Et si la démocratie libérale n’était qu’un décor de carton-pâte destiné à masquer la confiscation du pouvoir par une caste ? Dans son ouvrage « Dépasser la démocratie libérale », Franck Martini démonte les rouages d’un système qui a troqué la souveraineté du peuple contre le fétichisme des droits et l’idéologie de la vertu. Avec cet essai rigoureux et solidement étayé, Franck Martini propose une relecture critique des fondements et des évolutions des démocraties libérales contemporaines. Loin de représenter l’horizon indépassable de la pensée politique moderne, celles-ci apparaissent, à la lumière de ses analyses, comme des régimes à la souveraineté confisquée, où la participation populaire se limite à des rituels formels et où les institutions, sous couvert de grands principes abstraits, n’ont plus vocation qu’à préserver les intérêts d’une élite.
« Dépasser la démocratie libérale » de Franck Martini est publié aux Éditions Godefroy de Bouillon.
Kernews : Quelles raisons vous ont amené à vous intéresser à ce sujet de la démocratie ?
Franck Martini : J’ai eu des activités au cœur des organisations et des questions du travail. J’ai pu voir un certain nombre d’évolutions, mais c’est aussi mon expérience de citoyen qui m’a conduit à rédiger cet essai. Depuis quelques décennies, on peut constater une multitude d’évolutions qui nous amènent à nous interroger sur ce qui est en train de se passer.
Récemment, dans « Tribune juive », vous avez publié un texte intitulé « Le village Potemkine de l’Occident » pour qualifier la démocratie occidentale. Sommes-nous en train de nous donner l’illusion que nous sommes en démocratie ?
C’est un décor. Ce que l’on appelle aujourd’hui la démocratie libérale, on l’appelait jusqu’à la fin du XVIIIᵉ siècle régimes représentatifs et, à l’époque, on ne faisait pas le lien avec la démocratie comme telle. D’ailleurs, quand on parle de démocratie libérale, ce sont deux termes qui ne vont pas spontanément ensemble. La démocratie suppose la souveraineté du peuple, c’est la moindre des choses, alors que le libéralisme est radicalement du côté des droits individuels. Entre les deux, il y a des périodes de crise et des contradictions assez marquées. Aujourd’hui, dans les démocraties, la souveraineté du peuple s’observe de moins en moins. Quand on déclare que les traités sont supérieurs à l’expression du peuple, on est en train de déshabiller le souverain.
On nous explique parfois que le peuple a mal voté et qu’il faut continuer de le faire voter jusqu’à ce qu’il vote bien…
Ce qui s’est passé en 2005 a été un marqueur très significatif. Il y a eu un référendum, le peuple s’est exprimé et, par des manœuvres parlementaires, on est arrivé au résultat inverse de la volonté populaire. Donc, ce n’est pas exactement une démocratie. Prenons l’exemple de la constitutionnalisation de l’avortement : je ne suis pas pour ou contre, ce n’est pas la question, mais quand on soustrait le choix par le peuple en expliquant que l’on ne peut plus toucher un texte constitutionnel, c’est exactement contraire à une logique démocratique. Nous sommes en totale absurdité. Autre exemple : sur la question de l’immigration, les volontés populaires ne sont absolument pas respectées dans l’ensemble des politiques qui sont menées depuis des dizaines d’années.
À l’échelon local, il y a eu l’affaire de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, avec le vote des habitants en sa faveur. Or, le Premier ministre de l’époque, Édouard Philippe, a rejeté le résultat de ce référendum…
On assiste à une dépossession du pouvoir du peuple et cela crève les yeux. Il est compliqué aujourd’hui de soutenir que nous sommes réellement en démocratie. On a aussi le sentiment que l’on a organisé une forme d’oligarchie représentative. Il est hors de question que le peuple ait le pouvoir, puisque le pouvoir est ailleurs, les choses se décident à Bruxelles, et tout cela se fait au bénéfice d’un certain nombre de pouvoirs qui impriment leurs espérances. On a l’impression que l’on va affermir des pouvoirs oligarchiques d’un côté et on est en train de détruire la société.
Face à ce genre d’arguments, on nous répond toujours que l’on n’a pas inventé d’autre système plus efficace et que l’inverse consisterait à vivre comme en Corée du Nord…
Comme la démocratie libérale a préempté ce terme de démocratie, elle nous chante sur tous les tons que c’est nous ou les despotes. Ce n’est pas une position très sérieuse. On n’a pas le choix entre la démocratie libérale et l’autoritarisme. Il peut exister des voies démocratiques. On peut définir les grandes lignes d’un fonctionnement institutionnel avec de la démocratie. On nous explique que la démocratie directe n’est pas possible, parce que c’est trop compliqué et parce que le pays est trop grand. Mais c’est assez simpliste. On peut modifier les modes de représentation, on peut introduire de la démocratie directe, on peut introduire de la démocratie civique dans les affaires publiques… Il y a beaucoup de possibilités. On n’a pas besoin d’être dans un idéalisme démocratique. On caricature la démocratie réelle pour mieux faire absorber la démocratie libérale représentative telle qu’elle existe aujourd’hui.
