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Jérôme Blanchet-Gravel : « L’accusation de complotiste remplace celle de raciste ».

Opinions. Il incarne la nouvelle génération des intellectuels québécois

Jérôme Blanchet-Gravel incarne la nouvelle génération des essayistes québécois qui s’expriment dans de nombreux médias. Spécialiste des idéologies, il est l’auteur de plusieurs essais politiques et il collabore à différents supports. Son dernier ouvrage, « La Face cachée du multiculturalisme », a été publié en février 2018 aux Éditions du Cerf (Paris).


Kernews : On voit apparaître au Québec une nouvelle génération d’intellectuels qui occupent, comme en France, une place croissante dans les médias. D’abord, quelle est la situation sanitaire au Québec ?

Jérôme Blanchet-Gravel : Je conteste certaines mesures, mais pas toutes, et je n’ai jamais nié l’existence du virus, contrairement aux complotistes qui minimisent le virus. En Occident, on a une réaction assez homogène, c’est une crise anthropologique, l’Occident est paralysé devant la peur de la mort. On sait qu’il y aura des gagnants et des perdants, c’est certain, des entreprises comme des groupes idéologiques. La première chose que j’observe, c’est la peur de la mort. Les Occidentaux vivent dans le déni de la mort et je n’aurais jamais pensé que ce serait à ce point. J’imagine que les autres peuples, les empires de l’Est, doivent regarder cela avec beaucoup d’étonnement. Les Occidentaux réagissent comme des enfants qui vont se réfugier dans les jupes de Maman, à savoir les gouvernements… C’est un peu triste. On aurait pu penser que les Occidentaux auraient un peu plus de vitalité.

Ce sont les peuples qui ont perdu toute spiritualité qui sont en pointe dans cette peur. D’ailleurs, les Arabes ou les Africains n’éprouvent pas cette crainte…

Il est très intéressant de mentionner cela. Le nouvel ordre sanitaire est l’aboutissement de la modernité avec tout son fantasme de l’homme Dieu, celui du contrôle absolu. C’est un nouveau régime politique et anthropologique. J’ai passé beaucoup de temps au Mexique au cours de ces dernières années et, en mars 2020, j’étais à Mexico. La réaction a été très différente, alors qu’en Occident on veut avoir le contrôle absolu sur nos vies. On pense que l’on peut casser des vagues, on veut avoir le pouvoir absolu sur nos destinées biologiques, on nous explique que les sexes n’existent plus… C’est comme si la fatalité n’existait plus, alors qu’il y a encore des fatalités dans l’existence.

On observe aussi une évolution du débat et la pensée alternative modérée n’a plus sa place. Il y a des extrêmes de la dictature sanitaire et, par ailleurs, d’autres extrêmes qui soutiennent que le virus n’existe pas : or, si vous essayez de vous frayer un chemin entre les deux, vous n’arrivez plus à vous faire entendre…

Vous commencez à parler de complotisme en France, un peu plus tard que chez nous. Vous avez des intellectuels qui ont travaillé sur ce sujet, mais c’est un imaginaire politique qui vient d’Amérique du Nord. L’accusation de complotiste remplace celle de raciste. Cela signifie que l’on ne peut plus discuter avec vous dès lors que vous commencez à remettre en question certaines mesures. J’évolue encore dans les médias institutionnels au Québec et on ne me la fait pas ! Ceci dit, sur les réseaux sociaux, de plus en plus de citoyens ordinaires sont associés au complotisme dès lors qu’ils critiquent certaines mesures. Tous les commerces ont pris toutes les mesures nécessaires, avec le gel purificateur : c’est la nouvelle eau bénite ! Vous vous retrouvez avec une préposée avec une visière de soudeur, derrière une baie vitrée et on vous explique déjà que c’est trop risqué ! On a dépassé le stade de la rationalité. Le nouvel ordre sanitaire n’est pas scientifique, il témoigne d’une nouvelle vision du monde. De toute façon, la science est incapable, face à l’infinie variété de dommages collatéraux que l’on est en train de créer. On est dans le triomphe du risque zéro.

Dans cette évolution de la société, les théoriciens proches des mouvements écologistes tentent de nous convaincre que nous vivons une transition formidable, puisque c’est aussi un moyen de réduire la croissance. La crise de la Covid serait-elle le cheval de Troie de la décroissance ?

