Jean-Michel Brard, député DVD de Loire-Atlantique : « Demain, si on n’a plus d’eau au robinet, ce sera plus important que de ne pas avoir d’argent pour le budget de la France. »

L’eau, bientôt plus précieuse que l’argent ?

Le député Jean-Michel Brard vient de remettre un rapport parlementaire sur la gestion de l’eau en France. Un document qui alerte : entre pollutions aux PFAS, stress hydrique croissant de la Bretagne-Sud aux Pyrénées, réseaux vieillissants et gouvernance éclatée entre trois ministères, la France sous-estime un risque majeur. Le parlementaire propose des mesures concrètes – taxe sur l’eau en bouteille plastique, inscription du droit à l’eau dans la Constitution, création d’un haut-commissariat dédié – et lance un avertissement qui mérite d’être entendu : si l’eau venait à manquer, ce serait plus grave que n’importe quelle crise budgétaire.

Dans ce rapport remis à l’Assemblée nationale, Jean-Michel Brard dresse un état des lieux préoccupant de la ressource en eau en France. Quantité d’abord : le changement climatique intensifie simultanément les sécheresses et les épisodes de pluies extrêmes, menaçant l’approvisionnement de territoires déjà fragiles, y compris en Loire-Atlantique. Qualité ensuite : les PFAS – ces polluants éternels présents dans les textiles, les revêtements de cuisson, les pneumatiques – se retrouvent désormais dans les eaux potables, et les techniques actuelles de traitement atteignent leurs limites. Face à ces défis, le député pointe une gouvernance fragmentée, où Agriculture, Environnement et Santé gèrent l’eau avec des objectifs divergents, sans cohérence ni continuité. Sa proposition centrale : un haut-commissariat à l’eau, seul à même d’assurer une politique stable, indépendante des alternances gouvernementales et des lois d’urgence votées dans la précipitation.

Kernews : Ceux qui savent l’importance du sujet parlent beaucoup de votre rapport mais paradoxalement ce n’est pas un sujet qui intéresse beaucoup le grand public, comme le rapport de Charles Alloncle par exemple… La question de l’eau, c’est comme celle de la dépense publique, tant que cela coule, on ne s’en préoccupe pas !

Jean-Michel Brard : Vous avez pleinement raison. Aujourd’hui, on peut se passer du carburant, on est en plein conflit au Moyen-Orient, on peut se passer de viande, comme arrêter de manger du bœuf, ce que je ne préconise pas, mais une chose est sûre, on ne pourra jamais se passer de l’eau ! L’eau, c’est notre quotidien, le citoyen tourne le robinet, l’eau coule, et il ne se pose même pas la question de savoir où elle part quand il tire sa chasse d’eau… Ce sujet de l’eau est fondamental, avec le changement climatique que l’on a aujourd’hui, la période des pluies intenses se renforce et les sécheresses se renforcent, cela rappelle d’ailleurs l’épisode l’été dernier en Brière avec le botulisme, cela rappelle aussi les inondations lorsqu’il y a un orage, la submersion marine, le recul du trait de côte… Cela amène aussi la question de savoir si nous aurons toujours de l’eau en quantité et en qualité dans les années à venir. Demain, si on n’a plus d’eau au robinet, ce sera plus important que de ne pas avoir d’argent pour le budget de la France.

Quand vous allez en Jordanie, en Égypte, en Irak ou en Syrie, même dans des hôtels de luxe, vous avez cette petite étiquette : « Merci de ne pas prendre votre douche trop longtemps ». Le Moyen-Orient sait que l’eau est une denrée rare…

