C’est à l’hommage d’un très grand artiste de la scène française à Victor Hugo qu’assistera le public baulois ce lundi 11 août. Celui d’un homme passionné par le « génie français » qui seul pouvait insuffler cette ferveur à travers un tour de force : un spectacle seul en scène, de presque deux heures, où il n’est question que de Victor Hugo, encensé par Baudelaire et salué par Péguy.
Fabrice Luchini n’avait pas prévu de venir à La Baule. Toutefois, comme il nous l’a confirmé, c’est parce que Corinne Denuet, directrice générale d’Atlantia, lui a demandé d’y présenter son spectacle cet été, qu’il a accepté de faire ce détour alors qu’il comptait rester sur les bords de la Méditerranée. Il a accordé un entretien exclusif à Yannick Urrien pour La Baule+ et Kernews.
« Fabrice Luchini lit Victor Hugo », lundi 11 août à 20h au Palais des Congrès Atlantia Jacques Chirac de La Baule.
Kernews : Vous allez présenter votre spectacle « Fabrice Luchini lit Victor Hugo » le lundi 11 août à La Baule. Il est à noter que vous aviez commencé à Paris dans une salle d’une centaine de personnes. Puis, en raison du succès, dans une salle de 600 personnes. Et vous allez vous retrouver à La Baule devant plus de 1000 spectateurs…
Fabrice Luchini : Exactement. J’ai commencé, en pensant que ce serait un peu exigeant, dans une salle d’une centaine de personnes, Le Petit Saint-Martin, une salle de 180 places. Un an plus tard, j’étais dans le même théâtre, plus dans la petite salle, mais dans le grand théâtre, avec plus de 1080 personnes. J’ai fait six théâtres. C’est un spectacle qui a dépassé mes prévisions. Ce n’est quand même pas rien ! Ce n’est pas le grand Hugo lyrique, c’est un Hugo au moment où il est accablé par l’épreuve de la mort horrible de sa fille, qu’il apprend en rentrant des Pyrénées. Il arrive dans un café et Juliette Drouet lui donne un journal…
Juliette était sa maîtresse…
Oui, Léopoldine est morte le 4 septembre 1843 et, à ce moment-là, il est en voyage avec Juliette Drouet. Ils remontent tranquillement vers Paris. Ils font une pause à l’île d’Oléron, parce qu’il voulait découvrir cette île, qu’il n’a finalement pas beaucoup appréciée et, quelques jours plus tard, ils décident de remonter vers Paris. Il fait très chaud, la diligence doit bientôt partir, ils doivent attendre encore cinq heures. Juliette Drouet lui propose d’aller dans un café pour lire les journaux. Elle a à peine le temps de voir un titre, que le pauvre Victor Hugo la regarde en lui disant : « Voilà qui est horrible ! ». On est sûr qu’il a dit cela à Juliette Drouet. Le titre du journal était : « La fille du grand poète est morte noyée ». Il ne le savait pas et c’est le début de l’horreur. Ensuite, c’est la remontée vers Paris. J’ai pris cette option d’un Hugo dramatique qui va transformer cette douleur par le fait qu’il va écrire, il va tomber amoureux, et les événements politiques vont l’entraîner à l’exil. Le spectacle part de ce moment. On évoque très rapidement les événements politiques, et c’est l’exil. J’ai eu beaucoup de chance dans ma vie avec Céline, Flaubert, Paul Valéry, mais là j’ai vécu quelque chose d’un peu à part. La critique, de gauche et de droite, a été excellente. Le Monde a fait une page complètement démente dans la vie d’un acteur. On en a une comme ça une fois dans sa vie ! Le Figaro l’a aussi couvert, comme tous les journaux. Pour la première fois, j’ai eu le public et toute la presse. J’ai fini le mois dernier à la Porte-Saint-Martin et je vais reprendre début octobre aux Bouffes Parisiens, puis à L’Atelier, parce que je suis obligé d’ouvrir deux théâtres, puisque tout est plein jusqu’en mars. Je sais qu’il reste seulement quelques places à La Baule, mais Corinne Denuet m’a dit qu’elle était débordée ! Ce n’est pas une question de vanité. C’est clair : si vous dites trois noms aux Français, c’est La Fontaine, Molière et Hugo. Ce sont les trois piliers de ce qu’est le génie français. Ils n’ont rien à voir les uns avec les autres. La Fontaine a plus à voir avec Molière, mais ce n’est pas pareil, et le XVIIe siècle n’a rien à voir avec le XIXe siècle. Mais cela veut dire qu’en France – c’est vrai que les jeunes ne lisent plus, ils ne regardent que des films américains – on est dans un espace minoritaire, parce qu’il ne faut pas croire que l’on est majoritaire. Je joue depuis deux ans, ce spectacle a été vu par 100 000 personnes, ce n’est pas un match de football. Lorsque de grandes stars de la chanson débarquent, 30 000 places sont vendues en une heure. Nous ne pouvons pas nous vanter, mais en même temps, on doit reconnaître que cela fonctionne.