Ce n’est pas impossible. Le rêve de Greta devient réalité… La question est de savoir à qui cela va profiter sur le plan idéologique. Manifestement, quand on regarde le fait que tous les avions sont cloués au sol, cela fait des années que certains mouvements écologistes nous disaient qu’il fallait absolument réduire la quantité de voyageurs, donc c’est la fin du tourisme de masse. Au Québec, on a fermé des rayons en décrétant des produits essentiels et d’autres non essentiels, comme les livres. Le Québec s’inspire beaucoup de la France dans sa politique de confinement et l’on a un condensé de toutes les approches européennes. Quand l’État commence à décréter ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas, ce n’est pas très promoteur ! Cela rappelle le projet de durabilité des écologistes. Tout ce que l’on fait devrait s’inscrire dans une perspective de durabilité. Petit à petit, on est en train de faire germer l’idée qu’il faut se diriger vers des sociétés avec beaucoup plus de contrôle social et c’est pour cette raison que je ne crois pas du tout à un retour à la vie d’avant. D’ailleurs, on parle déjà de nouvelle normalité, ce qui est inquiétant ! Je n’ai pas de doute sur le fait que l’épidémie va finir par s’épuiser, mais les États vont avoir envie de garder certains pouvoirs et il faut que des gens prennent la parole pour demander le retour de nos libertés. Sans ces personnes, il est évident que l’on se dirige vers des sociétés plus totalitaires. Au Québec, des gens comme moi dans les médias institutionnels ne sont pas plus que dix à défendre cela ! Les Québécois veulent un unanimisme complet. Le déficit démocratique est énorme et l’on n’est déjà plus capable de tolérer qu’une dizaine de chroniqueurs critiquent certaines mesures en réclamant davantage d’équilibre. À cela s’ajoutent certaines problématiques, comme la santé mentale, parce que les gens n’en peuvent plus. L’impact économique sera terrible puisque l’on évoque le chiffre de 200 000 petites et moyennes entreprises qui vont peut-être fermer dans les prochains mois : c’est incroyable sur un pays de 38 millions d’habitants ! Pourtant, les gens continuent de s’en remettre au gouvernement et ils en réclament même davantage. Quand il y a davantage de cas, on cherche toujours des boucs émissaires, c’est un spectacle très laid. Lorsque je trouve un coupable, cela me rassure parce que je trouve une explication, alors que le propre d’un virus est d’être viral et de se propager et, à moins de faire un suicide collectif, il va se disséminer.

Les messagers et les lanceurs d’alertes font aussi partie des coupables puisque ceux qui dénoncent ces mesures sont accusés d’inciter la population à ne pas les respecter, donc de contribuer à laisser s’étendre le virus…

C’est la logique du sang sur les mains. C’est quelque chose que nous connaissions déjà lorsqu’il y avait un acte haineux commis contre une communauté culturelle. C’était toujours à cause des chroniqueurs de droite, comme Éric Zemmour par exemple en France… L’un des premiers mécanismes du politiquement correct, c’est d’associer des gens que l’on trouve indésirables à un risque potentiel pour la sécurité publique. Donc, on vous associe à un danger public. Si vous critiquez le néo-féminisme, vous encouragez la culture du viol… Donc, vous êtes un danger public. Vous critiquez l’islamisme, mais pas tous les musulmans, vous êtes un danger public qui encourage les actes haineux à l’égard des musulmans ! Si vous critiquez les mesures sanitaires, vous fomentez un génocide contre les asthmatiques du Québec !

Avant de commenter un film, il convient d’attendre la fin du film : ne pensez-vous pas qu’il puisse y avoir des surprises avec un scénario de type « Années folles » et une jeunesse qui aura envie de s’éclater en rejetant toutes les interdictions ?

Il va y avoir des phénomènes de ce genre, mais ce ne sera pas massif à mon avis. C’est le drame de l’Occident car tout était déjà en place avant la crise. Le nouvel ordre sanitaire est le prolongement de ce qui était déjà là. L’Occident est fané. Ici, au Québec, la légende de l’esprit latin, c’est déjà très folklorique. Le Québécois pratiquait déjà la distanciation sociale et les gestes barrières bien avant la crise. En revenant de Mexico, avec ma femme, nous avons découvert le couvre-feu. C’est grotesque. Les gens ne font plus rien à Québec et Montréal, si ce n’est se masturber devant des sites pornographiques !

Est-il exact que votre ministre de la santé ait conseillé la masturbation ?

Oui ! On l’a entendu plusieurs fois, même dans les municipalités ! N’oublions pas que tous les outils qui permettent le télétravail étaient déjà en place et Houellebecq a très bien dit que la sortie de crise serait pire. On est dans une société avec des gens qui commandent des spectacles sur leur ordinateur, au lieu de sortir au théâtre. Les gens ont des rapports sexuels sur le Net au lieu d’en avoir dans la réalité… C’est assez triste.

Mais la nature humaine revient au galop…

J’espère que vous avez raison. On a vu dans l’histoire que les comportements humains pouvaient être modifiés. Il y a des constantes, mais la culture change. La preuve, c’est que le rapport à la mort n’est pas du tout celui qu’auraient eu nos ancêtres. Il y a à peine trois générations, nos ancêtres se seraient moqués de nous en nous traitant de mauviettes. Notre société manque de dignité. Les gens sont prêts à sacrifier les funérailles de leurs proches, ils sont prêts à ne plus aller dire adieu à leurs proches mourants à l’hôpital… La mort c’est la vie, la vie c’est la mort, c’est une même réalité.

