Bernard Gere : « On n’a jamais compris l’entêtement de nos politiciens actuels à vouloir saccager tout ce business. »
Bernard Gere a longtemps vécu à Nantes et il a aussi passé tous ses week-ends à La Baule pendant des années. Pour des raisons professionnelles, il s’est implanté aux États-Unis où il a acquis la nationalité américaine. En 2016, il a découvert Moscou, où il a décidé de s’ installer en 2018. Il relate son expérience dans un livre intitulé « Avant la paix », disponible en ligne à la FNAC ou sur Amazon. Un témoignage passionnant dans lequel il évoque notamment le grand bouleversement du 24 février 2022 qui marquera une inflexion majeure dans les relations Est-Ouest.
Kernews : Vous racontez votre parcours à partir de 2016. Vous êtes à Manhattan, vous avez une sensibilité plutôt démocrate et vous n’aimez pas la Russie, sans trop savoir pourquoi. Un jour, vous y allez et vous êtes fasciné par la modernité de Moscou…
Bernard Gere : Effectivement. Je suis dans un restaurant à New York, c’était au moment de la première élection de Donald Trump, et j’entends Hillary Clinton dire que les Russes sont nos ennemis. J’ai un très bon ami breton, qui est professeur de français à Moscou, et je lui téléphone immédiatement. Cela suscite mon intérêt et je décide d’aller à Moscou pour aller le voir. En arrivant, je suis bouche bée par ce que je découvre. D’abord, il y a une effervescence politique, diplomatique et économique. Je découvre un pays moderne, avec des transactions bancaires instantanées. Déjà, à l’époque, on commençait à se payer de téléphone à téléphone avec des montants sans limite. Je suis dans un restaurant à Moscou, le serveur m’apporte l’addition, avec un QR code permettant de lui verser un pourboire depuis mon téléphone.
Il y a encore une caricature de la Russie des années 70, avec des villes sombres, des magasins vides et des agents du KGB qui vous suivent dans la rue. Un Français qui arrive à Moscou et qui découvre le système de taxis, les restaurants, les magasins, Yandex, les robots livreurs dans les rues, est tout de suite stupéfait…
Ce récit n’est pas du tout péjoratif à l’égard de mon pays, la France, mais c’est un constat. On est dans une telle médiatisation négative de la Russie que, quand vous arrivez sur place, vous êtes d’autant plus surpris. En Russie, nous n’avons plus aucune autoroute à péage avec des pièces et tout se fait par téléphone. Il y a trois aéroports à Moscou : dès que vous arrivez, vous prenez le métro depuis l’aéroport et tout est magnifique. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de m’y installer. En plus, c’est une ville centrale. Pékin n’est pas très loin, Paris non plus, comme les États-Unis.
La première fois, vous vous installez au Métropole, un luxueux hôtel situé en face de la Place Rouge et du Kremlin, qui rappelle le Crillon place de la Concorde. Avec un immense centre commercial souterrain…
Exactement. Il y a ce centre commercial somptueux, c’est le plus beau centre commercial au monde, le Goum, construit par le Tsar en 1905. C’est une verrière magnifique du début du siècle.
Je parle aussi de l’immense centre commercial souterrain sous la Place Rouge, comme s’il y en avait un sous la place de la Concorde…
Vous avez raison, vous connaissez bien… C’est phénoménal, il est rattaché au métro.
Comment expliquez-vous la caricature qui subsiste encore autour de la Russie ?
C’est un grand mystère et c’est vraiment propre à la France. Aux États-Unis, ce n’est pas le cas. Je crois qu’ils sont allés tellement loin dans la désinformation, qu’ils sont obligés d’aller encore plus loin puisqu’ils ne peuvent plus faire marche arrière. Donc, on a une opacité totale sur ce qu’est véritablement la Russie. Dans les médias français, on nous raconte que nous n’avons pas d’essence en ce moment… C’est continuel, il y a toujours quelque chose. Aujourd’hui, c’est différent, il y a un conflit entre l’Europe de Macron et la Russie. Donc, il y a ce besoin de raconter tout et n’importe quoi. Cela vient du fait que la Russie est une société patriarcale où les femmes se sentent bien. Nous avons clairement un problème avec cela en Europe. Les démocrates ont un vrai problème sur ce sujet. Les administrations européennes n’arrivent pas à comprendre que les femmes sont totalement libres dans les rues, peu importent les villes, et qu’elles peuvent marcher sans crainte à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. La reconnaissance paternelle est très forte. La place de l’homme, en tant qu’homme, est encore très forte dans la société productive. L’homme va en avoir toujours un peu plus sur les épaules.
Vous évoquez clairement un conflit de civilisations…
En Russie, à tous les coins de rue, il y a des mentions sur la famille. Je viens d’acquérir une maison au bord de la Volga, à quelques kilomètres de Moscou, c’est une ville ancestrale. Les promoteurs immobiliers doivent construire, dès qu’il y a 500 logements, un espace récréatif pour les enfants qu’ils doivent financer de A à Z. Il y a des balançoires et des toboggans. C’est très bien fait, vous en avez partout. Quand vous êtes un jeune couple, toutes les images autour de vous vous incitent à avoir des enfants et à construire une belle famille.
Vous dénoncez aussi la folie administrative européenne. Vous avez du succès dans vos affaires aux États-Unis et en Russie. Cependant, vous avez décidé de ne pas vendre en Europe, car c’est beaucoup trop complexe selon vous…
Il y a toujours des freins en Europe. Un jour, j’ai créé une filiale en Estonie et c’est de cette manière que j’ai une certaine connaissance des pays baltes. Ces pays sont en train de créer une anti Russie aux frontières de la Russie. J’ai la chance d’avoir maintenant la nationalité américaine et cela m’a beaucoup aidé. Un jour, j’ai reçu une directive d’Amazon me demandant de ne plus vendre depuis les États-Unis, mais depuis l’Europe, si je voulais vendre mes produits en Europe. Il fallait donc que je m’installe dans un pays européen. J’ai fait cela comme beaucoup d’entreprises européennes. On a compris que les Européens voulaient que la TVA soit facturée en Europe. C’était tout à fait logique. Mais, un jour, on m’a expliqué que pour vendre en Espagne, on ne pouvait plus facturer depuis l’Estonie et qu’il fallait avoir un système de comptabilité en Espagne. Or, nous faisions des ventes dans huit pays européens. Il a fallu se procurer un nouveau logiciel, qui était une usine à gaz. Finalement, on a préféré abandonner et se concentrer sur l’Asie, la Russie et les États-Unis. Mais avant la guerre, c’étaient les belles années, on pouvait traverser les frontières très facilement. Je faisais tout cela en voiture et j’étais absolument convaincu que les frontières entre la Russie et les pays baltes allaient sauter. La Russie est un marché exceptionnel. En 2018, au moment de la Coupe du monde de football à Moscou, j’ai connu l’effervescence des entreprises françaises. On avait tout. Les Français étaient les rois du pétrole en Russie. On avait Sanofi, Yves Rocher, Saint-Gobain, L’Occitane, Louis Vuitton, Hermès, Renault, Leroy Merlin, Auchan, Decathlon… Renault vendait 500 000 voitures par an en Russie. Ils ont dû quitter la Russie, avec leurs sous-traitants français, sur une décision politique. Cela a été une catastrophe économique. On n’a jamais compris l’entêtement de nos politiciens actuels à vouloir saccager tout ce business.