Pourquoi venez-vous présenter votre spectacle à La Baule ?
Parce que j’aime beaucoup Corinne Denuet, la directrice générale d’Atlantia. Elle a une énergie, une grâce, une vitalité et une passion. Je devais partir faire cette tournée dans le Midi et, après, je tourne un autre film. Donc, je n’avais pas précisément la possibilité de venir. Mais la détermination de Corinne a été telle, qu’elle a su trouver les mots. Et me voilà chez vous. Je vous avais dit il y a quelques années, dans votre journal, que La Baule est une incarnation baudelairienne, parce que tout n’est qu’ordre et beauté, mais aussi luxe, calme et volupté.
Pour préparer ces textes, vous êtes-vous inspiré uniquement des écrits de Victor Hugo ou également de ceux de Juliette Drouet, qui tenait un carnet ?
J’ai tout lu, j’ai construit tout cela. J’ai aussi eu la chance d’avoir rencontré une femme, qui nous a quittés beaucoup trop tôt, Sophie Fillières, qui m’a donné l’idée du début du spectacle. Après, j’avais une obsession sur la préface des Contemplations, que je trouve sublime. C’est grâce à ce succès énorme qu’il a pu acheter sa maison à Guernesey. Cette préface commence par : « Si un auteur pouvait avoir quelques droits d’influer sur la disposition d’esprit des lecteurs qui ouvrent son livre, l’auteur des Contemplations se bornerait à dire ceci : ce livre doit être lu comme on lirait le livre d’un mort. » Il y a 25 années dans ces deux volumes. L’auteur a laissé ce livre se faire en lui. Il veut mourir après la mort de sa fille, il ne veut plus vivre. Après, il y a la renaissance par l’écriture et par les événements politiques. Il est condamné à mort et il doit quitter la France, puisqu’il est parti plus de 19 ans. C’est presque 20 ans hors de notre terre : 1 an en Belgique, 3 ans à Jersey et 15 ans à Guernesey. Après tous ces poèmes, je dis les chefs-d’œuvre sur sa fille : « Oh ! je fus comme fou dans le premier moment, hélas ! Et je pleurai trois jours amèrement. Vous tous à qui Dieu prit votre chère espérance, pères, mères, dont l’âme a souffert ma souffrance, tout ce que j’éprouvais, l’avez-vous éprouvé ? Je voulais me briser le front sur le pavé ; puis je me révoltais, et, par moments, terrible, je fixais mes regards sur cette chose horrible, et je n’y croyais pas, et je m’écriais : non ! Est-ce que Dieu permet de ces malheurs sans nom qui font que dans le cœur le désespoir se lève ? Il me semblait que tout n’était qu’un affreux rêve, qu’elle ne pouvait pas m’avoir ainsi quitté, que je l’entendais rire en la chambre à côté, que c’était impossible enfin qu’elle fût morte, et que j’allais la voir entrer par cette porte ! Oh ! que de fois j’ai dit : Silence ! Elle a parlé ! Tenez ! Voici le bruit de sa main sur la clé ! Attendez ! Elle vient ! Laissez-moi, que j’écoute ! Car elle est quelque part dans la maison sans doute ! » Je crois que personne n’a écrit l’inacceptable aussi génialement. Il y a ces poèmes et il y a des moments où il s’aère, avec cette expérience mystique des tables. Je trahis un peu Hugo, parce qu’il ne voulait pas que l’on parle de ses expériences de tables, mais je suis obligé de le faire. Évidemment, cela devient très comique, cela fait rire, mais dans le bon sens, pas en se moquant. Et après, on parle de Baudelaire, qui parle de Hugo… Je vous conseille de lire tous les merveilleux journaux qui ont très bien écrit sur cette affaire.