Votre livre permet de comprendre comment ce monde laisse se perpétuer une nouvelle classe sociale qui continue de se répartir les pouvoirs. Or, elle entendait abolir les privilèges d’une précédente classe, au nom de l’égalité des chances. N’est-ce pas la reconstitution d’un système similaire à celui de l’Ancien régime ?
Absolument. D’une certaine manière, il est pire que celui d’avant. On pouvait imaginer que dans la monarchie, au moins quelques-uns avaient un certain sens des responsabilités vis-à-vis de la Nation et du peuple. Aujourd’hui, nos dirigeants n’ont même plus cela. Notre régime est fondé sur la séparation des pouvoirs, mais on s’aperçoit que tous les instruments institutionnels sont tenus par les mêmes : regardez le Conseil d’État, le Conseil constitutionnel, les assemblées… On peut séparer les pouvoirs tant que l’on veut, mais ce sont les mêmes qui sont aux commandes ! Cette séparation devient illusoire. Il est quasi impossible d’envisager une élite de remplacement. Il n’est même pas certain qu’une victoire d’un parti d’opposition à des élections suffise à modifier quoi que ce soit, tant l’ensemble est ficelé. On va avoir une forme d’élite homogène qui va s’accrocher tant qu’elle le pourra et les résultats seront catastrophiques.
Finalement, on donnera une victoire à un parti d’opposition au moment où l’on sera assuré qu’il aura été bien infiltré…
On est aussi dans le Potemkine. C’est du théâtre, car quand vous n’avez plus la maîtrise de vos frontières, de votre monnaie et de votre politique commerciale, vous n’avez plus aucun instrument de pouvoir. Alors, tout le reste n’est que du théâtre. Malheureusement, les Français ne sont pas assez conscients de la réalité des choses et du fait que l’essentiel des décisions est pris à Bruxelles. 80 % des textes qui sont votés à l’Assemblée nationale sont des traductions de directives européennes.
Cela concerne tous les domaines. Par exemple, Apple sort ses nouvelles gammes d’ordinateurs portables, mais sans chargeurs. On nous explique maintenant que c’est une directive européenne qui impose de vendre les chargeurs séparément au nom de l’écologie…
C’est un truc de fou, c’est la technocratie. On n’a aucune prise sur le développement délirant du libre-échange qui est en train de ruiner les agriculteurs et tous les secteurs industriels de notre pays. Tout cela amène à une forme de délitement généralisé et l’on assiste tranquillement à notre disparition programmée. À la fin des années 70, des rapports américains de prospective disaient que la France serait un pays qui compterait au début du XXIᵉ siècle, parce que nous avions développé un certain nombre d’atouts et parce que nous avions une voix au niveau mondial. Si l’on mesure l’effondrement qui continue de se produire, on est saisi, il y a une forme de trahison des élites qui ont bradé la souveraineté en trahissant le peuple et la Nation. Ces gens ont des intérêts convergents avec des bourgeoisies anglo-saxonnes. Tout cela amène à des contradictions terribles. Ce n’est plus qu’une question de temps. On va vers un appauvrissement généralisé, la négation de notre propre culture, et cela entraînera des drames.
Tout cela ne risque-t-il pas d’entraîner une vague de gens qui en auront ras le bol et qui développeront une philosophie de plus en plus libertarienne à la Elon Musk ?
C’est très ambigu. Il peut avoir un côté sympathique et disruptif, notamment lorsqu’il défend la liberté d’expression, en permettant à X d’échapper à la censure. Mais cela reste profondément une logique individualiste. La philosophie libertarienne est peut-être une voie, mais la plus fiable serait notre capacité à penser notre héritage, notre culture et notre tradition. Ce serait une manière d’échapper au mécanisme pervers qui est en train de se mettre en place.
Alors, quel pays au monde ressemble le plus à ce que vous défendez ?
On ne peut pas prétendre être une démocratie et prétendre que le peuple est souverain, en ayant perdu notre souveraineté nationale. Pour répondre à votre question, sincèrement, c’est très difficile. Le Japon est très attentif à sa culture et à sa souveraineté. D’ailleurs, le Japon est l’un des pays qui refusent l’immigration le plus fermement possible et c’est une société dans laquelle on vit en parfaite sécurité. La France a toutes les capacités de revenir au-devant de la scène au niveau mondial en tant que pays capable de porter de réelles innovations. Il faut développer cette notion de citoyens et de démocratie au sérieux pour retrouver notre souveraineté.








