Gilbert Collard : « Je crois en la présence maléfique. »

Gilbert Collard a longtemps été l’un des avocats les plus médiatiques de France et il a été impliqué dans de grandes affaires criminelles ces cinquante dernières années. Dans son dernier livre, il revient sur les coulisses parfois cocasses, parfois dramatiques, de plusieurs procès retentissants dans lesquels il a joué un rôle crucial. Son analyse nous permet aussi de nous interroger sur la justice et son rôle dans l’histoire.

En tant qu’avocat, il a plaidé dans des affaires médiatiques (Christian Ranucci, Carlos, AZF, Roaccutan, VA-OM, Arche de Zoé, Xynthia…) et il a défendu des personnalités comme Laurent Gbagbo, Charles Pasqua ou Richard Virenque.

Engagé à gauche à partir des années 1960, il est tête de liste centre droit aux élections municipales de 2001 et de 2008 à Vichy. Lors de la campagne présidentielle de 2012, il préside le comité de soutien de Marine Le Pen. À l’issue des élections législatives de 2012, il est élu député dans la 2ᵉ circonscription du Gard. Il est élu député européen aux élections européennes de 2019. En 2022, il quitte le Rassemblement national pour rejoindre Éric Zemmour.

« Indéfendables mémoires » de Gilbert Collard est publié chez Mareuil Éditions.

Kernews : Vous commencez votre livre en rappelant que « ni les hommes ni les actes n’avouent jamais tout » et vous le terminez en expliquant que « tout évolue, tout change, d’abord la loi, donc il ne faut jamais conclure. » La justice de l’homme n’est-elle qu’une pièce de théâtre avec un décor qui évoluerait sans cesse ?

Gilbert Collard : Si l’on fait de l’histoire judiciaire, on est bien obligé de l’admettre. La justice d’aujourd’hui, dans son apparence, n’est pas la justice d’hier. Mais la question angoissante qu’il faudrait se poser est de savoir si les juges d’aujourd’hui sont différents des juges d’hier. Je ne sais pas. Ce qui est certain, c’est qu’il leur manque la transcendance. Ils sont bien seuls à juger et ils font cela sans aucune transcendance, ni de la loi ni d’une aspiration supérieure. Nous sommes dans l’ère du matérialisme judiciaire. Je ne pense pas que cela soit mieux. Je préférais l’époque où le juge avait le sentiment de ne pas faire un métier, mais d’accomplir une mission.

Cela signifie-t-il qu’au moment de son jugement, le juge peut parfois se demander ce que Dieu en pensera ?

J’ai dit cela à plusieurs juges ! J’ai eu l’occasion de rencontrer des personnes charmantes, d’anciens présidents de cours d’assises ou de tribunaux correctionnels. On a toujours de très bonnes relations avec les magistrats à la retraite quand on est retiré des affaires… S’il y a un juge suprême, il est difficile d’être juge, car on n’est jamais certain de ne pas se tromper. Dans l’Évangile, le Christ n’est pas tendre avec les juges.

Vous racontez vos débuts d’avocat à Marseille où, pour trouver vos premiers clients, vous deviez aller dans les bas-fonds de la ville et dans les bars à prostituées…

La génération des pénalistes doit bien faire cela, évidemment sans se compromettre, mais on se retrouvait avec des magistrats et des journalistes. Il fallait aller chercher les clients dans les boîtes de nuit. Ce n’était pas désagréable, c’était une vie à la Kessel… C’est vrai, les boîtes de nuit et les restaurants étaient des endroits où il fallait aller chercher le client.

Il y a aussi beaucoup d’humour. Un jour, vous rencontrez un malfrat qui maquille une moto volée et vous lui dites : « Êtes-vous bien conscient que vous êtes en train de maquiller une moto volée ? » Le gars vous répond tranquillement : « Il vaut mieux la maquiller pour qu’on ne la reconnaisse pas… »

La fiction est pauvre par rapport à la réalité. La réalité est bien plus inventive, plus ironique et plus tragique que la fiction.

Vous avez défendu de grands voyous et lorsque vous revenez sur vos rencontres, on s’aperçoit qu’il y a toujours quelque chose d’humain derrière : par exemple, il y a ce capitaine de bateau qui convoie de la drogue vers les États-Unis. Or, en réalité, il est seulement passionné par la mer et vous écrivez qu’il aurait transporté des esclaves de la même façon. Lui,, il voulait simplement naviguer…

Vous faites allusion à ce grand transporteur de drogue, qui avait un nom prédestiné. La psychanalyse des noms a son intérêt, puisqu’il s’appelait Boucan… Pour un commandant de bateau, s’appeler Boucan, c’est le signe que l’on est un vrai boucanier. Il était prêt à tout faire pour simplement naviguer. Il aurait vendu son père ou sa mère pour naviguer. Ce n’est pas une excuse, mais c’est simplement une explication. Il avait un besoin essentiel de naviguer.