La question banale serait de vous demander pourquoi Victor Hugo… En réalité, ce qui m’intéresse, c’est quel Victor Hugo incarnez-vous ou préférez-vous ?
Il est totalement multiple : le dessinateur de génie, l’homme politique qui passe de la droite à la gauche, le royaliste qui passe à la République…
Est-il passé de la droite à la gauche parce que la droite avait changé et que ce n’était plus la droite qu’il appréciait ?
Peut-être… J’aime le grand journaliste, c’est pour cela que j’aime beaucoup « Choses vues ». Il y a des bonheurs absolus, des éblouissements, mais ce n’est pas moi qui décide… Pourquoi Victor Hugo ? Je me le demande. J’y suis et j’en ai au moins pour deux ans encore.
En vous écoutant évoquer l’exil de Victor Hugo, je suis tenté de faire cette comparaison avec Soljenitsyne : était-ce un Soljenitsyne français ?
Alors ça, personne ne m’a posé cette question ! C’est très étonnant. Je n’ai pas de légitimité à être pointu en politique ou en géopolitique. Soljenitsyne a parlé d’un système totalement atroce et concentrationnaire. Il a fait cela pendant qu’il était au goulag…
Et Victor Hugo a dénoncé le recul des libertés en France…
Voilà. Mais on ne peut pas comparer le goulag soviétique avec, c’est vrai, le fait que Napoléon III lui ait menti. Il devait être ministre de l’Éducation de Napoléon III. La dimension politique ne m’intéresse que parce qu’elle a été un prétexte à des fulgurances poétiques dans ses 20 ans d’exil, à ses marches dans l’océan et ses promenades constantes. J’aime beaucoup quand il est en exil avec cette description de tous ces gens qui ont trahi. Dans « Choses vues », il y a des choses absolument merveilleuses. Dans mon histoire, ce qui m’intéresse, ce sont aussi les gens qui parlent de lui. J’ai Baudelaire qui parle de lui d’une manière absolument sublime : « Depuis longtemps déjà Victor Hugo n’est plus parmi nous… » Il raconte l’importance de Victor Hugo dans le paysage général. Il y a aussi Charles Péguy qui parle de Victor Hugo. À la fin du spectacle, je pensais que je n’arriverais pas à créer ce moment, je tente de dire l’un des dix chefs d’œuvre de la langue française, « Booz endormi », que Charles Péguy considère comme le plus grand poème de l’histoire de la civilisation judéo-chrétienne.
Alors, nous allons écarter Hugo le politique, pour évoquer l’homme Hugo, notamment dans le contexte de son histoire avec Juliette Drouet. On dit souvent qu’elle était sa maîtresse. Mais c’était bien davantage, une entente incroyable qui a duré 50 ans… Ce type de relation peut-il exister aujourd’hui au XXIe siècle ?
