Jean-Carles Grelier est avocat et député centriste de la Sarthe. Spécialiste reconnu des questions de santé, il préside à l’Assemblée nationale le groupe d’études sur la santé mentale. Auteur de nombreux rapports et ouvrages, il est à l’origine de la collection « 25 mesures » dédiée aux grandes priorités sanitaires.
Dans son livre, il imagine que tout s’arrête le 6 octobre 2027. Au cœur d’une matinée sous tension, alors que l’Élysée vacille et que Bercy calcule l’impossible, un constat s’impose : la Sécurité sociale n’a plus les moyens de se sauver. Jean-Carles Grelier lève le voile sur un effondrement que beaucoup redoutent, mais que personne ne veut voir venir.
« 6 octobre 2027. La fin de la Sécurité sociale ? » de Jean-Carles Grelier est publié aux Éditions Les 3 Colonnes.
Kernews : Vous êtes avocat et, en tant que parlementaire, vous vous êtes toujours intéressé aux questions de santé. Est-ce parce que vous avez dû traiter de tels dossiers en qualité d’avocat ?
Jean-Carles Grelier : Non. J’ai été assez longtemps maire de La Ferté-Bernard, une ville de 10 000 habitants. Et comme tous les maires de France, j’ai été confronté au problème de la démographie médicale. J’ai senti, dans la réaction de mes concitoyens qui ne pouvaient plus consulter de médecins, que la santé était un vrai sujet politique. Je pense même que c’est le premier sujet politique, dans la mesure où c’est la seule politique publique qui s’adresse indistinctement à tous les Français, de la natalité à la fin de vie. Depuis des années, elle n’est pas du tout traitée comme une politique prioritaire. On a enfermé la santé dans sa dimension comptable et technique, sans prendre en compte en considération que la santé de nos enfants, ou de nos parents âgés, est la première préoccupation des Français.
On adresse toujours des vœux de bonne santé. C’est certes une préoccupation, mais on voit bien que les fumeurs continuent de fumer malgré les alertes sur les paquets de cigarettes. Nous avons tous la crainte d’être déclassés sur le plan financier, alors que tant que l’on est en bonne santé, on ne se rend pas compte de la chance que l’on a…
C’est tout à fait vrai et l’on se préoccupe assez peu de la politique du logement quand on a la chance d’être propriétaire du sien. On se préoccupe assez peu de sa santé quand on est en bonne santé et on se préoccupe assez peu du devenir de l’Éducation nationale quand on n’a plus d’enfants dans le système scolaire. Chacun voit midi à sa porte. Mais dans les différentes enquêtes d’opinion, la préoccupation en matière de santé est toujours un sujet majeur. On sait très bien que dans nombre de territoires, accéder à un médecin est devenu un exercice compliqué, tout comme accéder à certains examens médicaux. On a éloigné considérablement la médecine des patients et c’est à mes yeux un vrai sujet politique.
Votre livre s’intitule « 6 octobre 2027 : la fin de la Sécurité sociale ? ». Le début de la fin a-t-il commencé avec le déremboursement progressif et le développement des mutuelles ?
On est sans doute plus près de la fin du système que du début ! Ce qui est effarant, c’est que depuis maintenant quelques années, de nombreuses autorités annoncent la fin prochaine de la Sécurité sociale, parce qu’à un moment donné on n’arrivera plus à financer les déficits successifs et cette dette énorme qui pèsent sur la Sécurité sociale. Visiblement, tout le monde s’en moque. J’ai vu le changement de pli en quelques années de la Cour des comptes. Aujourd’hui, Pierre Moscovici, premier président de la Cour des comptes, emploie un vocabulaire d’une violence à laquelle nous ne sommes pas habitués. Il dit que la Sécurité sociale échappe à tout contrôle sur le plan budgétaire et financier, et c’est d’une gravité sans nom ! J’ai voulu reconstruire cinquante ans de déficit de la Sécurité sociale. On plaisante tous sur cette notion de trou de la Sécurité sociale, mais finalement on se dit qu’elle est là depuis tellement longtemps qu’elle est inébranlable et qu’il ne se passera rien d’autre. J’ai voulu synthétiser le discours de tous les experts, joindre ma voix, pour dire que l’on ne pourra vraisemblablement pas boucler l’exercice 2027 en raison des difficultés de financement. On aura aussi des difficultés à obtenir des crédits de la part des investisseurs internationaux pour une Sécurité sociale qui ne peut même plus avoir la garantie d’un État surendetté.
Vous proposez la création d’un fonds de défaisance de la dette des hôpitaux. N’est-ce pas ce que l’on a fait avec la protection sociale en créant la CADES (Caisse d’amortissement de la dette sociale) ?
C’est un peu l’esprit. Si c’était à refaire aujourd’hui, il ne faudrait pas refaire la même chose. On cache la poussière sous le tapis et on se donne bonne conscience en disant qu’il n’y a pas de dettes dans les comptes de la Sécurité sociale. Or, on a simplement sorti la dette pour la confier à un organisme particulier. La CADES est arrivée à son plafond d’endettement. Elle ne peut plus reprendre de dettes et c’est aujourd’hui l’ACOSS qui doit s’endetter pour gérer les déficits successifs de la Sécurité sociale. Or, l’ACOSS ne peut pas s’endetter sur plus de deux années. Ce sont des emprunts internationaux de court terme. Elle empruntait jusqu’à présent 10 à 15 milliards par an et, dans la loi de financement de la Sécurité sociale, on est monté à 83 milliards d’autorisations d’emprunt pour l’ACOSS. Or, les financeurs de la Sécurité sociale n’accepteront jamais de monter jusqu’à 83 milliards d’euros de dettes. Si les financeurs ferment les vannes du crédit, la Sécurité sociale ferme immédiatement les vannes des prestations. Ce n’est pas plus compliqué que cela.