Puisque vous évoquez la psychanalyse des noms, quand on s’appelle Collard, on est destiné à être en colère…

Collard, cela veut dire colère, effectivement, c’est bien, cela maintient en forme !

Vous évoquez évidemment la grande affaire du Temple solaire. Ce qui est incroyable, c’est que le gourou avait séduit tout le gratin de la société…

Cela veut dire que les charlatans d’idées, et nous en avons aujourd’hui, peuvent tromper n’importe qui. On peut être polytechnicien et se laisser embarquer. On peut être médecin et se laisser raconter n’importe quelle histoire. Personne n’est à l’abri du processus sectaire. Rien ne protège réellement de la manœuvre sectaire, des manipulateurs, des astrologues fictifs, des tricheurs ou des menteurs. L’époque le montre bien, notamment quand on porte au pouvoir le plus charlatan !

Je n’arrive pas à trouver une vérité entre deux versions. On pourrait considérer que ce ne sont que des charlatans et des clowns : or, ensuite, ceux qui s’en sont sortis ont dû subir des rites de désenvoûtement de la part de l’Église catholique. L’autre approche pourrait être de penser que ces gens incarnaient une secte réellement satanique…

C’est un fil conducteur que je ne souligne pas, parce que je ne veux pas forcer le trait, mais tous ceux qui savent lire peuvent le comprendre. Je crois en la présence maléfique. Je suis persuadé qu’il y a un long cordon du mal qui se déroule dans des existences maléfiques. L’un des fondateurs du Temple solaire, Di Mambro, était originaire de Pont-Saint-Esprit et il avait connu les fameuses journées délirantes et folles de Pont-Saint-Esprit, lorsque la ville a été possédée par le diable. On a su par la suite que c’était dû à une intoxication alimentaire, mais il y a eu des scènes diaboliques dans la ville et Di Mambro avait à l’époque une douzaine d’années.

Je rappelle que cela s’est passé au début des années 50, avec des gens qui sont descendus dans la rue pour invoquer le diable, des femmes et des hommes qui se masturbaient, d’autres qui se défenestraient. C’était apocalyptique…

Exactement. C’étaient des scènes diaboliques. Ce qui est extraordinaire, c’est que l’enfant qui a vécu ces scènes devienne plus tard l’inventeur du Temple solaire et le co-organisateur des suicides collectifs.

Vous rappelez que l’on a su plus tard que c’était une intoxication alimentaire qui avait touché la ville. Un scientifique dirait simplement qu’ils sont devenus fous à cause de ce pain avarié. Mais cela n’exclut pas la théorie que le diable soit derrière le mystère de cette intoxication générale…

Sous l’apparence de la raison, peut exister la déraison. L’erreur que nous commettons toujours, c’est de croire qu’à partir d’une explication scientifique, on s’est débarrassé des explications qui ne le sont pas. C’est une aberration. Ce n’est pas parce qu’il y a une explication scientifique qu’il n’y a pas quelque chose d’autre qui existe et qui serait d’un autre ordre.

Avez-vous évolué sur cette interprétation au fil du temps ?

Oui. Quand j’étais plus jeune, je ne me rendais absolument pas compte de cela. Il faut beaucoup de recul, beaucoup d’expériences, pour arriver à comprendre qu’il y a des choses cachées. Le crime nous dit beaucoup plus que ce que le crime nous dit. Malheureusement, on est incapable aujourd’hui, encore moins qu’hier, d’entrer dans l’incroyable mystère insondable du crime. On juge l’affaire Jubillar ou la meurtrière de Lola, mais la justice n’est que de la comptabilité, on n’aura pas compris pour autant.

Vous évoquez la folie humaine et les dangers que court notre civilisation sur le plan mental, avec tous les signes qui sont annoncés, comme si les choses s’aggravaient au fil du temps…

Je vais revenir à l’idée qui traverse ma narration : il n’y a plus de transcendance. Il n’y a même pas de transcendance laïque. Les jugements sont rendus d’une manière administrative, les procès ne vont pas au fond des choses. Dans tous les domaines, que ce soit politique, scientifique, judiciaire ou même médical, il n’y a plus de transcendance. Je ne parle pas forcément d’une transcendance religieuse, je parle d’une transcendance comportementale.

