus très profonds que l’on n’utilise plus et cela permet de résister. On peut raviver nos intelligences à n’importe quel âge.

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