On ne peut pas régler la réforme de l’immobilier ou des retraites du jour au lendemain, parce qu’il faut des délais entre la décision et les résultats pratiques. Toutefois, on peut basculer du jour au lendemain un changement de politique en matière de Sécurité sociale…
Vous mettez le doigt sur ce qui est vraisemblablement le problème de la gestion de la Sécurité sociale ces dernières années, mais aussi le problème de l’intégralité de nos politiques publiques : c’est-à-dire l’imprévoyance. Nous sommes dans un État qui ne se projette plus. On considère qu’une fois que l’on a clôturé les comptes de la Sécurité sociale le 31 décembre, c’est un nouveau monde qui apparaît, en faisant abstraction de ce qui s’est passé les 12 mois précédents. Voilà comment on gère notre pays depuis une cinquantaine d’années, c’est-à-dire depuis que nous n’avons plus un Commissariat général au Plan, qui faisait pourtant un indispensable travail prospectif. Ce qui a tué le modèle économique de la Sécurité sociale, c’est la démographie, un mal particulièrement insidieux. Pour la première fois, en 2024, la France a compté plus de décès que de naissances, avec une population qui diminue et qui vieillit considérablement. Ne pas voir qu’une population vieillit, c’est la certitude d’avoir demain encore plus de problèmes de retraites, de santé et de pertes d’autonomie; Donc, ce n’est pas vouloir voir l’avenir. Je réclame depuis des années une loi pluriannuelle en santé afin d’avoir un regard qui porte un peu plus loin. À force de s’enfermer dans un cadre budgétaire étriqué, celui de l’annualité budgétaire, on est en train de tuer l’ensemble du système. Ce que je dis sur la Sécurité sociale est aussi valable pour les autres politiques publiques.
On considère comme logique que le secteur de l’assurance soit privé, sauf dans le domaine de la santé, alors que les assureurs disent que c’est un domaine assez simple à couvrir en termes de risques. Pour quelles raisons ?
En matière de santé, on le fait depuis des années sans le dire. Quand on a fait le 100 % santé sur les lunettes, les prothèses dentaires et l’audioprothèse, ce n’était pas une mauvaise idée. Mais l’État a transféré l’intégralité de cette charge aux mutuelles pour 1,5 milliard d’euros. Dans le projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026, on va retaper les mutuelles complémentaires pour plus d’un milliard d’euros. Je ne dis pas que les mutuelles sont des parangons de vertu et quand je vois que les courses transatlantiques sont parfois financées par de grandes mutuelles, je me demande pourquoi on fait payer des cotisations aux assurés sociaux pour cela… Plus on charge la barque des mutuelles, plus elles sont contraintes d’augmenter leurs cotisations et l’on fait sortir des milliers de Français du soin parce qu’ils n’ont plus les moyens de les payer. C’est l’État qui est coupable de cela à la base. On considère que les assureurs ont environ 80 milliards d’euros de réserves qui pourraient être réinjectés dans le système de santé, mais on a laissé tout cela, puisque l’on ne sait plus comment gérer la Sécurité sociale dans notre pays. Face à cela, on a le réflexe de dérembourser, puis de taxer les laboratoires pharmaceutiques. Donc, on a tué la recherche et l’innovation, et l’on se retrouve parfois en pénurie de médicaments. On se met nous-mêmes dans ce type de situation parce que nous avons été incapables de gouverner la santé pendant des années. On veut des ministres de la Santé qui sont des médecins et l’on se retrouve avec des gens qui n’ont pas de poids politique et qui ne peuvent pas faire bouger grand-chose. J’ai déposé en novembre 2024 une loi pluriannuelle d’orientation en santé, avec quelques grands axes politiques. Le rapporteur général à l’époque, Yannick Neuder, a signé mon texte en me disant que c’était une idée géniale. Un mois plus tard, il est devenu ministre de la Santé et il m’a dit qu’il ne pouvait pas mettre en place de pluriannualité, parce que les services n’en voulaient pas ! Voilà la situation dans laquelle nous sommes. Quand on nomme un gouvernement, personne ne se bat pour aller au ministère de la Santé. Cela peut se comprendre, car tout le monde a peur des mises en examen… Donc, pour protéger Matignon et l’Élysée, on installe un médecin en se disant que cela va régler le problème. Mais cela ne règle rien, puisque c’est un ministère politique qui doit être géré politiquement. Or, depuis plus de trente ans, on laisse l’administration faire le job.
Quelles mesures prendriez-vous si vous étiez ministre de la Santé dans un gouvernement normal, c’est-à-dire avec une majorité ?
Le premier sujet dont je me préoccuperais serait celui de la santé mentale des Français. On considère qu’il y a 20 millions de Français qui ont un traitement en lien avec la santé mentale. Il y a presque un tiers de la population française qui est concernée. Nos jeunes ne vont pas bien, les étudiants ne vont pas bien, les personnes âgées ne vont pas bien … C’est un mal insidieux, c’est un scandale sanitaire qui ne dit pas son nom.
