Marc Robin : « Le processus d’élévation progressive du niveau de la mer est inéluctable. »

Une conférence sur les conséquences de l’évolution du niveau de la mer.

À l’occasion d’une conférence de la Société des Amis de Guérande sur le thème : « Submersion marine et adaptation dans le cadre du changement climatique », le scientifique Marc Robin analyse les conséquences de l’évolution du niveau de la mer. Marc Robin est géographe, chercheur et professeur à l’Université de Nantes, et responsable de l’Observatoire régional des risques côtiers.

Pratique : conférence jeudi 5 février, 18 h, salle Anne de Bretagne (centre Athanor), à Guérande. Organisée par la Société des Amis de Guérande.

Kernews : On a parfois tendance à penser que notre région est un peu plus protégée que d’autres du phénomène de submersion marine, notamment dans le sud-ouest de la France. Qu’en est-il exactement ?

Marc Robin : Notre région n’est pas plus protégée que les autres, puisque le phénomène d’élévation du niveau de la mer concerne toutes les régions du globe. Notre région présente les mêmes risques face à cet aléa d’élévation du niveau de la mer et au potentiel de submersion associé lors des événements extrêmes. Après, ce qui peut changer, c’est la façon dont les enjeux sont positionnés par rapport à l’exposition du bâti, des infrastructures ou des zones d’activités. Il y a des secteurs qui sont particulièrement exposés et d’autres un peu moins.

Il arrive parfois que des personnes âgées expliquent que, quand elles étaient petites, la mer n’était pas à ce niveau…

La mer monte progressivement. De mémoire d’homme, je pense que ce qui a aussi beaucoup changé, c’est la densification de la bande littorale. Quand on regarde des cartes de l’urbanisation sur les 60 ou 70 dernières années, on voit qu’il y a des secteurs qui étaient totalement dépourvus d’extension urbaine et d’infrastructures. C’est à travers cette extension des enjeux urbains, et l’augmentation mécanique de leur exposition, que l’on voit apparaître le risque côtier. Dans certaines zones basses, les problématiques de submersion étaient identiques à celles d’aujourd’hui, donc celles qui sont restées en l’état par rapport à autrefois ne présentent pas beaucoup plus de problématiques de submersion.

N’est-ce pas quelque chose de naturel depuis des siècles, puisque certains historiens disent que Jules César aurait été à Noirmoutier à cheval depuis La Baule ?

Si on raisonne effectivement sur les 2 000 dernières années, le niveau de la mer a considérablement augmenté et à un rythme très soutenu. Si on regarde les divers documents en notre possession concernant les témoignages historiques à travers le positionnement du niveau de la mer, le niveau de la mer augmente, en gros, depuis 18 000 ans. Il faut s’imaginer le niveau de la mer à quasiment 120 m sous le niveau actuel et, 120 mètres, c’est la hauteur de la tour de Bretagne ! Donc, le niveau de la mer était très bas ; par conséquent, les îles de la façade ouest-atlantique n’étaient pas des îles. La mer était presque à 150 km à l’ouest de sa position actuelle, à quasiment 120 m en dessous de son niveau actuel. Si on prend le niveau de la mer bien avant Jules César, il y a 6 000 ans, il était quasiment à moins 6 m par rapport au niveau actuel. Effectivement, on a des témoignages historiques : par exemple, à l’époque de Napoléon, les soldats traversaient en Vendée la Baisse à pied, ce qui veut dire qu’il y avait un estuaire qui, aujourd’hui, s’est comblé. Donc, la remontée du niveau de la mer engendre aussi un colmatage des côtes. À l’époque de Jules César, effectivement, le marais de Guérande était en eau, le marais de Vendée était en eau et, progressivement, on voit que le colmatage aboutit au paysage que l’on a actuellement. Une bataille navale a eu lieu au pied du coteau de Guérande. C’est donc autant une submersion associée à l’élévation du niveau de la mer qu’un colmatage des zones basses qu’il faut prendre en compte pour comprendre l’organisation du territoire actuel.

Est-ce à l’argent public de faire des protections pour protéger des personnes qui sont face mer, en sachant que cela ne peut durer que 50 ou 100 ans ? Doit-on laisser la liberté d’installation tout en sachant que ce ne sera pour une ou deux générations et ensuite c’est à chacun d’agir en responsabilité ?

Aujourd’hui, l’argent public peut servir à adapter les territoires littoraux et à proposer des solutions d’indemnisation face aux problématiques de submersion. Pour l’instant, aucun dispositif national n’existe pour indemniser des propriétaires qui auraient leur maison menacée par le recul du trait de côte. Les propriétaires s’organisent, généralement en association syndicale et, à partir de là, prennent en charge eux-mêmes leur propre défense côtière. Dans certains secteurs, quand vraiment les menaces sont fortes, ce que proposent l’État ou les collectivités, c’est une solution de recomposition territoriale. C’est une doctrine qui émerge très largement aujourd’hui : c’est l’indemnisation lors des mutations des biens. Lorsque les biens sont trop menacés, il y a des rachats qui sont proposés ; cela a commencé l’été dernier avec certaines maisons en Bretagne. Mais le coût est très important. C’est une dimension qu’il faut intégrer dans les politiques publiques : le coût de tout cela et la nécessité d’anticiper sur les 50 ou 100 prochaines années. Dans le futur, nous n’aurons plus les moyens de maintenir ces défenses côtières ; il faudra imaginer d’autres solutions. Des investissements massifs sont faits dans certaines zones basses, cela permet de gagner quelques dizaines d’années de sécurité. Un jour ou l’autre, effectivement, dans plusieurs générations, cela ne marchera plus. Il faudra bien imaginer des systèmes de recomposition territoriale ou d’adaptation complète de l’architecture, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui pour la majorité des bâtiments.

On avait même imaginé des maisons sur pilotis, mais c’est seulement pour quelques dizaines d’années, puisque l’inondation arrivera quand même…

Le processus d’élévation progressive du niveau de la mer est inéluctable et se poursuivra pendant plusieurs siècles. Il est en augmentation assez rapide et il est évident que les biens qui sont au niveau de la mer aujourd’hui sont menacés. Mais les moyens techniques sont associés à des moyens financiers. À terme, il faudra imaginer des solutions de recomposition du territoire, de relocalisation dans des zones trop exposées et dont la protection coûterait beaucoup plus cher que le coût de l’enjeu lui-même.

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