Jean-Philippe Serbera, spécialiste des marchés financiers chez Eklore-ed : « Je demande encore à être convaincu de la productivité de l’IA en termes de création de valeur. »
Jean-Philippe Serbera est enseignant-chercheur en finance et spécialiste des marchés financiers chez Eklore-ed, école de management basée à Pau, Grenoble et Saint-Denis. En effet, alors que les valeurs technologiques atteignent des niveaux records et que l’intelligence artificielle poursuit son expansion fulgurante, de nombreux investisseurs s’interrogent : sommes-nous à la veille d’une nouvelle bulle financière ? Ou, à l’inverse, ces valorisations élevées sont-elles réellement justifiées ?
Selon plusieurs analyses récentes, le contexte actuel diffère profondément de la bulle internet. Les géants de la tech – portés par l’IA générative – affichent des revenus et des profits historiques, et ils disposent d’une capacité d’investissement colossale. Dans le même temps, la liquidité des marchés s’améliore sous l’impulsion de la Réserve fédérale américaine, renforçant l’optimisme des investisseurs. Pourtant, la question d’un emballement du marché persiste. Entre les attentes très élevées, la domination des « sept magnifiques » et les signaux de vigilance pointés par plusieurs économistes, le débat s’intensifie.
Kernews : Vous lancez une alerte sur le fait que les valorisations autour de l’intelligence artificielle sont injustifiées. Sommes-nous à l’aube de l’éclatement d’une nouvelle bulle ?
Jean-Philippe Serbera : Il existe des inquiétudes par rapport à ces valorisations qui sont très importantes dans les entreprises de haute technologie, notamment Tesla, qui est à un multiple de plus de 100 entre le cours et le bénéfice, puisque les profits n’arrêtent pas de baisser depuis 2023. Les autres grands géants de la tech, notamment dans l’IA, sont encore valorisés à des niveaux relativement corrects, si l’on devait faire un parallèle avec la bulle Internet, puisqu’à l’époque il n’y avait aucun profit. Mais cela ne doit pas nous empêcher de rester vigilants.
Est-ce parce que le chiffre d’affaires dans ce secteur ne sera jamais celui que les acteurs pourraient en espérer ?
Il arrivera un moment où les résultats vont décevoir, avec un retour sur investissement qui ne sera pas celui que l’on attend, tout simplement parce que ces entreprises vont toutes aboutir à une technologie relativement comparable. C’est déjà le cas aujourd’hui avec ChatGPT, Claude, Gemini ou Grok. Donc, si toutes ces entreprises se retrouvaient avec la même technologie – elles ont investi des milliards sans se démarquer et sans avoir un monopole, ce qu’elles recherchent pourtant – ce serait assez décevant. Ces entreprises veulent avoir un monopole comme Microsoft peut l’avoir avec la suite Office, ou Google avec Android. Or, ce n’est visiblement pas le cas. Si l’on prend le scénario que l’une de ces entreprises obtenait le monopole, cela signifierait que toutes les autres auraient investi à perte. Dans les deux cas, on ne voit pas comment ces investissements massifs, puisque l’on parle de centaines de milliards de dollars, pourraient être rentables. Mais c’est aussi une question de survie pour ces entreprises.
Peut-on avoir une vision extensible de la définition du monopole, en considérant que trois ou quatre entreprises peuvent quand même survivre au niveau mondial ?
Ce ne serait déjà pas mal. Il y aurait des accords tacites de collusion, des ententes officieuses, et ces entreprises pourraient tirer les prix vers le haut pour se partager le gâteau.
Les bulles explosent souvent lorsque les prix augmentent ou lorsqu’il n’y a pas suffisamment de clients. Mais imaginons que ces opérateurs augmentent très fortement les prix de leurs abonnements. On sait que tous ceux qui abandonneront ces outils deviendront des déclassés de la société. Ces entreprises préféreront-elles alors avoir beaucoup moins d’abonnés, mais plus rentables, plutôt qu’une multitude de petits abonnés ?
C’est souvent le cas pour des questions de marges et de rationalisation. On sait qu’il vaut mieux avoir moins de clients mais qui payent des tarifs plus importants, c’est le cas du secteur du luxe. On doit aussi se poser la question des gains apportés par ces IA. Je trouve que la technologie est incroyable, mais je demande encore à être convaincu de la productivité de l’IA en termes de création de valeur. Pour l’instant, l’IA contribue à réduire les coûts, cela permet d’automatiser les tâches en se libérant de ce qui est chronophage et répétitif. C’est une réduction des coûts, mais cela ne se traduit pas forcément vers une augmentation de la productivité grâce à de nouvelles idées et à des innovations. Finalement, ce modèle consistant à faire payer extrêmement cher pour se maintenir n’est pas forcément certain.
D’ailleurs, il y a déjà tant de concurrence qu’il y aura toujours un perturbateur pour essayer de vendre son produit moins cher…
C’est plausible, d’autant plus qu’il ne faut pas oublier les Chinois. Ce sont maintenant des géants dans ce domaine. Il y a vraiment une course dans ce domaine. On sait que l’écart va se creuser et l’on peut très bien penser que 20 % des acteurs vont récolter 80 % du marché.
En fait, vous êtes plus prudent que Laurent Alexandre, qui estime que l’IA est déjà supérieure à l’homme…
Je suis plus réservé, car je constate que l’IA ne sait finalement que ce qui a déjà été inventé. Si vous lui exposez une blague ou un jeu de mots, quelque chose qui n’a jamais été publié sur un site en ligne, je peux vous affirmer qu’elle sera incapable de comprendre ce jeu de mots, alors qu’un humain a encore la capacité à comprendre une blague et à trouver la réponse à une devinette. Cela me fait douter de la capacité d’inventivité des IA, alors que l’on sait bien que le progrès technologique est basé sur l’inventivité, les idées et le génie.
Faut-il simplement considérer l’IA comme un assistant au quotidien ?
C’est effectivement un assistant qui peut vous aider dans de nombreux domaines. Mais il faut quand même vérifier ses calculs, car cet outil aura très souvent des hallucinations et des erreurs. Cependant, en matière de codes mathématiques, le recoupement des informations permet à l’IA d’avoir des résultats assez bons, alors que c’est plutôt sur le raisonnement et les sciences humaines qu’il y a du retard.
Dans le cas d’un éclatement de la bulle technologique, la situation serait-elle pire qu’en 2008 ?
Non. Cette croissance des entreprises technologiques ne profite qu’à la partie de la société américaine qui consomme beaucoup et qui est déjà dans une situation relativement aisée. Donc, cela ne changerait pas grand-chose sur le reste de la population. Oui, il y aura une baisse de la consommation, une vague de pessimisme, mais cela ne représenterait qu’un tiers du marché, à savoir les supers consommateurs. Ensuite, on ne peut jamais dire ce que peuvent être les conséquences d’une grande crise financière. Je ne pense pas non plus qu’un éclatement de la bulle de l’IA aurait des conséquences sur tous les marchés financiers. Il peut y avoir une correction importante, car celles que l’on appelle « les sept magnifiques » représentent 35 % de la valeur des indices boursiers américains. Une entreprise comme NVIDIA représente plus que le PIB de la France ! Donc, une correction de 20 à 30 % entraînerait évidemment une chute des indices boursiers. Mais n’oublions pas qu’Amazon a perdu 90 % de sa valeur en 2002, au moment de l’éclatement de la bulle, et elle est toujours présente aujourd’hui.