Non, aucune femme n’accepterait cela. Elle a abandonné son métier, qui n’était pas facile. Elle a rencontré Victor Hugo qui sortait d’une épreuve épouvantable, puisque sa femme a trahi le contrat qu’ils avaient mis au point tous les deux. Elle a eu une liaison très puissante, car elle en avait assez de la vitalité sensuelle de Victor Hugo, de sa puissance de demande sexuelle. Elle a préféré une relation amoureuse un peu éthérée. Mais c’est quand même le meilleur ami de Victor Hugo qui venait dîner le soir, son meilleur ami qui a eu cette liaison avec sa femme pendant plusieurs années… C’est une épreuve. Il a rencontré Juliette Drouet et ce fut une grande histoire. Mais il a eu beaucoup d’autres histoires.
Oui, car outre Juliette Drouet, il avait des maîtresses…
Juliette Drouet est la maîtresse principale, mais il était totalement sollicité, tous les jours. C’était comme Mick Jagger dans les années 70, il y avait des dizaines de femmes qui le poursuivaient. Il était poursuivi par des femmes qui lui envoyaient des mots. Il avait un tempérament totalement démesuré et il adorait les femmes. C’était un mystique, un charnel, un dessinateur de génie… Un personnage complexe. Ma lecture montre un Victor Hugo avec son génie poétique.
Il y a un troisième Victor Hugo dont on parle moins : il éprouvait une forte attirance pour la spiritualité, mais il était aussi anticlérical. Et il y a toutes ces séances de spiritisme à Jersey…
C’est dans mon spectacle. Il a beau ne pas être baptisé, Dieu est sa grande affaire, comme l’âme et les choses invisibles. Victor Hugo dit à un moment : « Le souvenir, c’est la présence invisible ». Je pense à mon ami Philippe Labro qui nous a quittés il y a quelques semaines. C’est une phrase qui m’obsède beaucoup car, quand les gens nous quittent, il reste le souvenir. Pour Victor Hugo, le souvenir, c’est la présence invisible. Hugo n’a qu’une relation, c’est avec Dieu, peu importe qu’il ait été baptisé ou non. Il y a des curés qui viennent me voir et qui me disent : « Il n’a pas été baptisé ». Mais en même temps, il est obsédé par Dieu parce qu’il se demande comment Dieu a pu lui donner une telle épreuve. Il pose la question à Dieu : « Tu t’en fous, tu m’as pris ce que j’avais de plus beau. »
Victor Hugo aurait-il été Victor Hugo si Dieu ne lui avait pas donné cette épreuve ?
Il était déjà bien parti, mais il est très difficile de vous répondre, évidemment. Les artistes de cette dimension ne cherchent pas de bonnes vacances sympathiques, avec l’apéro. Ce sont des gens tourmentés, assez malheureux. Pourquoi il n’y a-t-il pas beaucoup de Victor Hugo ? Parce qu’il n’y a pas beaucoup de gens qui supportent le tourment et les questions métaphysiques. Il faut supporter les épreuves et les horreurs de la vie quand elle est douloureuse. Dans la préface, il dit une phrase extraordinaire : « Qu’est-ce que les contemplations ? C’est ce que l’on pourrait appeler les mémoires d’une âme, ce sont toutes les impressions, tous les souvenirs, toutes les réalités, tous les fantômes. Une destinée est écrite là jour à jour. Est-ce donc la vie d’un homme ? Oui, et la vie des autres hommes aussi. Nul de nous n’a l’honneur d’avoir une vie qui soit à lui. Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez ce que je vis ; la destinée est une. Prenez donc ce miroir, et regardez-vous-y. On se plaint quelquefois des écrivains qui disent moi. Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas ! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi. »
Le désespoir est parfois salvateur, c’est aussi une source et une force de créativité. Le tourment peut être parfois magnifique…
Oui, il est aussi douloureux, pénible…
C’est l’inverse de l’apéro sur la plage de La Baule…
Je suis incapable de cela. Je les admire, ah, je les admire, ces gens qui prennent l’apéro sur la plage. Il faut une force de vie, une bonne humeur !
Propos recueillis par Yannick Urrien.