Il est vrai que cette denrée rare est imprimée dans leur façon de vivre au quotidien. Ça doit le devenir en France aussi, en métropole, comme en territoire ultramarin, parce que nous avons aussi travaillé sur le sujet de la quantité et de la qualité de l’eau en territoire ultramarin. En métropole, entre Perpignan et la Bretagne, ce n’est pas la même difficulté. À Perpignan, ils sont déjà sur des périodes de stress hydrique et donc de rupture d’eau. Mais en Bretagne Sud aussi, dans le pays de Retz, très souvent depuis une dizaine d’années, nous sommes en période de stress hydrique avec une interdiction d’arroser l’été. Mais, le plus grave, c’est certainement la dérive en matière de qualité, parce que la science évolue et elle découvre un certain nombre de choses et notre eau n’est pas si propre que ça. Ce sujet de la qualité de l’eau est évidemment fondamental, notamment avec le sujet des PFAS.

Que signifient ces nouvelles formes de pollution de l’eau ?

L’homme mesure maintenant les résultats de toutes les créations qui ont eu lieu dans l’industrie, mais aussi dans la pétrochimie, et la science amène aujourd’hui des résultats qui n’étaient pas perçus il y a dix ou vingt ans, et c’est ce que l’on retrouve dans l’eau, mais aussi dans l’air, par exemple les PFAS. Quand vous achetez une voiture, du siège à la batterie, en passant par les pneus, tout est composé de PFAS. Quand vous portez des habits, vous avez aussi des PFAS ! Même lorsque vous faites la cuisine, vous avez les fameux PFAS dans les casseroles, avec leurs revêtements. Donc les PFAS, vous les retrouvez dans l’eau, dans l’air, à la sortie de nos stations d’épuration puis dans nos terres agricoles, donc l’urbain doit avoir conscience qu’il impacte lui-même la ruralité par ses déchets et on les retrouve dans l’eau potable au final. C’est très inquiétant parce que ces molécules de polluants éternels sont extrêmement dures à détruire. Aujourd’hui, pour casser la chaîne d’un PFAS, nos charbons actifs qui traitent aujourd’hui l’eau potable – parce que c’est le seul procédé qui existe, même s’il y a des évolutions – il faut les incinérer à 1 400 °C. Or, nous n’avons pas d’incinérateur à 1 400 °C dans nos collectivités.

L’histoire de l’eau est passionnante, c’est l’histoire de l’homme, mais les premières canalisations existaient pourtant sous les Romains. À l’époque de Pompéi, on avait découvert les premières canalisations et toute cette organisation. Ensuite, au Moyen Âge, il y a eu cette peur de l’eau pure, donc on a bu du vin pour éviter les risques sanitaires…

Aujourd’hui, le vin, c’est aussi de l’eau. Quand vous achetez une bouteille de vin, vous avez de l’eau, bien sûr issue de la vigne, mais la vigne pousse parce qu’il y a de l’eau et d’ailleurs c’est un enjeu pour l’agriculture parce que la viticulture est impactée par le changement climatique, il n’y a pas assez d’eau sur certaines périodes, notamment au moment où le grain grossit. Les viticulteurs sont aussi très inquiets de ce changement climatique, mais vous l’avez aussi dans le lait et donc l’élevage aussi a besoin d’eau. Il est certain que notre souveraineté alimentaire passera par une souveraineté de l’eau. Cette souveraineté de l’eau est forcément un sujet de débat permanent entre le consommateur, l’agriculteur et l’ensemble de l’activité humaine, de toute l’économie, parce que, même pour une centrale nucléaire, il faut aussi de l’eau pour la refroidir.

Certains ne s’empêcheront pas de penser cela : comme tous les politiques, vous avez la maladie des taxes, puisque vous proposez une taxe sur l’eau en bouteille !

Oui, mais si on veut avoir une eau de qualité, il va falloir que les producteurs d’eau qui sont des collectivités publiques puissent financer des investissements pour la traiter. Ces investissements sont payés en général par la facture d’eau. Quand vous achetez du coca, c’est de l’eau, quand vous achetez de la bière, c’est de l’eau, quand vous achetez du lait, c’est de l’eau. On a besoin de l’eau pour faire tous ces aliments qui sont aujourd’hui commercialisés. Il faut qu’il y ait une participation parce que les collectivités seront en grandes difficultés. J’ai mis de côté les bouteilles en verre en considérant qu’il y avait moins de risques sur l’environnement, parce que les bouteilles en plastique, on les retrouve dans nos déchèteries.