Vous dites que les jugements sont rendus d’une façon comptable, alors que l’on a le sentiment qu’il s’agit davantage d’un contexte idéologique. Qu’en pensez-vous ?

La transcendance a été remplacée par l’idéologie et c’est ce qui est dramatique. Avant, le juge essayait de trouver la vérité, alors que maintenant il essaye de trouver, dans son répertoire d’idées toutes faites, les éléments lui permettant de répondre à sa question. C’est dramatique. Je tente, à travers les affaires que j’ai vécues, de montrer tout cela.

Tout le monde a évidemment le droit à une défense, même le plus pourri des hommes. Mais comment réagir à la vindicte populaire qui, parfois, amplifie de fausses informations ?

Souvent, dans la vindicte populaire, on a des hommes et des femmes encore plus pourris que le mec poursuivi par la vindicte populaire. Rappelez-vous la foule dans l’affaire Patrick Henry, elle réclamait la peine de mort. Quelle fourberie, quelle comédie, quel terrifiant théâtre ! J’ignore quelle impression vous avez eue en lisant mon livre, mais l’humanité fait peur. C’est la raison pour laquelle, quand il n’y a pas d’enseignement éthique, une métaphysique, même laïque, on est foutu.

Pour répondre à votre question, ces histoires sont à l’image de l’humanité, le froid et le chaud, le jour et la nuit, donc aussi le bien et le mal…

Je peux comprendre, c’est une manière de survivre. Pour ma part, l’humanité me fait peur. On n’a peut-être pas fréquenté la même humanité. Mais je remercie le ciel de m’avoir donné ce moyen de pénétrer dans des vies incroyables et inimaginables. J’ai fréquenté ces victimes dont la souffrance est une réalité que l’on méconnaît trop souvent. On ignore ce qu’est la souffrance d’une victime. Quand je revois les proches des victimes, j’ai un sentiment de tristesse et de détresse.

Vous avez défendu de vrais criminels, mais aussi des gens comme Richard Virenque. Lorsque l’on assure la défense d’un sportif accusé de dopage, peu importe le fond de l’affaire, on peut mettre son énergie totalement à la disposition de ses arguments. Mais quand il s’agit d’un véritable criminel ?

Cela devient très rhétorique. La seule justification que l’on se donne, c’est que l’on est seul contre une machine gigantesque. L’accusé, quelle que soit l’horreur de son crime, dans cette horreur, est totalement seul. S’il n’a pas d’avocat, il est plus seul que seul. Il y a le procureur contre lui, le juge d’instruction contre lui, l’appareil de la police contre lui, l’opinion publique contre lui… C’est souvent justifié. Et parfois même sa propre famille. Donc, on se dit que l’on est une présence.

Il peut parfois y avoir des attaques contre les juges et vous avez même défendu quelqu’un qui était soupçonné d’avoir tué un juge. Sans cautionner cela, il semble dans votre analyse que lorsque l’on a le sentiment que la sanction était justifiée, elle est acceptée. Le bandit sait au fond de lui qu’il méritait cela. Mais quand on estime qu’il y a une partialité politique ou un règlement de comptes, un sentiment de haine peut se développer. Je suis prudent, mais vous avez certainement compris…

Je comprends tout à fait et j’explique cela dans mon livre. Je raconte une confrontation entre le juge Pierre Michel et l’un des patrons de la mafia, qui s’était fait arrêter à l’âge de 80 ans, que l’on voit dans le film « French Connection  ». Jean Jehan avait dit au juge : « Ne vous comportez pas comme un voyou, restez à votre place ! » C’est la politesse qui fait que la sentence est acceptée. Si le juge n’est pas épris de lui-même, la sentence, même si elle est injuste, peut être tolérée. Maintenant, si elle est prononcée avec arrogance, partialité et parti pris, elle ne peut pas être acceptée. Ce serait mentir que de dire que le condamné l’accepte. Il faut faire la distinction entre la justice et le règlement de comptes.

C’est aussi une leçon d’histoire, qui nous rappelle le Traité de Versailles et l’humiliation : quand on humilie l’adversaire en ne lui laissant plus rien, il se venge après…

Vous m’avez compris… Voilà, je cite une phrase d’Étienne Ceccaldi, qui était un ami, un magistrat de gauche et de qualité, qui disait : « Un magistrat doit être capable de condamner quelqu’un à mort avec politesse. »

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