Certes, mais d’autres civilisations vont maintenir ces rapports humains…

L’Amérique latine est intéressante parce que c’est une civilisation mitoyenne, entre l’Occident et le monde amérindien, pour le Mexique, ou africain en ce qui concerne le Brésil. Mais l’Occident fait un peu du colonialisme sanitaire parce qu’être hygiéniste est une nouvelle manière de montrer que l’on appartient à la modernité. Je ne suis pas certain que le Mexique, sans le regard de l’Occident, aurait pris toutes ces mesures : « Regardez comme nous sommes civilisés en passant nos mains dans le gel… » Dans le tiers-monde, il y a ce regard de l’Occident qui les oblige à devenir aussi morts que nous. Jamais nos sociétés n’ont été aussi mortes depuis qu’elles prétendent tout faire pour sauver la vie !

Vous prenez l’exemple du Mexique, puisque vous êtes au Québec, mais en France nous pouvons nous tourner vers le Maghreb ou l’Afrique et l’on observe le même phénomène : la politique du confinement et cette volonté de montrer au monde qu’ils ont du gel à l’entrée des restaurants et des magasins…

C’est un peu triste ! J’espère qu’il va y avoir une résistance de la part des pays du tiers-monde, qui n’ont jamais eu les moyens du confinement, donc c’est une catastrophe économique majeure. Au Mexique, on dit qu’il faudra trente ans pour rattraper cela ! Ceci dit, au Mexique, il y a la réalité du virus, mais il y a aussi une acceptation de la réalité de la mort. Les Mexicains craignent le virus, mais je ne suis pas certain que sans le regard de l’Occident, ils seraient allés aussi loin dans les mesures sanitaires.

En réfléchissant à cela, en faisant allusion à votre dernier livre contre le multiculturalisme, peut-on penser, à l’inverse, que le multiculturalisme peut sauver nos libertés ? Je vais vous donner un exemple : à Paris, dans toutes les grandes surfaces, il y a des vigiles qui sont généralement africains ou maghrébins et qui sont là pour veiller au respect des mesures sanitaires. Or j’ai remarqué qu’ils n’y croyaient absolument pas et qu’ils faisaient semblant, en s’amusant, de respecter les consignes… On voit bien que les jeunes d’origine africaine ou maghrébine sont les plus rebelles…

Depuis l’avènement du nouvel ordre sanitaire, j’ai été forcé de faire mon autocritique parce que, dans mon livre « La face cachée du multiculturalisme », je montre que le multiculturalisme est une sorte de critique de la modernité. Pour les Occidentaux, c’est le fantasme de la régénération spirituelle de l’Occident par d’autres cultures. Force est de constater, comme vous le dites, qu’avec ce nouvel ordre il va falloir se tourner vers des modes de pensée alternatifs. Il ne faut pas aller jusqu’à dénigrer l’Occident, mais il faut reconnaître qu’il y a des problèmes dans la modernité occidentale, aujourd’hui, trop c’est trop, nous sommes dans une dérive complète.

Si je prends une autre illustration avec l’écologie, les politiques les plus en pointe sur l’écologie draguent cette clientèle électorale, mais quand vous écoutez les clips de rap, les jeunes des cités se situent à cent mille lieues des rêves écologistes : la voiture électrique ne les fait pas fantasmer et ils veulent toujours être dans la société de consommation avec des marques… Ne va-t-il pas y avoir un choc culturel à l’arrivée ?

Il est certain que dans le multiculturalisme de l’écologiste, il y a le fantasme du « bon sauvage » que l’on va éduquer… C’est l’Amérindien en Amérique du Nord, celui qui est proche de la nature. Il y a beaucoup de clichés dans tout cela. Les écologistes veulent courtiser les électorats étrangers, tout en conservant le mythe du « bon sauvage » et il y a évidemment un décalage. Au Mexique, ceux qui sont d’origine amérindienne ne sont pas toute la journée en train de prier les éléments naturels, c’est du n’importe quoi  !  Mexico est l’une des villes les plus polluées au monde. On est loin du chaman en transe devant la nature. Au contraire, il n’y a aucune conscience écologique. L’eau du robinet n’est pas consommable, les bouteilles en plastique s’accumulent par millions, les gens s’amusent à brûler leurs déchets, c’est fou… Votre question est très intéressante, car il est certain que l’Occident est maintenant une civilisation fanée qui s’est noyée dans son obsession du contrôle. On devient des morts-vivants, on vit dans nos univers numériques, on se fait croire que l’on est solidaire… Tout a changé. On ne peut plus penser le monde avec les anciens clivages et l’on découvre de nouveaux clivages. Quand je critique les mesures sanitaires, je me retrouve en phase avec des catholiques, des gens de partis politiques avec lesquels je n’aurais jamais eu de liens, comme l’extrême gauche, et qui s’opposent au confinement…

Sommes-nous en train d’intégrer une société clanique, de plus en plus divisée, qui va s’amplifier avec la crise sanitaire ?

Les réseaux sociaux amplifient cela, c’est le phénomène de la chambre d’écho, et les grands acteurs de l’industrie numérique sortent gagnants de la crise sanitaire. Plus les gens vont être sur les réseaux sociaux, plus ils auront tendance à rejoindre des tribus numériques.

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Écrit par Rédaction

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