N’est-ce pas utopique de penser que l’eau devrait être un service public universel et mondial gratuit comme l’air finalement ?

Idéalement oui, pour autant, l’eau, il faut la transporter et la distribuer et donc cela a un coût. Lorsque vous êtes sur un territoire comme la Loire-Atlantique, vous n’êtes pas en bas d’une montagne, et l’eau a fait 1 000 km avant d’arriver à La Baule ou à Pornic. Pour l’air, vous n’avez pas de canalisation, vous respirez simplement. Mais l’eau, il faut qu’elle soit dans des tuyaux, dans des réservoirs, il faut la monter, il faut faire des châteaux d’eau. Donc tout ça, c’est un service qui a des coûts et évidemment il faut trouver des recettes.

Oui, mais j’ai pensé à cette question parce que vous proposez d’inscrire le droit à l’eau dans notre Constitution…

Oui, mais c’est surtout le fait de la rendre potable qui nous coûte cher. Une fois que vous l’avez utilisée dans vos toilettes ou à la sortie du lave-linge ou du lave-vaisselle, il faut bien la traiter et ne pas la remettre dans le milieu, sinon on aggraverait le système. Donc, tous ces systèmes de dépollution de l’eau usée engendrent des coûts. C’est aussi l’occasion de faire un peu de pédagogie sur une facture d’eau. Il y a deux volets : une partie de la facture qui concerne l’eau potable et une partie séparée qui concerne l’assainissement.

Enfin, quelle est la proposition forte que vous souhaitez partager ?

La création d’un haut-commissariat. Aujourd’hui, quand vous êtes ministre de l’Agriculture, vous avez évidemment un problème agricole qui est suivi du besoin d’eau et forcément on pense au captage d’eau potable. Mais vous avez évidemment le ministère de l’Environnement qui dit qu’il faut aussi gérer les captages, mais sous l’angle de l’interdiction des pesticides. Et puis vous avez la Santé. Donc on s’aperçoit que ces trois ministères parlent tous les trois de l’eau parce que c’est un sujet majeur, mais avec des influences et des objectifs complètement différents, ce qui fait que l’on arrive finalement à trouver une espèce de compromis mou qui, à chaque gouvernement, peut être remis en cause. Sur un sujet aussi fondamental que l’eau, cela mérite un haut-commissariat pour qu’il y ait une continuité de l’action publique sur ce sujet.

Comment éviter qu’un tel haut-commissariat soit une sorte d’ARS technocratique au fil du temps ?

Les ministères sont en surréaction face à l’actualité. Il suffit d’un conflit agricole, on fait une loi d’urgence ! Il suffit d’avoir un cluster de cancer pédiatrique et on fait aussi une loi d’urgence ! Il me semble qu’on a besoin d’avoir une stabilité dans la réflexion, liée notamment au changement climatique ; lorsque vous avez une saisonnalité des puits qui varie extrêmement rapidement, ça mérite d’avoir une réflexion stable et posée pour définir les règles d’usage. Il y a aussi un autre sujet qui est celui de l’étiage. Comment nos cours d’eau qui irriguent nos territoires maintiennent-ils un étiage suffisant pour toujours avoir de l’eau, pour assurer la continuité écologique de nos cours d’eau ? Mais ça amène aussi la question du réchauffement, parce que la fonte des neiges apporte de l’eau dans nos grands fleuves. Et donc tout ça mérite d’avoir une réflexion, non pas ministérielle, mais d’État, sur un sujet fondamental qu’est celui de l’eau, qui est à mon sens un sujet qui, s’il est maltraité, pourrait devenir une source de conflit sociétal majeur.

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